mardi 29 novembre 2011

LES NOUVELLES AMAZONES


Quand j’ai commencé l’écriture de cet ouvrage, Les Nouvelles Amazones, son titre même induisait qu’il s’agissait d’un divertissement. Cette histoire prenait en compte une situation imaginaire liée à l’actualité de notre pays, la France. Il en a été ainsi durant la moitié de ce livre, jusqu’à ce que surgissent des éléments dramatiques de résonance mondiale qui allaient entraîner la presque disparition d’un pays entier, ainsi que son exposition à des radiations nucléaires qui véhiculent depuis toujours les fantasmes de mort les plus terrifiants. Dès lors, un principe moral m’est apparu comme une évidence, je ne pouvais pas continuer cette histoire, puisqu’elle était articulée sur une partie de faits réels romancés. Il fallait se retirer, dans le seul but de ne pas être indécent à l’égard de ceux qui avaient été emportés par le tsunami ou le tremblement de terre ainsi que des vivants irradiés qui restaient à pleurer leurs morts. Puis, avec un peu de recul, j’ai compris que pour ces gens, la vie ne s’arrêterait pas, ils reconstruiraient, ils recommenceraient, bâtiraient à nouveau et probablement des centaines voire des milliers d’ouvrages, relateraient ce qu’ils avaient vécu et le courage qui avait été le leur. Et comme personne ne peut écrire aussi bien que celui qui parle avec son cœur, son âme ou sa souffrance, ces livres seraient les plus nobles et les plus beaux qu’il soit possible d’écrire. Pour eux, j’ai donc pris la décision de terminer ce roman, mais dès lors les personnages qui en font la vie traduiraient le choc émotionnel ressenti à l’aube des grandes souffrances que nous impose parfois la vie. Les quelques personnages qui habillent cette histoire adopteront par pudeur un ton légèrement plus grave. Conscience collective qu’ils essaieront de traduire individuellement.
(à suivre - mise à jour chapitre par chapitre - tous les jours)

vendredi 11 mars 2011

le pied d’albâtre aux ongles carmin

S’il est vrai que le transfert d’une partie du corps d’une femme vers l’imaginaire d’un homme appartient au fantasme, la dévotion qui en résulte est liée, elle, au romantisme pur.
C’est cette imbrication, à travers mes lointains souvenirs, que je vais essayer de vous transcrire, alors qu’aujourd’hui, âgé de 80 ans révolus, je me sens faible et fragile. Comme si cette étrange histoire ne devait pas s’effacer de la mémoire du temps.
J’avais à l’époque une cinquantaine d’années, et je pensais avoir vécu l’essentiel de ma vie sentimentale et affective. C’était compter sans ce curieux week-end qui vint à moi sans que je l’eusse sollicité. Une invitation, a priori anodine dans la région de Cabourg par un couple rencontré professionnellement. À l’époque, consacrant le plus clair de mon temps à la bonne réalisation de mes affaires et sortant peu, il avait fallu qu’ils insistent beaucoup pour que je consente à les rejoindre, et accepte, de plus, de passer la nuit sur place.
— Venez, j’y tiens, avait insisté Claudia l’épouse. Vous verrez, vous ne le regretterez pas, j’ai invité quelques amis éditeurs, je suis certaine que vous aurez une foule de choses à vous raconter.
Finalement j’acceptai, poussé par le désir de retrouver une région que j’avais bien connue dans mon enfance et mû par le désir de ne pas m’isoler définitivement du monde des humains. Les années qui venaient de passer m’avaient conforté dans cet étrange besoin de solitude et je ne voyais presque plus personne en dehors de mes occupations professionnelles liées au monde de l’édition.
Je revis en arrivant la longue digue qui mène de Dives à Houlgate et ces immeubles de bord de mer qui symbolisaient les constructions « belle époque » et l’engouement pour les bains de mer et les longues plages de Normandie. En arrivant devant le portail d’entrée dans l’arrière ville, je me mis à repenser à mon enfance et aux innombrables vacances passées en ces lieux. Quelle valeur accorder au temps ? Que représentaient cinquante années dans la vie d’un homme ? Quelle relation avec le monde de l’enfance conservions-nous ? Une vie s’était écoulée et rien n’avait changé ou presque en ces endroits que je me remettais à aimer après les avoir effacés de mon passé.
La propriété était belle et mise en valeur par une somptueuse piscine à débord, à l’eau bleu ciel et translucide. Édouard et Claudia avaient invité trois couples et deux femmes seules. Les femmes seules sont souvent perçues comme des intrigantes susceptibles d’attirer, de séduire et de finalement détourner du droit chemin les maris lassés d’une vie de couple trop monotone. En ce qui me concernait, vivant seul et bien décidé à le rester, la présence de ces deux femmes était perçue comme l’ouverture d’une porte sur l’inconnu et suscitait en moi une relative curiosité.
Arrivé dans l’après-midi, j’avais passé les premiers moments en mondanités, choses pour moi particulièrement déplaisantes, mais auxquelles je sacrifiais par courtoisie élémentaire. Les invités arrivant au compte-gouttes, il fut convenu de se rejoindre au bord de la piscine au fur et à mesure. Il faisait chaud en ce mois de juillet et le début des vacances d’été se mêlait aux week-ends des parisiens en recherche d’air pur. Assis seul sur le bord de la piscine, je laissais aller mon esprit en direction des éléments passés de ces dernières années. L’eau battait doucement mes mollets et un sentiment d’étrange bien-être m’envahissait en ces instants de quiétude. Tout n’avait pas été rose après mon divorce, et ces quelques aventures que l’on qualifie souvent de sans lendemain l’avaient été essentiellement par ma faute et par mon attitude. Il était clair que je ne me satisfaisais pas d’une relation sans amour, c’est le lot de ceux qui souffrent des affres d’un romantisme aujourd’hui considéré à tort comme mort et dépassé. Ces femmes que j’avais connues brièvement ne m’avaient pas fait vibrer, elles n’avaient pas exalté mon cœur ni transcendé mon esprit, il leur était dès lors, interdit de posséder mon corps. Dans une relation fusionnelle, l’homme et la femme font conjointement don de leur personne à l’autre, mais ils ne se donnent pas uniquement, ils livrent aussi leur esprit, ouvrent leur cœur et offrent parfois leur âme. J’avais été nourri de romantisme par mes lectures, et ces maîtres de la littérature que sont Gautier, Nerval, Balzac, Poe, Zweig et quelques autres, m’avaient tant donné qu’il m’était impossible à présent de me satisfaire d’une relation qui ne m’emporterait pas aussi loin que sur les rivages impossibles de la fascination et de la perdition amoureuse. Peut-être sans le savoir arrivais-je à la conclusion de ma vie affective et le temps avait dans ce cas effacé tout désir tant il me faisait savoir que les tourmentes amoureuses sont rares et parfois uniques dans la vie d’un homme.
J’en étais à ce stade de mes douloureuses pensées quand je perçus sur les côtés, tout près de moi, l’ombre d’un pied. Je tournai machinalement la tête et l’observai, il était à la fois délicat et volontaire, solitaire et sensuel, ses ongles peints avec un parfait sens du détail d’un rouge écarlate annonçaient son triomphe. Sa plastique et son équilibre me troublèrent instantanément. Je relevai donc lentement la tête pour en connaître la propriétaire. Et là, sous mes yeux ébahis s’offrit à mon regard le corps d’une déesse. Les jambes dans une parfaite harmonie semblaient le prolongement naturel de ces pieds qui m’avaient envoûté. Mon regard remonta jusqu’au buste de cette femme inconnue, elle était vêtue d’un maillot de bain noir une pièce qui affinait encore, si besoin en était un corps svelte et élancé. Enfin je découvris son visage, elle me souriait avec l’aplomb et les certitudes que donne la beauté à toute femme qui trouble un homme. L’espace d’un court instant, je fus gêné, comme pris en faute. Il convenait de parler et rapidement, or aucun son ne parvenait à sortir de ma bouche. J’étais tétanisé et seul un flot inintelligible de mots se bousculait en mon cerveau sans qu’il me soit possible d’en faire une phrase. La belle inconnue dut s’en apercevoir et elle me vint en aide.
— Bonjour, vous êtes arrivé tôt ce matin ? Vous sembliez absorbé, comme dans vos pensées et pourtant vos yeux parcouraient mon corps, dit-elle sur un léger ton de réprobation.
— Je m’en excuse. Oui, mon esprit était parti très loin, cela m’arrive souvent. Je suis là depuis il y a à peine une heure. Et puis au diable les banalités, c’est votre pied qui m’a troublé, je l’ai trouvé étrangement beau, il semblait être le moulage du pied d’une divinité, alors ma curiosité m’a simplement poussé à en connaître l’heureuse propriétaire.
Elle éclata d’un rire cristallin.
— Mais je suis une divinité si vous le dites ! Enfin je vous rassure quand même, c’est la première fois que l’on me dit cela. Quel étrange homme vous êtes. Par hasard vous ne seriez pas fétichiste ?
Sa question m’embarrassa, je répondis par une pirouette.
— Mais nous avons tous des éléments fétichistes en nous, et puis le corps d’une femme c’est souvent si beau, comment ne pas le déifier.
Elle s’était assise à côté de moi et nos jambes bougeaient légèrement dans l’eau en de subtils battements que nous contemplions d’un air lointain. Peut-être les choses dont nous parlions étaient-elles beaucoup plus importantes qu’il n’y paraissait au premier abord. En parlant de beauté féminine, peut-être touchions-nous aux fondements même de la création.
Elle sortit un de ses pieds de l’eau, l’offrit à mon regard et me dit : Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire, je le trouve commun, voire même banal.
Je m’opposai fermement à cette idée.
— Non, votre pied présente mille charmes, il invite à la rêverie, à la mélancolie, propose l’évasion, la folie et suscite l’aventure. Bien des hommes pourraient se damner uniquement pour le plaisir de le posséder ne serait-ce que quelques instants.
Une fois de plus elle éclata de rire.
— Je crois que vous êtes fou, mais vous me plaisez, j’aime les originaux, les gens atypiques. Décrivez-moi ce qui vous plaît en ce pied.

