S’il est vrai que le transfert d’une partie du corps d’une femme vers l’imaginaire d’un homme appartient au fantasme, la dévotion qui en résulte est liée, elle, au romantisme pur.
C’est cette imbrication, à travers mes lointains souvenirs, que je vais essayer de vous transcrire, alors qu’aujourd’hui, âgé de 80 ans révolus, je me sens faible et fragile. Comme si cette étrange histoire ne devait pas s’effacer de la mémoire du temps.
J’avais à l’époque une cinquantaine d’années, et je pensais avoir vécu l’essentiel de ma vie sentimentale et affective. C’était compter sans ce curieux week-end qui vint à moi sans que je l’eusse sollicité. Une invitation, a priori anodine dans la région de Cabourg par un couple rencontré professionnellement. À l’époque, consacrant le plus clair de mon temps à la bonne réalisation de mes affaires et sortant peu, il avait fallu qu’ils insistent beaucoup pour que je consente à les rejoindre, et accepte, de plus, de passer la nuit sur place.
— Venez, j’y tiens, avait insisté Claudia l’épouse. Vous verrez, vous ne le regretterez pas, j’ai invité quelques amis éditeurs, je suis certaine que vous aurez une foule de choses à vous raconter.
Finalement j’acceptai, poussé par le désir de retrouver une région que j’avais bien connue dans mon enfance et mû par le désir de ne pas m’isoler définitivement du monde des humains. Les années qui venaient de passer m’avaient conforté dans cet étrange besoin de solitude et je ne voyais presque plus personne en dehors de mes occupations professionnelles liées au monde de l’édition.
Je revis en arrivant la longue digue qui mène de Dives à Houlgate et ces immeubles de bord de mer qui symbolisaient les constructions « belle époque » et l’engouement pour les bains de mer et les longues plages de Normandie. En arrivant devant le portail d’entrée dans l’arrière ville, je me mis à repenser à mon enfance et aux innombrables vacances passées en ces lieux. Quelle valeur accorder au temps ? Que représentaient cinquante années dans la vie d’un homme ? Quelle relation avec le monde de l’enfance conservions-nous ? Une vie s’était écoulée et rien n’avait changé ou presque en ces endroits que je me remettais à aimer après les avoir effacés de mon passé.
La propriété était belle et mise en valeur par une somptueuse piscine à débord, à l’eau bleu ciel et translucide. Édouard et Claudia avaient invité trois couples et deux femmes seules. Les femmes seules sont souvent perçues comme des intrigantes susceptibles d’attirer, de séduire et de finalement détourner du droit chemin les maris lassés d’une vie de couple trop monotone. En ce qui me concernait, vivant seul et bien décidé à le rester, la présence de ces deux femmes était perçue comme l’ouverture d’une porte sur l’inconnu et suscitait en moi une relative curiosité.
Arrivé dans l’après-midi, j’avais passé les premiers moments en mondanités, choses pour moi particulièrement déplaisantes, mais auxquelles je sacrifiais par courtoisie élémentaire. Les invités arrivant au compte-gouttes, il fut convenu de se rejoindre au bord de la piscine au fur et à mesure. Il faisait chaud en ce mois de juillet et le début des vacances d’été se mêlait aux week-ends des parisiens en recherche d’air pur. Assis seul sur le bord de la piscine, je laissais aller mon esprit en direction des éléments passés de ces dernières années. L’eau battait doucement mes mollets et un sentiment d’étrange bien-être m’envahissait en ces instants de quiétude. Tout n’avait pas été rose après mon divorce, et ces quelques aventures que l’on qualifie souvent de sans lendemain l’avaient été essentiellement par ma faute et par mon attitude. Il était clair que je ne me satisfaisais pas d’une relation sans amour, c’est le lot de ceux qui souffrent des affres d’un romantisme aujourd’hui considéré à tort comme mort et dépassé. Ces femmes que j’avais connues brièvement ne m’avaient pas fait vibrer, elles n’avaient pas exalté mon cœur ni transcendé mon esprit, il leur était dès lors, interdit de posséder mon corps. Dans une relation fusionnelle, l’homme et la femme font conjointement don de leur personne à l’autre, mais ils ne se donnent pas uniquement, ils livrent aussi leur esprit, ouvrent leur cœur et offrent parfois leur âme. J’avais été nourri de romantisme par mes lectures, et ces maîtres de la littérature que sont Gautier, Nerval, Balzac, Poe, Zweig et quelques autres, m’avaient tant donné qu’il m’était impossible à présent de me satisfaire d’une relation qui ne m’emporterait pas aussi loin que sur les rivages impossibles de la fascination et de la perdition amoureuse. Peut-être sans le savoir arrivais-je à la conclusion de ma vie affective et le temps avait dans ce cas effacé tout désir tant il me faisait savoir que les tourmentes amoureuses sont rares et parfois uniques dans la vie d’un homme.
J’en étais à ce stade de mes douloureuses pensées quand je perçus sur les côtés, tout près de moi, l’ombre d’un pied. Je tournai machinalement la tête et l’observai, il était à la fois délicat et volontaire, solitaire et sensuel, ses ongles peints avec un parfait sens du détail d’un rouge écarlate annonçaient son triomphe. Sa plastique et son équilibre me troublèrent instantanément. Je relevai donc lentement la tête pour en connaître la propriétaire. Et là, sous mes yeux ébahis s’offrit à mon regard le corps d’une déesse. Les jambes dans une parfaite harmonie semblaient le prolongement naturel de ces pieds qui m’avaient envoûté. Mon regard remonta jusqu’au buste de cette femme inconnue, elle était vêtue d’un maillot de bain noir une pièce qui affinait encore, si besoin en était un corps svelte et élancé. Enfin je découvris son visage, elle me souriait avec l’aplomb et les certitudes que donne la beauté à toute femme qui trouble un homme. L’espace d’un court instant, je fus gêné, comme pris en faute. Il convenait de parler et rapidement, or aucun son ne parvenait à sortir de ma bouche. J’étais tétanisé et seul un flot inintelligible de mots se bousculait en mon cerveau sans qu’il me soit possible d’en faire une phrase. La belle inconnue dut s’en apercevoir et elle me vint en aide.