J’essayais de forcer mon talent, en tant qu’auteur, je me devais de ne pas la décevoir. Je contemplais l’objet du désir d’un air attentif, et en entrepris une description un peu folle.
— Ce pied Madame, mais c’est le moulage du pied d’une Déesse antique, peut-être celui de Cléopâtre, à moins que ce ne fût celui d’Athéna. Il est effilé, élancé, élégant. De délicats petits doigts de pieds en ornent l’ensemble, confinant au ravissement l’heureux élu qui le contemple ; imaginez quel serait le bonheur de celui qui pourrait seulement le toucher, le caresser ou mieux encore le baiser avec ferveur.
Elle m’interrompit.
— Mais vous pouvez l’embrasser si vous le voulez, il suffit de vous baigner, je vous le tendrai.
— Vraiment ? répondis-je un peu surpris de son audace.
Qu’importait. Son audace répondait à la mienne, j’avais à mes côtés la parfaite interlocutrice, une joueuse qui se projetait dans l’univers un peu dément que je lui avais suggéré. Je me sentais bien en sa présence. Je sautai dans l’eau, et après quelques brasses me présentai à ses pieds. Alors la belle me tendit l’objet de mes folles convoitises. J’eus le sentiment en approchant mes lèvres que ce pied était encore plus beau que je ne l’avais décrit et en conçus une totale félicité. Cet instant était béni des Dieux mais sûrement, aussi, de quelques Déesses.
Je déposai un respectueux baiser en son milieu, alors que la belle me dit :
— Voyez monsieur, avec un peu d’audace et de talent, on obtient tout d’une femme.
Je remontai sur le bord de la piscine alors qu’un couple ayant observé notre jeu, semblait s’en amuser.
Nous avions engagé un jeu, peut-être une joute et je pensais que cette rencontre me conduisait inéluctablement vers l’amour. Malheureusement la réalité est parfois tout autre que nos aspirations, nous nous projetons vers un amour naissant et le destin nous envoie au même moment quelques trouble-fête qui accaparent l’objet de notre convoitise. Des amis vinrent à elle avec force bruits, rires et palabres. Elle fut happée et nous fûmes en un instant séparés. Habitué à la solitude je me satisfaisait de cet état et qui plus est de cette séparation. Je me disais que des êtres vous sont donnés puis parfois repris. La solitude est un funeste carcan.
Je m’enfermai un instant dans la chambre qui m’avait été attribuée, et lu une heure ou deux. Je n’arrivais pas à me concentrer sur Brûlant secret de Stéphane Zweig, mon esprit ne cessait d’aller des pieds de la Dame, à son corps, puis à son visage. Curieusement, je n’avais de son visage qu’une image instable qui se formulait dans mon esprit pour en disparaître aussitôt. Je ne possédais même pas son prénom, mais pour moi c’était secondaire.
On frappa à ma porte, c’était Claudia.
— Ours mal léché ! Rejoignez-nous, une dame souhaite s’entretenir avec vous.
Dans l’embrasure de la porte la belle inconnue de la piscine apparut.
— Ce n’est pas bien me dit cette dernière. On vous abandonne trente secondes, et vous vous sauvez comme un lâche.
— Je suis désolé, mais les affres de la vie m’ont appris à ne pas aller où je n’étais pas convié, lui répondis-je, sans même réfléchir.
L’inconnue sembla s’en satisfaire.
— Je vous l’enlève Claudia, nous avons une conversation à terminer. Et, me prenant le bras elle me conduisit vers des chemins inconnus.
— Vous semblez vous défier de vos sentiments, l’amour vous fait peur ?
— L’amour ? Parlons-en de l’amour. Il est égoïste, jusqu’auboutiste, dangereux, despote, exclusif ; redoutable. Pourtant chaque homme, chaque femme sur terre ne vit que pour sa rencontre.
Nous avancions lentement sur une allée ombragée parsemée de graviers. Je me sentais dans une totale félicité en sa compagnie, ce bras que je lui avais donné, elle semblait déjà le posséder.
— Poursuivez, me dit-elle, c’est passionnant.
Eh bien, lui dis-je, l’amour est ce que nous pouvons vivre de pire et de meilleur, il ne se donne jamais gratuitement, il choisit ses victimes puis les dévaste. Il les rend dépendantes, prisonnières mais heureuses. Voilà ce qu’est l’amour pour moi ; vous comprenez que je me méfie.
Aurore m’encouragea à poursuivre.
— En ce moment, avez-vous le sentiment d’être en danger ?
J’éclatai de rire.
— Mais je ne connais pas même votre prénom, comment voulez-vous que je sois en danger ?
— Parce que l’amour frappe au hasard, votre rire sonne faux, vous êtes en grand danger mon ami. Je m’appelle Aurore, comme tout ce qui naît, une journée, un amour peut-être ?
En disant cela, elle m’enveloppait d’un regard envoûtant, me projetant ses plus dangereux filtres d’amour, achevant ainsi de me faire basculer dans une totale confusion.
— Peut-être avez-vous raison et suis-je en grand danger en votre présence, mais les situations dangereuses ou extrêmes m’attirent, alors pourquoi fuir ?
— Nous reverrons-nous ? me demanda Aurore.
— Mais le week-end n’est pas encore terminé, un week-end, cela peut être une vie entière pour certains éphémères. Tout dépend de l’échelle que nous attribuons au temps.
En poursuivant ainsi notre lente marche, nous étions arrivés devant le portail d’entrée, c’était un lourd portail en fer forgé, fin XIXe qui invitait à poursuivre la rêverie.
Je lui proposais :
— Sortons un instant et allons où nous conduiront les pas du destin.
En franchissant le portail, un vent de liberté sembla m’emporter.
— Rejoignons les vagues, la mer est à peine à quelque cinq cents mètres lui dis-je.
Nous traversâmes les anciennes allées d’Houlgate et arrivâmes face à la mer.
En avançant sur la plage, bords de pantalons relevés et chaussures à la main, nous sentîmes malgré l’étouffante chaleur du mois d’août, une légère brise nous caresser le visage. La mer était à marée basse, il nous fallut avancer encore un long moment avant de sentir le sémillant rafraîchissement du caressant contact de l’eau. Pendant que nous avancions, je pris pour la première fois conscience, en observant les pieds d’Aurore qui semblaient flotter délicatement à la surface de l’eau, que depuis le début de notre rencontre mon esprit s’était focalisé sur un pied, alors que naturellement ils étaient deux. Dans mon esprit, l’objet de l’ensemble de mes projections fétichistes devait être unique. Cela m’amusa au début, mais surtout me troubla. Tout à cette constatation, j’avais cessé de parler, j’observais, comme dans un rêve la marche de mon occasionnelle compagne en espérant que l’éternité nous emporterait. Au loin, les clameurs de la plage semblaient déjà appartenir au passé. Elle rompit soudainement le silence.
— Oh là mon ami, vous êtes devenu muet ? Vous observez simplement mes pieds. Parlez-moi, j’aime votre conversation.
Sortant de ma torpeur, je m’excusai maladroitement alors que mon esprit reprenait possession de mon corps. De fait je revins à une conversation plus convenue.
— Quand rentrez-vous sur Paris ? Lui dis-je d’une voix un peu lasse.
— Mais je ne vis pas à Paris, j’habite Orléans et je rentre dimanche soir.
— Parlez-moi de votre métier.
— Eh bien je suis fonctionnaire, secrétaire médicale dans un établissement de santé pour ne rien vous cacher. La bonne marche de l’hôpital passe par moi, je suis le lien entre les patients et les médecins, je dois mettre en phase l’administratif de cet établissement, c’est une lourde responsabilité, croyez-moi.
Elle semblait fière de ses états de service, d’un seul coup, elle me paraissait moins lointaine, plus réelle.
— Bien,répondis-je un peu impressionné.
De toute façon depuis que cette femme avait, par son pied, accaparé mon regard, elle avait dans le même temps emprisonné mon esprit et occupait déjà l’ensemble de mes pensées. La mer était encore dans sa phase descendante, elle semblait nous emmener au loin peut-être avec l’idée d’engloutir un amour naissant.