— Bonjour, vous êtes arrivé tôt ce matin ? Vous sembliez absorbé, comme dans vos pensées et pourtant vos yeux parcouraient mon corps, dit-elle sur un léger ton de réprobation.
— Je m’en excuse. Oui, mon esprit était parti très loin, cela m’arrive souvent. Je suis là depuis il y a à peine une heure. Et puis au diable les banalités, c’est votre pied qui m’a troublé, je l’ai trouvé étrangement beau, il semblait être le moulage du pied d’une divinité, alors ma curiosité m’a simplement poussé à en connaître l’heureuse propriétaire.
Elle éclata d’un rire cristallin.
— Mais je suis une divinité si vous le dites ! Enfin je vous rassure quand même, c’est la première fois que l’on me dit cela. Quel étrange homme vous êtes. Par hasard vous ne seriez pas fétichiste ?
Sa question m’embarrassa, je répondis par une pirouette.
— Mais nous avons tous des éléments fétichistes en nous, et puis le corps d’une femme c’est souvent si beau, comment ne pas le déifier.
Elle s’était assise à côté de moi et nos jambes bougeaient légèrement dans l’eau en de subtils battements que nous contemplions d’un air lointain. Peut-être les choses dont nous parlions étaient-elles beaucoup plus importantes qu’il n’y paraissait au premier abord. En parlant de beauté féminine, peut-être touchions-nous aux fondements même de la création.
Elle sortit un de ses pieds de l’eau, l’offrit à mon regard et me dit : Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire, je le trouve commun, voire même banal.
Je m’opposai fermement à cette idée.
— Non, votre pied présente mille charmes, il invite à la rêverie, à la mélancolie, propose l’évasion, la folie et suscite l’aventure. Bien des hommes pourraient se damner uniquement pour le plaisir de le posséder ne serait-ce que quelques instants.
Une fois de plus elle éclata de rire.
— Je crois que vous êtes fou, mais vous me plaisez, j’aime les originaux, les gens atypiques. Décrivez-moi ce qui vous plaît en ce pied.
J’essayais de forcer mon talent, en tant qu’auteur, je me devais de ne pas la décevoir. Je contemplais l’objet du désir d’un air attentif, et en entrepris une description un peu folle.
— Ce pied Madame, mais c’est le moulage du pied d’une Déesse antique, peut-être celui de Cléopâtre, à moins que ce ne fût celui d’Athéna. Il est effilé, élancé, élégant. De délicats petits doigts de pieds en ornent l’ensemble, confinant au ravissement l’heureux élu qui le contemple ; imaginez quel serait le bonheur de celui qui pourrait seulement le toucher, le caresser ou mieux encore le baiser avec ferveur.
Elle m’interrompit.
— Mais vous pouvez l’embrasser si vous le voulez, il suffit de vous baigner, je vous le tendrai.
— Vraiment ? répondis-je un peu surpris de son audace.
Qu’importait. Son audace répondait à la mienne, j’avais à mes côtés la parfaite interlocutrice, une joueuse qui se projetait dans l’univers un peu dément que je lui avais suggéré. Je me sentais bien en sa présence. Je sautai dans l’eau, et après quelques brasses me présentai à ses pieds. Alors la belle me tendit l’objet de mes folles convoitises. J’eus le sentiment en approchant mes lèvres que ce pied était encore plus beau que je ne l’avais décrit et en conçus une totale félicité. Cet instant était béni des Dieux mais sûrement, aussi, de quelques Déesses.
Je déposai un respectueux baiser en son milieu, alors que la belle me dit :
— Voyez monsieur, avec un peu d’audace et de talent, on obtient tout d’une femme.
Je remontai sur le bord de la piscine alors qu’un couple ayant observé notre jeu, semblait s’en amuser.
Nous avions engagé un jeu, peut-être une joute et je pensais que cette rencontre me conduisait inéluctablement vers l’amour. Malheureusement la réalité est parfois tout autre que nos aspirations, nous nous projetons vers un amour naissant et le destin nous envoie au même moment quelques trouble-fête qui accaparent l’objet de notre convoitise. Des amis vinrent à elle avec force bruits, rires et palabres. Elle fut happée et nous fûmes en un instant séparés. Habitué à la solitude je me satisfaisait de cet état et qui plus est de cette séparation. Je me disais que des êtres vous sont donnés puis parfois repris. La solitude est un funeste carcan.
Je m’enfermai un instant dans la chambre qui m’avait été attribuée, et lu une heure ou deux. Je n’arrivais pas à me concentrer sur Brûlant secret de Stéphane Zweig, mon esprit ne cessait d’aller des pieds de la Dame, à son corps, puis à son visage. Curieusement, je n’avais de son visage qu’une image instable qui se formulait dans mon esprit pour en disparaître aussitôt. Je ne possédais même pas son prénom, mais pour moi c’était secondaire.
On frappa à ma porte, c’était Claudia.
— Ours mal léché ! Rejoignez-nous, une dame souhaite s’entretenir avec vous.
Dans l’embrasure de la porte la belle inconnue de la piscine apparut.
— Ce n’est pas bien me dit cette dernière. On vous abandonne trente secondes, et vous vous sauvez comme un lâche.
— Je suis désolé, mais les affres de la vie m’ont appris à ne pas aller où je n’étais pas convié, lui répondis-je, sans même réfléchir.
L’inconnue sembla s’en satisfaire.
— Je vous l’enlève Claudia, nous avons une conversation à terminer. Et, me prenant le bras elle me conduisit vers des chemins inconnus.
— Vous semblez vous défier de vos sentiments, l’amour vous fait peur ?
— L’amour ? Parlons-en de l’amour. Il est égoïste, jusqu’auboutiste, dangereux, despote, exclusif ; redoutable. Pourtant chaque homme, chaque femme sur terre ne vit que pour sa rencontre.
Nous avancions lentement sur une allée ombragée parsemée de graviers. Je me sentais dans une totale félicité en sa compagnie, ce bras que je lui avais donné, elle semblait déjà le posséder.
— Poursuivez, me dit-elle, c’est passionnant.
Eh bien, lui dis-je, l’amour est ce que nous pouvons vivre de pire et de meilleur, il ne se donne jamais gratuitement, il choisit ses victimes puis les dévaste. Il les rend dépendantes, prisonnières mais heureuses. Voilà ce qu’est l’amour pour moi ; vous comprenez que je me méfie.
Aurore m’encouragea à poursuivre.
— En ce moment, avez-vous le sentiment d’être en danger ?
J’éclatai de rire.
— Mais je ne connais pas même votre prénom, comment voulez-vous que je sois en danger ?
— Parce que l’amour frappe au hasard, votre rire sonne faux, vous êtes en grand danger mon ami. Je m’appelle Aurore, comme tout ce qui naît, une journée, un amour peut-être ?
En disant cela, elle m’enveloppait d’un regard envoûtant, me projetant ses plus dangereux filtres d’amour, achevant ainsi de me faire basculer dans une totale confusion.
— Peut-être avez-vous raison et suis-je en grand danger en votre présence, mais les situations dangereuses ou extrêmes m’attirent, alors pourquoi fuir ?
— Nous reverrons-nous ? me demanda Aurore.
— Mais le week-end n’est pas encore terminé, un week-end, cela peut être une vie entière pour certains éphémères. Tout dépend de l’échelle que nous attribuons au temps.
En poursuivant ainsi notre lente marche, nous étions arrivés devant le portail d’entrée, c’était un lourd portail en fer forgé, fin XIXe qui invitait à poursuivre la rêverie.
Je lui proposais :
— Sortons un instant et allons où nous conduiront les pas du destin.
En franchissant le portail, un vent de liberté sembla m’emporter.
— Rejoignons les vagues, la mer est à peine à quelque cinq cents mètres lui dis-je.
Nous traversâmes les anciennes allées d’Houlgate et arrivâmes face à la mer.
En avançant sur la plage, bords de pantalons relevés et chaussures à la main, nous sentîmes malgré l’étouffante chaleur du mois d’août, une légère brise nous caresser le visage. La mer était à marée basse, il nous fallut avancer encore un long moment avant de sentir le sémillant rafraîchissement du caressant contact de l’eau. Pendant que nous avancions, je pris pour la première fois conscience, en observant les pieds d’Aurore qui semblaient flotter délicatement à la surface de l’eau, que depuis le début de notre rencontre mon esprit s’était focalisé sur un pied, alors que naturellement ils étaient deux. Dans mon esprit, l’objet de l’ensemble de mes projections fétichistes devait être unique. Cela m’amusa au début, mais surtout me troubla. Tout à cette constatation, j’avais cessé de parler, j’observais, comme dans un rêve la marche de mon occasionnelle compagne en espérant que l’éternité nous emporterait. Au loin, les clameurs de la plage semblaient déjà appartenir au passé. Elle rompit soudainement le silence.
— Oh là mon ami, vous êtes devenu muet ? Vous observez simplement mes pieds. Parlez-moi, j’aime votre conversation.
Sortant de ma torpeur, je m’excusai maladroitement alors que mon esprit reprenait possession de mon corps. De fait je revins à une conversation plus convenue.
— Quand rentrez-vous sur Paris ? Lui dis-je d’une voix un peu lasse.
— Mais je ne vis pas à Paris, j’habite Orléans et je rentre dimanche soir.
— Parlez-moi de votre métier.
— Eh bien je suis fonctionnaire, secrétaire médicale dans un établissement de santé pour ne rien vous cacher. La bonne marche de l’hôpital passe par moi, je suis le lien entre les patients et les médecins, je dois mettre en phase l’administratif de cet établissement, c’est une lourde responsabilité, croyez-moi.
Elle semblait fière de ses états de service, d’un seul coup, elle me paraissait moins lointaine, plus réelle.
— Bien,répondis-je un peu impressionné.
De toute façon depuis que cette femme avait, par son pied, accaparé mon regard, elle avait dans le même temps emprisonné mon esprit et occupait déjà l’ensemble de mes pensées. La mer était encore dans sa phase descendante, elle semblait nous emmener au loin peut-être avec l’idée d’engloutir un amour naissant.
— La mer est comme les femmes, lui dis-je en contemplant l’horizon.
— Tiens donc ? me répondit-elle amusée. Sans doute encore une de vos extravagantes théories.
— Oui la mer est à la fois douce, dangereuse, capricieuse, caressante, changeante, et à trop vouloir la comprendre on peut s’y perdre.
Un bateau passait au loin sur le fil de l’horizon, Aurore le désigna du regard.
— Il symbolise le temps qui s’efface lentement de nos vies, il apparaît en un point sur la gauche de l’horizon et à peine avons-nous eu le temps d’en parler et de prendre conscience de sa beauté et de la chance que nous avions de le contempler, que déjà il s’efface et disparaît.
J’eus envie sur cette phrase de lui prendre la main, de l’embrasser et de la chérir comme si elle avait été mienne depuis les premiers jours de l’éternité, mais je ne fis rien. Elle évoqua quelques éléments de son passé, me fit comprendre qu’elle avait beaucoup souffert et qu’aujourd’hui une carapace la protégeait contre les turpitudes de l’existence. Nous regagnâmes à pas lents la rive, j’avais l’impression étrange que chaque pas qui me ramenait vers la terre m’éloignait de cette femme. Il y a parfois des impressions, des sentiments qui n’appartiennent à aucune réalité et qui pourtant nous indiquent les voies de notre destinée. Nous les suivons ou ne les suivons pas selon des critères qui semblent ne pas nous appartenir. Je repris contact avec la réalité quand mes pieds foulèrent à nouveau le sable sec. Nous avions marché longuement, échangeant des banalités ou des choses essentielles, sur notre passé, sur notre philosophie, sur un certain sens de la vie, et pourtant je constatais avec frayeur que j’ignorais tout d’elle. Pas une seule fois je n’avais effectué un geste de tendresse en sa direction. Peut-être attendait-elle de ma part autre chose et l’avais-je donc déçue.