— La mer est comme les femmes, lui dis-je en contemplant l’horizon.
— Tiens donc ? me répondit-elle amusée. Sans doute encore une de vos extravagantes théories.
— Oui la mer est à la fois douce, dangereuse, capricieuse, caressante, changeante, et à trop vouloir la comprendre on peut s’y perdre.
Un bateau passait au loin sur le fil de l’horizon, Aurore le désigna du regard.
— Il symbolise le temps qui s’efface lentement de nos vies, il apparaît en un point sur la gauche de l’horizon et à peine avons-nous eu le temps d’en parler et de prendre conscience de sa beauté et de la chance que nous avions de le contempler, que déjà il s’efface et disparaît.
J’eus envie sur cette phrase de lui prendre la main, de l’embrasser et de la chérir comme si elle avait été mienne depuis les premiers jours de l’éternité, mais je ne fis rien. Elle évoqua quelques éléments de son passé, me fit comprendre qu’elle avait beaucoup souffert et qu’aujourd’hui une carapace la protégeait contre les turpitudes de l’existence. Nous regagnâmes à pas lents la rive, j’avais l’impression étrange que chaque pas qui me ramenait vers la terre m’éloignait de cette femme. Il y a parfois des impressions, des sentiments qui n’appartiennent à aucune réalité et qui pourtant nous indiquent les voies de notre destinée. Nous les suivons ou ne les suivons pas selon des critères qui semblent ne pas nous appartenir. Je repris contact avec la réalité quand mes pieds foulèrent à nouveau le sable sec. Nous avions marché longuement, échangeant des banalités ou des choses essentielles, sur notre passé, sur notre philosophie, sur un certain sens de la vie, et pourtant je constatais avec frayeur que j’ignorais tout d’elle. Pas une seule fois je n’avais effectué un geste de tendresse en sa direction. Peut-être attendait-elle de ma part autre chose et l’avais-je donc déçue.
De retour à la villa de nos amis nous constatâmes une effervescence particulière. Un cocktail était servi et tout le monde se demandait où nous étions passés. Quelques regards complices scellaient déjà notre sort, le rendant commun pour le week-end à venir et peut-être même plus. Ainsi vont les idylles que le regard des autres forge les unions parfois même avant qu’elles ne se fassent.
Après avoir poussé la lourde grille en fer forgé, je ressentis comme un étrange malaise, je restituai à la foule des invités la complice de mon évasion, meute sauvage de gens qui étaient dans mon esprit des étrangers et que je percevais presque comme hostiles. Le merveilleux chemin que nous avions fait ensemble allait s’effacer comme l’empreinte d’un pied sur le sable lentement atténué par l’arrivée de la marée montante. Que reste-t-il des liaisons fortuites nées d’une promenade poétique sur le bord d’un rivage ? Que reste-t-il de l’émotion amoureuse provoquée par un pied trop parfait qui semble vous transporter tout entier dans l’antiquité de la perfection anatomique ou dans la Rome antique, de ses débauches et de ses perversions ? Que reste-t-il tout simplement d’un amour naissant non déclaré dont pourtant les certitudes sont à fleur de lèvres. Encore une fois je restais sans réponse. De toute façon l’idée même de rester sans réponse concernant certaines questions existentielles me convenait. Vivant dans l’imaginaire, me projetant dans les mondes merveilleux, je trouvais souvent bien communs les plaisirs et les certitudes terrestres.
Aurores me fut confisquée, retirée comme on supprime un jouet trop précieux à un gosse capricieux. Elle connaissait bien les de Magnac et était un peu l’égérie de la fête. Je la vis se retourner et me jeter un regard un peu inquiet, sans doute désirait-elle aussi poursuivre notre complicité. Mais pour ma part, jamais je ne m’étais battu contre la fatalité, je la considérais comme partie inhérente de mon existence et il y avait dans mon esprit une part de notre destin qui de façon évidente échappait à notre contrôle, aussi à quoi bon lutter. Je la regardai s’éloigner à regret, pourtant ma décision était prise. Quelques instants plus tard, je prétextai un accident familial et repris la route en direction de Paris.
Après de plates excuses auprès du couple qui m’avait invité, je repris mes activités, oubliant cette histoire frustrante qui me renvoyait à une forme de lâcheté qui m’avait habité alors que je fuyais dans la nuit.
À quelque temps de là un mail étrange apparut, il n’était pas signé, mais reprenait une phrase que j’avais prononcée sur une plage du Nord en compagnie d’une inconnue.
« Les bateaux qui passent au fil de l’horizon, sont comme le temps, à peine avons-nous le temps de prendre conscience de leur beauté et de la chance que nous avons de les contempler que déjà ils disparaissent ».
Même si le mail était anonyme, sa provenance était pour moi une évidence, je me souvenais de chacun des mots prononcés sur la plage en compagnie d’Aurore.
Il raviva une certaine douleur, ou certains regrets, il est difficile de savoir à quel niveau se situent les rencontres inachevées. Je m’apprêtais à répondre à ce mail quand un second arriva immédiatement derrière, cette fois-ci il était signé Aurore et le contenu me reprochait un certain nombre de choses.
« Il y a deux mois déjà, date anniversaire d’une rencontre qui n’en fut pas une, vous avez fui lâchement alors même que tout en vous montrait l’attachement que vous aviez pour ma personne. Mon pied n’était-il pas assez beau, alors que vous lui déclariez votre flamme ? Mais je vous aurais donné sûrement beaucoup plus que ce pied qui semblait vous émerveiller. Alors pourquoi avoir fui ? Roland, nous n’étions pas à Roncevaux, vous n’étiez pas obligé de sonner du cor pour faire venir des renforts. Vous n’étiez en aucune façon en danger en ma compagnie. Parfois dans la vie, on rencontre des êtres qui nous semblent uniques et alors même que nous sommes prêts à nous ouvrir à eux ils se ferment comme une huître qui défendrait son trésor. Mais qu’aviez-vous à défendre Roland ? N’étais-je pas une perle pour vous ? Il m’avait semblé pourtant que mon cœur était encore plus beau que ce pied qui pourtant vous avait mis en émoi.»
La lettre se terminait par un étonnant :
« Le temps effacera cette plaie que vous avez ouverte en moi, pourtant, sans être cruelle, je suis consciente que ce mail attisera votre curiosité. Vous allez me regretter Roland, me pleurer même peut-être. Adieu ami d’un week-end, que le désir de la possession de mon pied reste à jamais gravé en votre esprit. »
J’étais abasourdi, je ne pus qu’écrire à la hâte un mot qui n’était sûrement pas à la hauteur de ma douleur nouvelle.
« La souffrance d’une vie passée à vouloir aimer des ombres qui ne m’étaient pas destinées, les errements amoureux, les douleurs qui en résultent m’interdisaient malgré le désir que j’en avais de reprendre contact avec vous Aurore. Nous n’étions pas dans le même espace-temps. J’avais bien perçu que vous auriez pu être la compagne de la seconde partie de mon existence, mais j’ai reculé par peur de souffrir à nouveau, il y a des seuils de souffrance que notre cœur ou notre âme ne sont plus prêts à affronter. Lâcheté peut-être ? Plus sûrement raison qui fait que deux cœurs s’éloignent alors que tout était en place pour qu’ils s’unissent. Pardon une ultime fois, sachez qu’en moi, jalousement enfouie, demeure l’image de votre sourire, la beauté de votre âme et votre pied qui m’a abusivement séduit. Je pense que malheureusement je le chercherai le restant de ma vie.
Adieu bel et pur amour d’un été. »