De retour à la villa de nos amis nous constatâmes une effervescence particulière. Un cocktail était servi et tout le monde se demandait où nous étions passés. Quelques regards complices scellaient déjà notre sort, le rendant commun pour le week-end à venir et peut-être même plus. Ainsi vont les idylles que le regard des autres forge les unions parfois même avant qu’elles ne se fassent.
Après avoir poussé la lourde grille en fer forgé, je ressentis comme un étrange malaise, je restituai à la foule des invités la complice de mon évasion, meute sauvage de gens qui étaient dans mon esprit des étrangers et que je percevais presque comme hostiles. Le merveilleux chemin que nous avions fait ensemble allait s’effacer comme l’empreinte d’un pied sur le sable lentement atténué par l’arrivée de la marée montante. Que reste-t-il des liaisons fortuites nées d’une promenade poétique sur le bord d’un rivage ? Que reste-t-il de l’émotion amoureuse provoquée par un pied trop parfait qui semble vous transporter tout entier dans l’antiquité de la perfection anatomique ou dans la Rome antique, de ses débauches et de ses perversions ? Que reste-t-il tout simplement d’un amour naissant non déclaré dont pourtant les certitudes sont à fleur de lèvres. Encore une fois je restais sans réponse. De toute façon l’idée même de rester sans réponse concernant certaines questions existentielles me convenait. Vivant dans l’imaginaire, me projetant dans les mondes merveilleux, je trouvais souvent bien communs les plaisirs et les certitudes terrestres.
Aurores me fut confisquée, retirée comme on supprime un jouet trop précieux à un gosse capricieux. Elle connaissait bien les de Magnac et était un peu l’égérie de la fête. Je la vis se retourner et me jeter un regard un peu inquiet, sans doute désirait-elle aussi poursuivre notre complicité. Mais pour ma part, jamais je ne m’étais battu contre la fatalité, je la considérais comme partie inhérente de mon existence et il y avait dans mon esprit une part de notre destin qui de façon évidente échappait à notre contrôle, aussi à quoi bon lutter. Je la regardai s’éloigner à regret, pourtant ma décision était prise. Quelques instants plus tard, je prétextai un accident familial et repris la route en direction de Paris.
Après de plates excuses auprès du couple qui m’avait invité, je repris mes activités, oubliant cette histoire frustrante qui me renvoyait à une forme de lâcheté qui m’avait habité alors que je fuyais dans la nuit.
À quelque temps de là un mail étrange apparut, il n’était pas signé, mais reprenait une phrase que j’avais prononcée sur une plage du Nord en compagnie d’une inconnue.
« Les bateaux qui passent au fil de l’horizon, sont comme le temps, à peine avons-nous le temps de prendre conscience de leur beauté et de la chance que nous avons de les contempler que déjà ils disparaissent ».
Même si le mail était anonyme, sa provenance était pour moi une évidence, je me souvenais de chacun des mots prononcés sur la plage en compagnie d’Aurore.
Il raviva une certaine douleur, ou certains regrets, il est difficile de savoir à quel niveau se situent les rencontres inachevées. Je m’apprêtais à répondre à ce mail quand un second arriva immédiatement derrière, cette fois-ci il était signé Aurore et le contenu me reprochait un certain nombre de choses.
« Il y a deux mois déjà, date anniversaire d’une rencontre qui n’en fut pas une, vous avez fui lâchement alors même que tout en vous montrait l’attachement que vous aviez pour ma personne. Mon pied n’était-il pas assez beau, alors que vous lui déclariez votre flamme ? Mais je vous aurais donné sûrement beaucoup plus que ce pied qui semblait vous émerveiller. Alors pourquoi avoir fui ? Roland, nous n’étions pas à Roncevaux, vous n’étiez pas obligé de sonner du cor pour faire venir des renforts. Vous n’étiez en aucune façon en danger en ma compagnie. Parfois dans la vie, on rencontre des êtres qui nous semblent uniques et alors même que nous sommes prêts à nous ouvrir à eux ils se ferment comme une huître qui défendrait son trésor. Mais qu’aviez-vous à défendre Roland ? N’étais-je pas une perle pour vous ? Il m’avait semblé pourtant que mon cœur était encore plus beau que ce pied qui pourtant vous avait mis en émoi.»
La lettre se terminait par un étonnant :
« Le temps effacera cette plaie que vous avez ouverte en moi, pourtant, sans être cruelle, je suis consciente que ce mail attisera votre curiosité. Vous allez me regretter Roland, me pleurer même peut-être. Adieu ami d’un week-end, que le désir de la possession de mon pied reste à jamais gravé en votre esprit. »
J’étais abasourdi, je ne pus qu’écrire à la hâte un mot qui n’était sûrement pas à la hauteur de ma douleur nouvelle.
« La souffrance d’une vie passée à vouloir aimer des ombres qui ne m’étaient pas destinées, les errements amoureux, les douleurs qui en résultent m’interdisaient malgré le désir que j’en avais de reprendre contact avec vous Aurore. Nous n’étions pas dans le même espace-temps. J’avais bien perçu que vous auriez pu être la compagne de la seconde partie de mon existence, mais j’ai reculé par peur de souffrir à nouveau, il y a des seuils de souffrance que notre cœur ou notre âme ne sont plus prêts à affronter. Lâcheté peut-être ? Plus sûrement raison qui fait que deux cœurs s’éloignent alors que tout était en place pour qu’ils s’unissent. Pardon une ultime fois, sachez qu’en moi, jalousement enfouie, demeure l’image de votre sourire, la beauté de votre âme et votre pied qui m’a abusivement séduit. Je pense que malheureusement je le chercherai le restant de ma vie.
Adieu bel et pur amour d’un été. »
Le temps passa, je ne reçus pas d’autres mails. Bien sûr je fus tenté de m’adresser à nouveau à Aurore, mais, arrivant à me raisonner, je ne le fis pas, cela aurait plus ressemblé à une supplique. Malgré tout, la douleur était intense, son mail avait réveillé des sentiments enfouis au plus profond de moi-même et au fil des jours qui s’écoulaient l’histoire prenait de plus en plus d’importance en mon cerveau. En me relançant par ce mail, elle avait posé des chaînes qui à coup sûr m’enlaceraient pour longtemps. Son pied recommençait à hanter mon esprit. Je me lançais dans une dérive incroyable sur le net à la recherche du pied parfait. Pendant de longues heures, puis de longs jours et autant de nuits, je recherchais les pieds des divinités des siècles enfouies dans la nuit des temps. Mon esprit vagabondait auprès de ces soldats qui avaient aimé des Déesses d’auberges, envoûtés parfois seulement par l’ombre furtive d’un pied. Je recherchais les seigneurs et le pied de leurs servantes ou de leurs reines, pour moi nulle différence. Avec le temps, je commençais à me dire qu’Aurore était la réincarnation de l’une d’entre elles. Les recherches sur le net sont longues, très longues et elles ne sont que rarement à la hauteur des aspirations du navigateur. Dans cet océan de mots, d’images de connaissances, de publicité ou de pornographie, le navigateur semble embarqué pour un voyage interstellaire où il perdra plus sûrement son âme qu’il ne trouvera la réponse à ses questions. Après plusieurs jours, j’abandonnai mes obscures recherches et me dis qu’une partie de la réponse pouvait être dans les livres ainsi que dans les toiles des maîtres du passé. Ces gens avaient passé parfois toute une vie à transcrire la perfection de la beauté féminine. Et quand ils la tenaient sur un tableau ou une sculpture, il offraient au regard du monde une œuvre qui touchait au divin. Je me mis à arpenter les musées, puis à photographier les plus beaux pieds. Cette obsessionnelle recherche occupait la majeure partie de mon temps et mes affaires commençaient à péricliter. Paradoxalement je retrouvais un réel attrait pour les musées, j’achetais les livres des tableaux qui m’avaient le plus marqué et rapidement me constituai une incroyable collection de pieds ayant appartenu aux femmes les plus divines et les plus fantasmatiques depuis la création des temps et les témoignages artistiques des grands maîtres des beaux-arts.
Le temps s’écoula encore, inexorable sablier intemporel aux accents divinatoires. Je n’oubliais pas Aurore bien sûr, mais elle se faisait moins présente dans mon esprit et j’avais repris avec détermination le cours de mes activités professionnelles. Nous étions en mars et le Salon du Livre offrait son enseigne clinquante aux visiteurs de la porte de Versailles. Des colonnes de fourmis humaines se rendaient à la grand-messe du livre, où un nombre impressionnant de maisons d’éditions venaient participer sans trop finalement savoir pourquoi. Car ceux qui faisaient du business au Salon du livre étaient une petite poignée d’éditeurs de renom qui se disputaient le reste de l’année les meilleures ventes et autres prix littéraires. Les immenses allées étaient occupées par les gros éditeurs, alors que les plus anonymes étaient repoussés aux quatre coins du salon dans des endroits où ne passaient que peu de gens. On pouvait facilement imaginer que, dans cette foule qui se pressait, une majorité d’intellectuels et de lettrés se disputaient le droit d’apercevoir quelques stars des meilleures ventes tels Amélie Nothomb, Houelbeck ou Marc Lévy. Ce n’étaient probablement pas eux les grands écrivains de demain, le fossé était trop immense entre eux et leurs prédécesseurs. Ils retomberaient probablement dans l’anonymat faisant place à d’autres, inconnus aujourd’hui. Selon une thématique habituelle, certains pays étaient à l’honneur, il s’agissait de cinq pays nordiques : la Suède, le Danemark et autre Norvège. Ainsi donc, cette année, les écrivains venus du froid connaîtraient une passagère heure de gloire. Je dis passagère, car la gloire, c’est bien connu est éphémère. Et finalement c’est très bien ainsi, cela replace les vraies valeurs par ordre d’importance obligeant chacun à plus d’humilité.
Je marchais depuis un long moment, l’esprit dans mes pensées et les jambes un peu lourdes quand je vis venir vers moi une silhouette qui ne m’était pas inconnue, il s’agissait de Claudia qui m’avait invité il y avait plusieurs moi et chez qui j’avais rencontré Aurore. La première question que je lui posai fut à propos d’Aurore. Je vis alors son visage se métamorphoser et une énorme tristesse l’envahir.
— Aurore est décédée, il y a quelques mois déjà, un terrible accident de voiture dans la région où elle habitait. L’enterrement fut très triste, elle avait beaucoup d’amis.
Je me sentis défaillir.
— Mais personne ne m’a prévenu, je n’étais pas au courant.
Les phrases les plus banales sortent souvent dans les moments les plus dramatiques.
Machinalement, sans savoir pourquoi, je pris Claudia dans mes bras et partageai ainsi en sa compagnie quelques secondes.
— Je ne savais pas que vous étiez proches, me répondit-elle un peu gênée.
— Proches, proches, ça veut dire quoi ? Nous avons fait une longue promenade sur la plage d’Houlgate, est-ce à dire que nous étions proches ? lui répondis-je un peu sèchement. Quelques secondes plus tard je m’excusais.
— C’est la douleur qui m’a fait réagir ainsi. Ce que vous m’avez annoncé est inacceptable pour moi, je vous prie de m’excuser.
Nous nous quittâmes en promettant de nous revoir. Parjure mondain que l’on entend dans toutes les rencontres de gens qui rêvent finalement de ne pas se revoir. Je la regardai s’éloigner et se fondre lentement dans la foule, disparaissant rapidement dans la multitude des marcheurs.