Le temps passa, je ne reçus pas d’autres mails. Bien sûr je fus tenté de m’adresser à nouveau à Aurore, mais, arrivant à me raisonner, je ne le fis pas, cela aurait plus ressemblé à une supplique. Malgré tout, la douleur était intense, son mail avait réveillé des sentiments enfouis au plus profond de moi-même et au fil des jours qui s’écoulaient l’histoire prenait de plus en plus d’importance en mon cerveau. En me relançant par ce mail, elle avait posé des chaînes qui à coup sûr m’enlaceraient pour longtemps. Son pied recommençait à hanter mon esprit. Je me lançais dans une dérive incroyable sur le net à la recherche du pied parfait. Pendant de longues heures, puis de longs jours et autant de nuits, je recherchais les pieds des divinités des siècles enfouies dans la nuit des temps. Mon esprit vagabondait auprès de ces soldats qui avaient aimé des Déesses d’auberges, envoûtés parfois seulement par l’ombre furtive d’un pied. Je recherchais les seigneurs et le pied de leurs servantes ou de leurs reines, pour moi nulle différence. Avec le temps, je commençais à me dire qu’Aurore était la réincarnation de l’une d’entre elles. Les recherches sur le net sont longues, très longues et elles ne sont que rarement à la hauteur des aspirations du navigateur. Dans cet océan de mots, d’images de connaissances, de publicité ou de pornographie, le navigateur semble embarqué pour un voyage interstellaire où il perdra plus sûrement son âme qu’il ne trouvera la réponse à ses questions. Après plusieurs jours, j’abandonnai mes obscures recherches et me dis qu’une partie de la réponse pouvait être dans les livres ainsi que dans les toiles des maîtres du passé. Ces gens avaient passé parfois toute une vie à transcrire la perfection de la beauté féminine. Et quand ils la tenaient sur un tableau ou une sculpture, il offraient au regard du monde une œuvre qui touchait au divin. Je me mis à arpenter les musées, puis à photographier les plus beaux pieds. Cette obsessionnelle recherche occupait la majeure partie de mon temps et mes affaires commençaient à péricliter. Paradoxalement je retrouvais un réel attrait pour les musées, j’achetais les livres des tableaux qui m’avaient le plus marqué et rapidement me constituai une incroyable collection de pieds ayant appartenu aux femmes les plus divines et les plus fantasmatiques depuis la création des temps et les témoignages artistiques des grands maîtres des beaux-arts.
Le temps s’écoula encore, inexorable sablier intemporel aux accents divinatoires. Je n’oubliais pas Aurore bien sûr, mais elle se faisait moins présente dans mon esprit et j’avais repris avec détermination le cours de mes activités professionnelles. Nous étions en mars et le Salon du Livre offrait son enseigne clinquante aux visiteurs de la porte de Versailles. Des colonnes de fourmis humaines se rendaient à la grand-messe du livre, où un nombre impressionnant de maisons d’éditions venaient participer sans trop finalement savoir pourquoi. Car ceux qui faisaient du business au Salon du livre étaient une petite poignée d’éditeurs de renom qui se disputaient le reste de l’année les meilleures ventes et autres prix littéraires. Les immenses allées étaient occupées par les gros éditeurs, alors que les plus anonymes étaient repoussés aux quatre coins du salon dans des endroits où ne passaient que peu de gens. On pouvait facilement imaginer que, dans cette foule qui se pressait, une majorité d’intellectuels et de lettrés se disputaient le droit d’apercevoir quelques stars des meilleures ventes tels Amélie Nothomb, Houelbeck ou Marc Lévy. Ce n’étaient probablement pas eux les grands écrivains de demain, le fossé était trop immense entre eux et leurs prédécesseurs. Ils retomberaient probablement dans l’anonymat faisant place à d’autres, inconnus aujourd’hui. Selon une thématique habituelle, certains pays étaient à l’honneur, il s’agissait de cinq pays nordiques : la Suède, le Danemark et autre Norvège. Ainsi donc, cette année, les écrivains venus du froid connaîtraient une passagère heure de gloire. Je dis passagère, car la gloire, c’est bien connu est éphémère. Et finalement c’est très bien ainsi, cela replace les vraies valeurs par ordre d’importance obligeant chacun à plus d’humilité.
Je marchais depuis un long moment, l’esprit dans mes pensées et les jambes un peu lourdes quand je vis venir vers moi une silhouette qui ne m’était pas inconnue, il s’agissait de Claudia qui m’avait invité il y avait plusieurs moi et chez qui j’avais rencontré Aurore. La première question que je lui posai fut à propos d’Aurore. Je vis alors son visage se métamorphoser et une énorme tristesse l’envahir.
— Aurore est décédée, il y a quelques mois déjà, un terrible accident de voiture dans la région où elle habitait. L’enterrement fut très triste, elle avait beaucoup d’amis.
Je me sentis défaillir.
— Mais personne ne m’a prévenu, je n’étais pas au courant.
Les phrases les plus banales sortent souvent dans les moments les plus dramatiques.
Machinalement, sans savoir pourquoi, je pris Claudia dans mes bras et partageai ainsi en sa compagnie quelques secondes.
— Je ne savais pas que vous étiez proches, me répondit-elle un peu gênée.
— Proches, proches, ça veut dire quoi ? Nous avons fait une longue promenade sur la plage d’Houlgate, est-ce à dire que nous étions proches ? lui répondis-je un peu sèchement. Quelques secondes plus tard je m’excusais.
— C’est la douleur qui m’a fait réagir ainsi. Ce que vous m’avez annoncé est inacceptable pour moi, je vous prie de m’excuser.
Nous nous quittâmes en promettant de nous revoir. Parjure mondain que l’on entend dans toutes les rencontres de gens qui rêvent finalement de ne pas se revoir. Je la regardai s’éloigner et se fondre lentement dans la foule, disparaissant rapidement dans la multitude des marcheurs.
Seul j’errais comme une âme en peine, cherchant la sortie pour quitter ce lieu maudit. Une bière, comme souvent, calma mes angoisses, je laissais le facétieux breuvages s’écouler lentement en moi et modifier peu à peu ma vision du monde. Une femme que j’avais aimée, pardon, que j’aurais pu aimer, venait de quitter l’espace dévolu aux mortels en tout anonymat. Je compris en cet instant ce qu’était la solitude humaine, les larmes me vinrent aux yeux, étais-je en train de lui témoigner mes premiers signes d’amour ? Beaucoup de souvenirs me revinrent à l’esprit, mais, en cet instant, il ne restait plus qu’amertume et regrets. Je réussis malgré tout à rejoindre ma voiture et à rentrer chez moi. La nuit fut longue, je ne trouvais le sommeil que partiellement et par brèves séquences, le reste de ma nuit fut peuplé de mouvements heurtés et désordonnés et je crus même me souvenir avoir appelé Aurore dans mon sommeil.
Assommé de tristesse et de désarroi, j’eus besoin à nouveau de me raccrocher à quelque chose. Si Aurore avait disparu de la surface de la terre, je la retrouverai à travers une sculpture ou un moulage de son pied datant d’une époque antérieure ou d’une autre vie.
Je décidai de partir à la recherche de ce pied.
Folie que cette recherche ! Je pensais à la réincarnation et me disais qu’un artiste égyptien, helléniste ou de toute autre civilisation avait sculpté dans une époque antérieure le pied de l’être aimé. Les théories les plus folles envahissaient mon esprit.
Je me mis à arpenter les rues de Paris à la recherche d’antiquaires ou de brocanteurs avec une frénésie obsessionnelle que rien ne pouvait assouvir. Après avoir consacré de nombreuses journées à cette impossible recherche, je finis par me décourager et par oublier la folie de cette démarche.
Un jour cependant, alors que je traînais dans le quartier latin, allant de bouquinistes en brocantes à la recherche d’illusoires trésors littéraires, le livre le plus intéressant étant celui que l’on ne possède pas, je pénétrai à l’intérieur d’une ancienne échoppe de la rue Bonaparte tenue par un antiquaire très âgé. Je lui demandai des auteurs du XIXe dans des collections anciennes, étant certain que l’homme ne pourrait pas me les fournir. Inutile démarche, comme le sont bien souvent celles que nous effectuons alors que nous sommes à la recherche de l’impossible. Alors que le vieil homme, parti dans l’arrière-boutique essayait de rassembler des livres d’auteurs pouvant satisfaire ma demande, je tombai en arrêt devant une sculpture dissimulée dans un coin, derrière de vieux livres. Je m’approchai de l’œuvre et remarquai la perfection du pied. Un pied assez cambré était posé sur un socle de chêne haut et étroit peint en noir. Seule la pointe du pied reposait sur le socle, le talon était soutenu par une tige métallique en argent. C’était le pied d’Aurore ! Nul doute dans mon esprit. De retour, le vieil antiquaire remarqua mon intérêt pour la pièce que je tenais entre les mains.
— Cette sculpture n’est pas à vendre Monsieur.
— Elle est magnifique, lui répondis-je, je suis prêt à mettre le prix !
— C’est le moulage d’une œuvre ancienne, mais je n’en connais pas la provenance et je ne souhaite pas m’en défaire.
Je tenais toujours le pied d’Aurore entre mes mains et mes sens ne m’appartenaient plus.
— Je vous en offre mille euros.
— Vous plaisantez, j’espère !
— Deux mille euros si vous voulez.
L’homme parut inébranlable dans son désir de conserver l’œuvre. Il me la reprit gentiment des mains et la reposa à sa place.
Je le saluai comme à regret et quittai sa boutique avec l’image du pied d’Aurore au fond de mon esprit.
Durant les jours qui suivirent je revins régulièrement chez le vieil antiquaire. Je prétextais le fait que j’étais du quartier et lui demandais des livres anciens sur le XIXe, arguant le fait que j’intensifiais mes recherches sur le sujet. Je commençais à lui acheter régulièrement des livres et, après quelques semaines, j’avais laissé à l’homme une petite fortune.
Au fil des jours, je m’en fis un ami, l’invitant de temps à autre et conversant avec lui sur la littérature des siècles qui avaient précédé le nôtre. Nous étions à une époque où il y avait quantité d’écrivains, mais plus de littérature. Mon antiquaire s’appelait André, il avait été spécialiste de la peinture baroque et avait acheté et revendu de nombreuses toiles des petits-maîtres de cette époque. Il s’était enrichi et avait tout perdu dans l’acquisition d’une galerie trop coûteuse. Il avait perdu sa femme, il y avait une dizaine d’années et ne s’en était jamais complètement remis. Ce magasin était tout ce qui le reliait à la vie. Je l’avais courtisé, je l’avoue dans le but de lui acheter un jour le pied d’albâtre que je convoitais secrètement. Mais après avoir sympathisé avec l’homme et l’avoir écouté me raconter sa vie, je n’avais plus l’intention de lui prendre sa statue, considérant que la possession de cette œuvre était peut-être un de ses derniers bonheurs terrestre.
Alors que nous en étions au dessert et qu’André venait de finir avec gourmandise une mousse au chocolat, il posa sa cuillère, me regarda dans les yeux et me dit :
— Vous la voulez toujours ? Hein, je le sais.
— Écoutez André, oui je la voulais, j’en étais fou de ce pied, mais après avoir sympathisé avec vous, je ne souhaite en aucun cas vous l’enlever. C’était un caprice de fou, et même si les folies sont faites pour être réalisées, il faut savoir de temps à autre s’effacer, et puis je sais que vous tenez à ce pied ! Alors n’en parlons plus. Et je lui tapais sur l’épaule en un geste amical.
— Il y a quelque histoire de femme derrière votre entêtement à posséder cette sculpture, alors je vais vous l’offrir. Vous savez, je suis âgé à présent et quand on se prépare à partir, il convient de s’alléger autant sur le plan matériel que spirituel. Et puis les plus belles choses que nous possédons ne viennent-elles pas de notre imaginaire ?
Je restais sans voix devant sa courte tirade. Je ne savais plus quoi lui dire, c’était un peu comme s’il avait lu dans mes pensées et toujours su que je tournais autour de lui pour prendre un jour possession de sa sculpture.
J’accepte André, je considère comme un honneur ce cadeau que vous me faites, je vais vous raconter la folie qui m’a poussé à désirer ce pied plus que tout.
— Racontez jeune homme, racontez…
Même si je n’avais plus rien d’un jeune homme, je contais en détail l’histoire du pied d’Aurore à mon généreux donateur.
Puis le temps passa, je n’abandonnais pas André et continuais à venir le voir durant de nombreux mois. En fait jusqu’à son départ, où un jour de mai alors que la vie fleurissait un peu partout dans le quartier latin il choisit de rejoindre les siens et de percer l’insondable mystère humain. J’eus beaucoup de tristesse. Le soir pour calmer mes doutes je caressais le pied d’Aurore en lui demandant de veiller sur mon vieux compagnon qui l’avait rejointe.