Seul j’errais comme une âme en peine, cherchant la sortie pour quitter ce lieu maudit. Une bière, comme souvent, calma mes angoisses, je laissais le facétieux breuvages s’écouler lentement en moi et modifier peu à peu ma vision du monde. Une femme que j’avais aimée, pardon, que j’aurais pu aimer, venait de quitter l’espace dévolu aux mortels en tout anonymat. Je compris en cet instant ce qu’était la solitude humaine, les larmes me vinrent aux yeux, étais-je en train de lui témoigner mes premiers signes d’amour ? Beaucoup de souvenirs me revinrent à l’esprit, mais, en cet instant, il ne restait plus qu’amertume et regrets. Je réussis malgré tout à rejoindre ma voiture et à rentrer chez moi. La nuit fut longue, je ne trouvais le sommeil que partiellement et par brèves séquences, le reste de ma nuit fut peuplé de mouvements heurtés et désordonnés et je crus même me souvenir avoir appelé Aurore dans mon sommeil.
Assommé de tristesse et de désarroi, j’eus besoin à nouveau de me raccrocher à quelque chose. Si Aurore avait disparu de la surface de la terre, je la retrouverai à travers une sculpture ou un moulage de son pied datant d’une époque antérieure ou d’une autre vie.
Je décidai de partir à la recherche de ce pied.
Folie que cette recherche ! Je pensais à la réincarnation et me disais qu’un artiste égyptien, helléniste ou de toute autre civilisation avait sculpté dans une époque antérieure le pied de l’être aimé. Les théories les plus folles envahissaient mon esprit.
Je me mis à arpenter les rues de Paris à la recherche d’antiquaires ou de brocanteurs avec une frénésie obsessionnelle que rien ne pouvait assouvir. Après avoir consacré de nombreuses journées à cette impossible recherche, je finis par me décourager et par oublier la folie de cette démarche.
Un jour cependant, alors que je traînais dans le quartier latin, allant de bouquinistes en brocantes à la recherche d’illusoires trésors littéraires, le livre le plus intéressant étant celui que l’on ne possède pas, je pénétrai à l’intérieur d’une ancienne échoppe de la rue Bonaparte tenue par un antiquaire très âgé. Je lui demandai des auteurs du XIXe dans des collections anciennes, étant certain que l’homme ne pourrait pas me les fournir. Inutile démarche, comme le sont bien souvent celles que nous effectuons alors que nous sommes à la recherche de l’impossible. Alors que le vieil homme, parti dans l’arrière-boutique essayait de rassembler des livres d’auteurs pouvant satisfaire ma demande, je tombai en arrêt devant une sculpture dissimulée dans un coin, derrière de vieux livres. Je m’approchai de l’œuvre et remarquai la perfection du pied. Un pied assez cambré était posé sur un socle de chêne haut et étroit peint en noir. Seule la pointe du pied reposait sur le socle, le talon était soutenu par une tige métallique en argent. C’était le pied d’Aurore ! Nul doute dans mon esprit. De retour, le vieil antiquaire remarqua mon intérêt pour la pièce que je tenais entre les mains.
— Cette sculpture n’est pas à vendre Monsieur.
— Elle est magnifique, lui répondis-je, je suis prêt à mettre le prix !
— C’est le moulage d’une œuvre ancienne, mais je n’en connais pas la provenance et je ne souhaite pas m’en défaire.
Je tenais toujours le pied d’Aurore entre mes mains et mes sens ne m’appartenaient plus.
— Je vous en offre mille euros.
— Vous plaisantez, j’espère !
— Deux mille euros si vous voulez.
L’homme parut inébranlable dans son désir de conserver l’œuvre. Il me la reprit gentiment des mains et la reposa à sa place.
Je le saluai comme à regret et quittai sa boutique avec l’image du pied d’Aurore au fond de mon esprit.
Durant les jours qui suivirent je revins régulièrement chez le vieil antiquaire. Je prétextais le fait que j’étais du quartier et lui demandais des livres anciens sur le XIXe, arguant le fait que j’intensifiais mes recherches sur le sujet. Je commençais à lui acheter régulièrement des livres et, après quelques semaines, j’avais laissé à l’homme une petite fortune.
Au fil des jours, je m’en fis un ami, l’invitant de temps à autre et conversant avec lui sur la littérature des siècles qui avaient précédé le nôtre. Nous étions à une époque où il y avait quantité d’écrivains, mais plus de littérature. Mon antiquaire s’appelait André, il avait été spécialiste de la peinture baroque et avait acheté et revendu de nombreuses toiles des petits-maîtres de cette époque. Il s’était enrichi et avait tout perdu dans l’acquisition d’une galerie trop coûteuse. Il avait perdu sa femme, il y avait une dizaine d’années et ne s’en était jamais complètement remis. Ce magasin était tout ce qui le reliait à la vie. Je l’avais courtisé, je l’avoue dans le but de lui acheter un jour le pied d’albâtre que je convoitais secrètement. Mais après avoir sympathisé avec l’homme et l’avoir écouté me raconter sa vie, je n’avais plus l’intention de lui prendre sa statue, considérant que la possession de cette œuvre était peut-être un de ses derniers bonheurs terrestre.
Alors que nous en étions au dessert et qu’André venait de finir avec gourmandise une mousse au chocolat, il posa sa cuillère, me regarda dans les yeux et me dit :
— Vous la voulez toujours ? Hein, je le sais.
— Écoutez André, oui je la voulais, j’en étais fou de ce pied, mais après avoir sympathisé avec vous, je ne souhaite en aucun cas vous l’enlever. C’était un caprice de fou, et même si les folies sont faites pour être réalisées, il faut savoir de temps à autre s’effacer, et puis je sais que vous tenez à ce pied ! Alors n’en parlons plus. Et je lui tapais sur l’épaule en un geste amical.
— Il y a quelque histoire de femme derrière votre entêtement à posséder cette sculpture, alors je vais vous l’offrir. Vous savez, je suis âgé à présent et quand on se prépare à partir, il convient de s’alléger autant sur le plan matériel que spirituel. Et puis les plus belles choses que nous possédons ne viennent-elles pas de notre imaginaire ?
Je restais sans voix devant sa courte tirade. Je ne savais plus quoi lui dire, c’était un peu comme s’il avait lu dans mes pensées et toujours su que je tournais autour de lui pour prendre un jour possession de sa sculpture.
J’accepte André, je considère comme un honneur ce cadeau que vous me faites, je vais vous raconter la folie qui m’a poussé à désirer ce pied plus que tout.
— Racontez jeune homme, racontez…
Même si je n’avais plus rien d’un jeune homme, je contais en détail l’histoire du pied d’Aurore à mon généreux donateur.
Puis le temps passa, je n’abandonnais pas André et continuais à venir le voir durant de nombreux mois. En fait jusqu’à son départ, où un jour de mai alors que la vie fleurissait un peu partout dans le quartier latin il choisit de rejoindre les siens et de percer l’insondable mystère humain. J’eus beaucoup de tristesse. Le soir pour calmer mes doutes je caressais le pied d’Aurore en lui demandant de veiller sur mon vieux compagnon qui l’avait rejointe.
J’étais en possession du plus beau des trésors, le pied de ma déesse.
À la suite de son départ pour l’au-delà, je pris quelques jours de vacances et allai m’isoler dans cette maison de campagne qui me semblait être la seule chose qui me restait à aimer sur cette terre, à l’exception de mon chien, dont je ne pouvais que louer la fidélité et la loyauté dont il avait toujours fait preuve à mon égard. Finalement les bêtes ne demandent rien aux humains, elles offrent leur présence et un amour dénué de tout intérêt, de plus, elles vous consolent dans les grands moments de douleur.
J’arrivai tard le soir, je ne pus m’empêcher de monter dans le haut du parc et de contempler la voûte céleste et ses étoiles. La lune comme à chaque fois était là, majestueuse et silencieuse, empreinte de tous les mystères et les pouvoirs obscurs que les hommes lui attribuent. Elle semblait se cacher à demi derrière quelques nuages aux découpes presque parfaites qui défilaient sur fond de ciel rendu luminescent par sa plénitude. Je l’observais plus précisément encore ; elle était entourée d’un halo de brume diffus, alors qu’autour d’elle tout semblait bouger. Tout autour, la campagne était noire, mais on distinguait parfaitement les ombres fantomatiques des maisons, des arbres ou des bosquets. De même la découpe de la minuscule route qui semblait ne mener nulle part se détachait-elle parfaitement dans cette nuit qui ressemblait à une journée sans soleil. Je constatai en poursuivant mon chemin qu’à l’instar du soleil, la lune pouvait créer des ombres. Ainsi au hasard de ma promenade nocturne j’observai que les arbres centenaires projetaient l’ombre de leurs feuilles sur le sol. Emporté par je ne sais quel désespoir, je me mis à pleurer, de longs spasmes incontrôlables qui semblaient sortir de mon cœur pour venir mourir dans la solitude de la nuit. Douleur d’avoir aimé ? Douleur de ne pas avoir su aimer ? Simple sensation de solitude ? Je sentis une présence à mes côtés, mon chien venait de me rejoindre et me manifestait mille sollicitudes, comme pour me témoigner que, dans cette passagère douleur je n’étais pas seul et que nous affronterions à deux les affres de l’existence. Je l’entourai de mes bras, sentis son poil noir qui me réchauffait, l’embrassai sur la truffe et nous redescendîmes, car la fraîcheur de la nuit tombante se faisait plus prégnante.
En m’allongeant sous l’immense voûte de bois que formaient les poutres de la charpente, je mesurais quelle solitude traversait à présent ma vie. Seul cet animal muet m’accompagnait encore dans mes folles dérives. Il prit d’ailleurs la direction d’un canapé avoisinant, sur lequel, comme toutes les nuits il irait se blottir afin d’oublier sa condition de vieux chien.
Cette nuit, j’étais décidé à tenter une expérience de métempsycose avec Aurore et à l’accueillir en mon corps pour une nuit de retrouvailles. Oh bien sûr, il s’agissait là plus d’un désir que d’une réelle expérience et l’éventualité qu’Aurore parvienne à transvaser son âme en mon corps était plus une folie appartenant aux fantasmes d’un esprit perturbé plutôt qu’une éventuelle possibilité nocturne. Cependant, depuis que j’avais appris sa disparition, cette femme m’obsédait à nouveau et j’étais résolu à renouer avec elle coûte que coûte, dussé-je y laisser ma vie. Lentement après avoir éteint la lumière, alors que le feu crépitait en bas et que montait une douce chaleur, je me laissais aller à tout oublier, laissant mon esprit perdre le contrôle de toute pensée. Plusieurs fois j’appelais Aurore dans un demi-sommeil, dans l’espoir d’être entendu quelque part dans l’au-delà. En de courts instants, je sentis une immense quiétude m’envahir, mais il ne se passa rien. Le lendemain alors que mon esprit s’éveillait à une nouvelle journée, j’eus la sensation d’un rêve, il était très lointain, mais j’arrivais quand même à rassembler les quelques images qui avaient pendant la nuit imprimé ma mémoire. Je me souvins d’une femme qui avançait vers moi dans une tenue étrange, les bras le long du corps et les paumes des mains ouvertes et qui prononçait très distinctement mon prénom. Puis le souvenir s’estompait et les pages d’un livre assez gros se tournaient comme par enchantement et sur chacune des pages était écrit le nom d’Aurore en gros caractères que l’on appelle Majuscule ou Capitale selon ses connaissances du milieu typographique. Malgré d’intenses efforts, je ne pus rassembler d’autres souvenirs ou images de ce rêve et le quittais un peu frustré pour aller me préparer quelques tasses de café.
Finalement si ma tentative était un demi-échec, elle avait presque un parfum de succès. Cette femme à n’en pas douter était revenue me voir. Ou bien avait-elle seulement occupé un coin de mon esprit dans une zone que l’on nomme rêve et dont j’étais incapable de définir la part de réalité si tant est qu’il y en ait une.