J’étais en possession du plus beau des trésors, le pied de ma déesse.
À la suite de son départ pour l’au-delà, je pris quelques jours de vacances et allai m’isoler dans cette maison de campagne qui me semblait être la seule chose qui me restait à aimer sur cette terre, à l’exception de mon chien, dont je ne pouvais que louer la fidélité et la loyauté dont il avait toujours fait preuve à mon égard. Finalement les bêtes ne demandent rien aux humains, elles offrent leur présence et un amour dénué de tout intérêt, de plus, elles vous consolent dans les grands moments de douleur.
J’arrivai tard le soir, je ne pus m’empêcher de monter dans le haut du parc et de contempler la voûte céleste et ses étoiles. La lune comme à chaque fois était là, majestueuse et silencieuse, empreinte de tous les mystères et les pouvoirs obscurs que les hommes lui attribuent. Elle semblait se cacher à demi derrière quelques nuages aux découpes presque parfaites qui défilaient sur fond de ciel rendu luminescent par sa plénitude. Je l’observais plus précisément encore ; elle était entourée d’un halo de brume diffus, alors qu’autour d’elle tout semblait bouger. Tout autour, la campagne était noire, mais on distinguait parfaitement les ombres fantomatiques des maisons, des arbres ou des bosquets. De même la découpe de la minuscule route qui semblait ne mener nulle part se détachait-elle parfaitement dans cette nuit qui ressemblait à une journée sans soleil. Je constatai en poursuivant mon chemin qu’à l’instar du soleil, la lune pouvait créer des ombres. Ainsi au hasard de ma promenade nocturne j’observai que les arbres centenaires projetaient l’ombre de leurs feuilles sur le sol. Emporté par je ne sais quel désespoir, je me mis à pleurer, de longs spasmes incontrôlables qui semblaient sortir de mon cœur pour venir mourir dans la solitude de la nuit. Douleur d’avoir aimé ? Douleur de ne pas avoir su aimer ? Simple sensation de solitude ? Je sentis une présence à mes côtés, mon chien venait de me rejoindre et me manifestait mille sollicitudes, comme pour me témoigner que, dans cette passagère douleur je n’étais pas seul et que nous affronterions à deux les affres de l’existence. Je l’entourai de mes bras, sentis son poil noir qui me réchauffait, l’embrassai sur la truffe et nous redescendîmes, car la fraîcheur de la nuit tombante se faisait plus prégnante.
En m’allongeant sous l’immense voûte de bois que formaient les poutres de la charpente, je mesurais quelle solitude traversait à présent ma vie. Seul cet animal muet m’accompagnait encore dans mes folles dérives. Il prit d’ailleurs la direction d’un canapé avoisinant, sur lequel, comme toutes les nuits il irait se blottir afin d’oublier sa condition de vieux chien.
Cette nuit, j’étais décidé à tenter une expérience de métempsycose avec Aurore et à l’accueillir en mon corps pour une nuit de retrouvailles. Oh bien sûr, il s’agissait là plus d’un désir que d’une réelle expérience et l’éventualité qu’Aurore parvienne à transvaser son âme en mon corps était plus une folie appartenant aux fantasmes d’un esprit perturbé plutôt qu’une éventuelle possibilité nocturne. Cependant, depuis que j’avais appris sa disparition, cette femme m’obsédait à nouveau et j’étais résolu à renouer avec elle coûte que coûte, dussé-je y laisser ma vie. Lentement après avoir éteint la lumière, alors que le feu crépitait en bas et que montait une douce chaleur, je me laissais aller à tout oublier, laissant mon esprit perdre le contrôle de toute pensée. Plusieurs fois j’appelais Aurore dans un demi-sommeil, dans l’espoir d’être entendu quelque part dans l’au-delà. En de courts instants, je sentis une immense quiétude m’envahir, mais il ne se passa rien. Le lendemain alors que mon esprit s’éveillait à une nouvelle journée, j’eus la sensation d’un rêve, il était très lointain, mais j’arrivais quand même à rassembler les quelques images qui avaient pendant la nuit imprimé ma mémoire. Je me souvins d’une femme qui avançait vers moi dans une tenue étrange, les bras le long du corps et les paumes des mains ouvertes et qui prononçait très distinctement mon prénom. Puis le souvenir s’estompait et les pages d’un livre assez gros se tournaient comme par enchantement et sur chacune des pages était écrit le nom d’Aurore en gros caractères que l’on appelle Majuscule ou Capitale selon ses connaissances du milieu typographique. Malgré d’intenses efforts, je ne pus rassembler d’autres souvenirs ou images de ce rêve et le quittais un peu frustré pour aller me préparer quelques tasses de café.
Finalement si ma tentative était un demi-échec, elle avait presque un parfum de succès. Cette femme à n’en pas douter était revenue me voir. Ou bien avait-elle seulement occupé un coin de mon esprit dans une zone que l’on nomme rêve et dont j’étais incapable de définir la part de réalité si tant est qu’il y en ait une.
La journée passa en des travaux d’automne, taille des arbres, ramassage des innombrables feuilles, dans le but de les mettre au pied des jeunes arbres afin de les protéger des frimas de l’hiver, ou sciage de bûches pour le feu de cheminée. Bref une vie rude qui pouvait s’apparenter à celle des trappeurs des siècles passés, ou à celle plus désespérée, d’hommes fuyant la société à la recherche d’une plus grande proximité avec la nature. Mais le soir arriva de nouveau, je n’eus pas le désir de me préparer à la poursuite de mes obscures expériences et me couchai après avoir avalé un verre de Calva. Le froid devenait plus intense de week-end en week-end et dormir à la campagne à la fin de l’automne et au début de l’hiver procure de véritables sensations de bien-être qu’aucune vie citadine ne pourra jamais vous apporter. Alors que le feu offrait en même temps que sa lumière feutrée ses significatifs craquements, pendant que la délicieuse odeur du feu de bois remonte en vos narines, je me glissais voluptueusement à l’intérieur des draps sans même penser à l’éventuel plaisir que m’offrirait le fait de revoir Aurore, même pour un fugitif instant. Ainsi sommes-nous faits, que pour revoir, même pour un parcellaire flash, une femme que nous avons aimée, nous serions prêts à donner ce que nous avons de plus précieux en nous : notre vie. Comme à chaque fois et pour chaque être humain qui s’allonge pour le voyage nocturne quotidien le sommeil me saisit sans que je sois capable de dire à mon réveil, à quel moment la phase d’endormissement était intervenue. Je pense aujourd’hui avec le recul du temps que mon esprit dériva en des contrées d’où l’esprit ne revient jamais parfaitement intact. Était-ce parce que je l’avais tant appelé que ce moment me fut donné ? Était-ce parce que l’absolutisme de mon désir était en adéquation avec l’esprit de ma chère disparue, ou simplement parce qu’en cet instant une grâce Divine m’avait été octroyée ? Comme il est prétentieux d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, qu’une grâce particulière puisse vous êtes attribuée par un de nos divins créateurs. Pourtant nous sommes ainsi du haut de notre petitesse, scrutant les cieux et leur immensité, parlant avec des êtres de lumière dont finalement nous ignorons tout, leur demandant des grâces dans le but d’améliorer ou de protéger nos funestes vies, sans même trop savoir à qui nous nous adressons. Et pourtant nos suppliques que nous appelons prières sont, si l’on y réfléchit bien, presque toujours exhaucées par ceux qui semblent détenir les clés de nos humbles destinées. Et c’est bien là un miracle quotidien qui indubitablement nous rapproche jour après jour de notre créateur.
Pendant cette dérive nocturne en des contrées inconnues de toute forme de rationalité, j’eus tout d’abord une grande sensation de sérénité, comme si mon corps et mon esprit ne faisaient plus qu’un et qu’aucun des deux ne dirigeait mon avancée dans un royaume s’apparentant à celui des limbes. Comme si, en ce royaume, il n’y avait plus de notion de temps et de vie terrestre. Puis je me vis assis à cheval sur ce qui pouvait être un tronc d’arbre ou peut-être un large tuyau, naviguant en de grandes hauteurs et surplombant d’immenses vides sans en concevoir la moindre frayeur. Je ne puis dire combien de temps dura ce voyage, tant ces aventures qui nous invitent à pénétrer dans d’autres dimensions, peut-être d’autres vies, échappent à toute réalité. Toujours est-il que je retrouvai à un moment donné, les sensations plus étroites d’un lit. Le temps s’écoula à nouveau et les notions spirituelles de mon songe s’évanouirent durant mon sommeil. Puis tout à coup une étrange sensation de bien-être m’envahit à nouveau. C’est l’instant que choisit Aurore pour pénétrer à l’intérieur de mon âme. Je sentis une immense sensation de partage et d’osmose, il n’y avait rien de terrestre dans ce qui arrivait, c’était un bonheur céleste, planétaire que dis-je ? Universel. Elle était là, elle était venue ! Elle avait pu le faire et moi je l’avais reçue. J’étais émerveillé et laissais son amour m’envahir et rejoindre le mien. Nul mot entre nous et pourtant j’avais le sentiment très puissant d’une intense communication. Je vécus en cet instant les plus beaux moments d’extase qu’il puisse être donné à un humain de vivre. Jamais sur terre je n’avais ressenti de tels instants. C’est comme si nous faisions l’amour sans les limites du corps. Je pense qu’en cet instant nous n’étions que des esprits. Puis comme tout ce qui est rattaché à la vie terrestre, je dus m’éloigner de ces divins instants pour rejoindre l’infiniment petit du quotidien des humains. J’eus le temps de prononcer son nom plusieurs fois, de lui dire adieu, et me croirez-vous, de la voir s’éloigner. Instant magique qui me donnerait à jamais la force de pouvoir vivre sans elle.
Puis le temps passa, s’écoula comme l’eau d’un fleuve semblant aller nulle part ou simplement dont la destination est inconnue au malheureux poète qui contemple le temps qui passe, sachant que jamais il ne pourra revenir en arrière.
J’oubliais peu à peu, l’incroyable visite d’Aurore et je ne racontais à aucun homme, ni aucune femme, l’histoire que je viens de vous conter.
Seulement enfouies en moi, au plus profond de mon être il y eut toujours deux parties très distinctes dans mon existence. Avant la venue d’Aurore, et après ma communion avec l’être aimé. Ce qui me fait dire alors que j’arrive au terme de cette étrange histoire : « la femme que j’ai le plus aimée, je ne l’ai jamais possédée ». Il ne me reste probablement que quelques années à vivre, mais je sais qu’au terme de mon parcours terrestre je rejoindrai Aurore pour un autre et dernier voyage céleste.
Après mon départ, mes héritiers trouveront à l’intérieur de ma vieille ferme un étrange et intrigant pied de femme. Un pied d’albâtre aux ongles carmin.
Seul, ceux qui pressentent les mystères pourront en connaître le réelle valeur.