La journée passa en des travaux d’automne, taille des arbres, ramassage des innombrables feuilles, dans le but de les mettre au pied des jeunes arbres afin de les protéger des frimas de l’hiver, ou sciage de bûches pour le feu de cheminée. Bref une vie rude qui pouvait s’apparenter à celle des trappeurs des siècles passés, ou à celle plus désespérée, d’hommes fuyant la société à la recherche d’une plus grande proximité avec la nature. Mais le soir arriva de nouveau, je n’eus pas le désir de me préparer à la poursuite de mes obscures expériences et me couchai après avoir avalé un verre de Calva. Le froid devenait plus intense de week-end en week-end et dormir à la campagne à la fin de l’automne et au début de l’hiver procure de véritables sensations de bien-être qu’aucune vie citadine ne pourra jamais vous apporter. Alors que le feu offrait en même temps que sa lumière feutrée ses significatifs craquements, pendant que la délicieuse odeur du feu de bois remonte en vos narines, je me glissais voluptueusement à l’intérieur des draps sans même penser à l’éventuel plaisir que m’offrirait le fait de revoir Aurore, même pour un fugitif instant. Ainsi sommes-nous faits, que pour revoir, même pour un parcellaire flash, une femme que nous avons aimée, nous serions prêts à donner ce que nous avons de plus précieux en nous : notre vie. Comme à chaque fois et pour chaque être humain qui s’allonge pour le voyage nocturne quotidien le sommeil me saisit sans que je sois capable de dire à mon réveil, à quel moment la phase d’endormissement était intervenue. Je pense aujourd’hui avec le recul du temps que mon esprit dériva en des contrées d’où l’esprit ne revient jamais parfaitement intact. Était-ce parce que je l’avais tant appelé que ce moment me fut donné ? Était-ce parce que l’absolutisme de mon désir était en adéquation avec l’esprit de ma chère disparue, ou simplement parce qu’en cet instant une grâce Divine m’avait été octroyée ? Comme il est prétentieux d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, qu’une grâce particulière puisse vous êtes attribuée par un de nos divins créateurs. Pourtant nous sommes ainsi du haut de notre petitesse, scrutant les cieux et leur immensité, parlant avec des êtres de lumière dont finalement nous ignorons tout, leur demandant des grâces dans le but d’améliorer ou de protéger nos funestes vies, sans même trop savoir à qui nous nous adressons. Et pourtant nos suppliques que nous appelons prières sont, si l’on y réfléchit bien, presque toujours exhaucées par ceux qui semblent détenir les clés de nos humbles destinées. Et c’est bien là un miracle quotidien qui indubitablement nous rapproche jour après jour de notre créateur.
Pendant cette dérive nocturne en des contrées inconnues de toute forme de rationalité, j’eus tout d’abord une grande sensation de sérénité, comme si mon corps et mon esprit ne faisaient plus qu’un et qu’aucun des deux ne dirigeait mon avancée dans un royaume s’apparentant à celui des limbes. Comme si, en ce royaume, il n’y avait plus de notion de temps et de vie terrestre. Puis je me vis assis à cheval sur ce qui pouvait être un tronc d’arbre ou peut-être un large tuyau, naviguant en de grandes hauteurs et surplombant d’immenses vides sans en concevoir la moindre frayeur. Je ne puis dire combien de temps dura ce voyage, tant ces aventures qui nous invitent à pénétrer dans d’autres dimensions, peut-être d’autres vies, échappent à toute réalité. Toujours est-il que je retrouvai à un moment donné, les sensations plus étroites d’un lit. Le temps s’écoula à nouveau et les notions spirituelles de mon songe s’évanouirent durant mon sommeil. Puis tout à coup une étrange sensation de bien-être m’envahit à nouveau. C’est l’instant que choisit Aurore pour pénétrer à l’intérieur de mon âme. Je sentis une immense sensation de partage et d’osmose, il n’y avait rien de terrestre dans ce qui arrivait, c’était un bonheur céleste, planétaire que dis-je ? Universel. Elle était là, elle était venue ! Elle avait pu le faire et moi je l’avais reçue. J’étais émerveillé et laissais son amour m’envahir et rejoindre le mien. Nul mot entre nous et pourtant j’avais le sentiment très puissant d’une intense communication. Je vécus en cet instant les plus beaux moments d’extase qu’il puisse être donné à un humain de vivre. Jamais sur terre je n’avais ressenti de tels instants. C’est comme si nous faisions l’amour sans les limites du corps. Je pense qu’en cet instant nous n’étions que des esprits. Puis comme tout ce qui est rattaché à la vie terrestre, je dus m’éloigner de ces divins instants pour rejoindre l’infiniment petit du quotidien des humains. J’eus le temps de prononcer son nom plusieurs fois, de lui dire adieu, et me croirez-vous, de la voir s’éloigner. Instant magique qui me donnerait à jamais la force de pouvoir vivre sans elle.
Puis le temps passa, s’écoula comme l’eau d’un fleuve semblant aller nulle part ou simplement dont la destination est inconnue au malheureux poète qui contemple le temps qui passe, sachant que jamais il ne pourra revenir en arrière.
J’oubliais peu à peu, l’incroyable visite d’Aurore et je ne racontais à aucun homme, ni aucune femme, l’histoire que je viens de vous conter.
Seulement enfouies en moi, au plus profond de mon être il y eut toujours deux parties très distinctes dans mon existence. Avant la venue d’Aurore, et après ma communion avec l’être aimé. Ce qui me fait dire alors que j’arrive au terme de cette étrange histoire : « la femme que j’ai le plus aimée, je ne l’ai jamais possédée ». Il ne me reste probablement que quelques années à vivre, mais je sais qu’au terme de mon parcours terrestre je rejoindrai Aurore pour un autre et dernier voyage céleste.
Après mon départ, mes héritiers trouveront à l’intérieur de ma vieille ferme un étrange et intrigant pied de femme. Un pied d’albâtre aux ongles carmin.
Seul, ceux qui pressentent les mystères pourront en connaître le réelle valeur.