dimanche 28 février 2010

La Tueuse de Hong Kong


Un krack boursier d’envergure mondiale bouleverse l’équilibre financier de la planète. Jack un trader de génie engagé quelques mois auparavant pour faire fructifier l’argent d’une importante triade, va tout perdre dans cette tourmente.

Ruiné par ce qu’il estime être la faute du trader, Monsieur Wong, le patron de La bande des mers lointaines, décide de mettre un contrat sur la tête du jeune français. Il rappelle Madame Xiu, son ancienne maîtresse, une tueuse expérimentée. Il lui demande de « prendre son temps », de tuer le trader psychologiquement avant de le supprimer physiquement.

Cette femme, âgée aujourd’hui d’une quarantaine d’années est retirée des affaires ; cependant, après avoir vu la photo du jeune homme, elle accepte la mission de Monsieur Wong autant par jeu que par défi.

Madame Xiu, une beauté asiatique envoûtante, manipulatrice, doublée d’une femme d’action redoutable, peut commencer la chasse au trader… 

mercredi 23 septembre 2009

La Vierge punk



La salle du Palais des congrès de la ville de Tours était chauffée à blanc. Il s’agissait d’un concert unique des Wrenglers’Death, ce groupe local qui avait réussi de l’autre coté de la manche. Et ce n’était pas un mince exploit de s’imposer dans les charts londoniens, là ou le rock était roi et ou les groupes les plus talentueux se faisaient une guerre sans merci pour rester en tête du box-office. Mick, le chanteur, portait un prénom prédestiné pour s’imposer dans le milieu du Rock. Il l’avait choisi en fonction de l’admiration sans borne qu’il portait à Mick Jagger le chanteur emblématique des Stones.
Certes les années s’étaient écoulées et les rythmes avaient évolué aussi, mais le rock restait une musique de référence et ce jeune groupe avait du « peps » et une bordée d’admirateurs, qui ce soir étaient prêts à hurler leur fanatique engagement à ces musiciens locaux.
Les sons des Wrenglers’Death étaient plus proches de certains groupes de heavy métal que du rock traditionnel, et certains membres du groupe avaient une réputation sulfureuse ; quant aux paroles, elles s’inspiraient du répertoire satanique et parlaient de crucifixion, de tombes, de mort et de destruction. Mick le jeune chanteur outre sa gueule d’ange avait son lot d’admiratrices déjantées, junkies, fans d’ectasie ou de tout ce qui pouvait leur permettre d’oublier leur misère sociale ou intellectuelle.
L’apparition des Wrenglers’Death se fit dans un déferlement de batterie et sur fond sonore de bruits de guerre auxquels étaient rajoutées des images d’apocalypse propre à faire chavirer n’importe quel fan d’Apocalypse Now, film culte faisant à sa façon l’apologie de la guerre.
Le public reprenait en chœur les paroles de chansons qu’il connaissait par cœur.
Altéa était au premier rang, on la reconnaissait à sa chevelure, mauve d’un côté et verte de l’autre. Sa nuque était rasée et les quelques anneaux qui encadraient son visage n’arrivaient pas même à ternir sa beauté. Elle avait à l’occasion de ce concert prit sa dose d’acide et même probablement un peu plus. Son corps tanguait harmonieusement aux rythmes syncopés de la musique des Wrenglers’Death, alors que ce qui restait de son âme entourait Mick afin de le protéger des atteintes éventuelles d’une vie désaxée.
Après plusieurs tubes, le silence se fit. Plus un bruit dans la salle, le public fut parcouru d’un frisson délicieux. Ce silence annonçait Déferlement de mort, le morceau culte des Wrenglers’Death.
Puis, alors que chacun était suspendu à cet intemporel silence, un long solo de batterie récompensa l’attente des spectateurs. Après un long moment, Mick arracha littéralement un micro et se mit à vociférer des paroles de haine, de mort de destruction et de satanisme, alors que les guitares montaient progressivement dans une tension oppressante.
Après une déferlante d’injures malsaines qui dura trois minutes, Mick s’effondra sur la scène comme mort. Cela provoqua une hystérie générale chez ses groupies, pour qui cette mort simulée était un acte d’engagement total.
Le concert dura encore une heure durant laquelle divers morceaux, dont un extrêmement doux et nostalgique enthousiasma le public présent.
Altéa ne savait plus dans quelles eaux son esprit naviguait. Son corps avait été abandonné, pourtant il ondulait sur les rythmes magistraux des Wrenglers’Death.
À l’occasion du dernier acte de cette démentielle production, la salle se vida lentement, alors que les acteurs se retiraient sous les acclamations.
Le corps d’Altéa suivit la lente procession et se retrouva à l’air libre alors que chacun regagnait sa voiture ou un bus et que les groupes se diluaient dans les rues adjacentes en commentant la prestation de Mick et des Wrenglers’Death.
Altéa fut saisi par le froid et son esprit réintégra subitement son corps. Qu’en était-il de son âme ? Perdue au panthéon de ses désillusions et de ces amours déçus, elle errait en des sphères ou tout était à l’image de sa vie, noire et sans avenir. Consciente qu’elle était en overdose et au plus mal, elle appela par deux fois son amie qui était avec elle au début du concert, mais personne ne répondit. Alors elle tomba seule à genoux sur le trottoir, en un triste ralentit, comme dans un film dramatique. Sa tête heurta le sol et elle sombra inconsciente le front ouvert, dans un nouveau et improbable voyage.
Personne ne remarqua Altéa et le vent d’automne qui poussait quelques feuilles en même temps que la pluie commença à refroidir lentement son corps.
Mick et les Wrenglers’Death fêtaient leur succès en même temps que le retour au pays. Ils se changèrent, se démaquillèrent et burent quelques bières. Des groupes d’amis étaient restés et les félicitaient pour leur prestation. Cependant la magie de cet après-concert prit fin et il fallut bien regagner soit son hôtel, soit son domicile.
La maison de Mick était à quelques kilomètres aussi fut-il l’un des derniers à partir. L’effet de la cocaïne qu’il avait absorbé afin d’être au sommet de son art commençait à se dissiper et il ressentait une grande lassitude et une profonde fatigue. Il salua les deux gardiens qui étaient afférés à clore les grilles et disparut rapidement par une porte dérobée.
Il marchait depuis quelques instants lorsqu’il aperçut une forme à terre. Quelques vêtements abandonnés là par hasard pensa-t-il. Plus il avançait, plus il prenait conscience de cette forme humaine allongée à même le sol sous cette pluie fine qui filtrait, envoyées par d’invisibles nuages, là-haut dans le ciel. Pauvre gars pensa-t-il. À présent c’était sûr, un clochard avait choisi de finir sa vie dans cet endroit sinistre. Mick arriva devant la forme humaine, c’était une jeune femme qui gisait à terre, il y avait du sang sur son front et elle était inanimée ; il se pencha, essaya de lui parler et de la ranimer. Son corps inerte ne donnait aucun signe de vie. Il aurait voulu appeler au secours, mais il n’y avait personne. Il lui parla, lui donna de légères claques sur les joues, dans le but de la réveiller, mais la jeune punk ne donnait aucun signe de retour à la vie. Cette vie qui filait entre ses mains, le paniquait, la pureté du visage de la jeune mourante l’émouvait au plus haut point. Il réalisait qu’elle le quittait pour rejoindre un hypothétique au-delà. Dans un ultime geste de désespoir, il lui tapa violemment dans le dos et perçut enfin un premier signe de retour à la vie chez la jeune fille.
Elle revenait à la vie, ou échappait à la mort ?
Il la souleva. Altéa n’était pas très lourde, dans une semi-inconscience, elle l’enlaça de ses deux bras et blottit sa tête contre son épaule. Mick se sentit tout à coup aimé, comme si cet oiseau presque mort, tombé du nid était capable par la seule force de ses deux bras enlacés, de lui rendre tout ce que cette musique lui avait pris, la tendresse et le désir d’aimer.
Mick réalisa qu’il tenait en ses bras une vierge punk.
Il pensa qu’à défaut de régner sur le monde, cette vierge-là régnerait dorénavant sur son cœur.

jeudi 9 octobre 2008

Sur les rives lointaines des amours oubliés



Sur les rives lointaines des amours oubliés
J’ai croisé le chemin d’une Déesse
Elle portait en son cœur le poids des années
J’ai lu en son regard une immense détresse

Sur un cheval ailé, devant moi elle est passée,
J’ai tendu la main, mais n’ai pu la toucher
Alors sur les berges crépusculaires d’un lac isolé
L’animal sacré respectueusement l’a déposée

Allait-elle dans le royaume des catacombes ?
Rejoindre un amant depuis longtemps disparu
Après quelques instants, je la perdis de vue
Je l’imaginais pleurant à genoux sur une tombe.

Pour un regard d’elle à jamais je me serais damné.
Las ! Ayant attendu longtemps je ne la revis plus
Ainsi vont pour toujours les amours inachevés
Alors selon le corbeau, je dis “jamais, jamais plus.

Dans quel rêve, dans quelle réalité l’avais-je entrevue ?
Était-elle Circé, magicienne en son île d’Océa ?
Ulysse voyageur égaré, en son amour espéra
Mais il se perdit après avoir contemplé la belle dévêtue

Je l’imaginais sirène au chant mélodieux et perfide,
Attirant le voyageur imprudent sur les récifs de sa beauté
Entre songe et fantasme, pour quelle réalité ?
Déesse des océans marins elle devenait mon guide.

mercredi 26 décembre 2007

L'odyssée du Cybérius

LE VOYAGE



Nous sommes en 2550. Le Cybérius parti de la planète Terre cent cinquante ans plus tôt pour sauver ce qui restait de technologie et de sciences avancées, avait à son bord dix hommes et dix femmes triés sur le volet et représentant toutes les couches fondamentales à la survie d’une société et d’un peuple.
Les dix années qui avaient précédé le départ de cette expédition de la dernière chance pour la survie de l’espèce humaine avaient vu chaos, destruction et obscurantisme se répandre sur la terre.
Le début des années 2000 avait été l’ère de nouvelles et très grandes découvertes en même temps que la faillite des systèmes socio-économiques.
Au rang des découvertes majeures, il fallait ranger tout ce qui touchait de près ou de loin à l’espèce humaine, lecture de l’ADN, compréhension et modification du fonctionnement du cerveau humain, création des premières doublures autonomes, répliques quasi parfaites de l’homme. Ces doublures étaient, entre autres choses, spécialistes des déplacements télépathiques, séparation du corps et de l’esprit, et on leur affectait surtout des tâches intellectuelles.
Cette période fut également l’ère de l’éclatement des frontières, du brassage des peuples et des races en même temps que l’asservissement de l’homme aux grandes religions.
Les guerres de religions, jointes aux grandes épidémies, avaient à cette époque décimé le quart de la population, puis un ordre nouveau était né, un Conseil de la Terre avait vu le jour et c’était ce Conseil qui avait permis à l’humanité d’alors, de repartir en bâtissant les fondements de nouvelles valeurs.
Le globe terrestre avait été divisé en huit étoiles par le Conseil de la Terre, les anciens États-Unis d’Amérique devenus Altaïr, les territoires inoccupés du Pôle Nord et du Groenland devenus Polaris, l’ancienne Europe appelée Bételgeuse, les territoires asiatiques englobant une partie de la Russie, la Chine et l’Inde furent appelés Véga.
La mer du Pacifique fut Aldébaran, l’Amérique du Sud Orion, l’Afrique Arcturus et les terres Australes Antarès.
Une nouvelle religion était née : le divinisme ; elle présentait l’avantage de maintenir chaque peuple dans sa croyance, tout en ne bouleversant pas l’ordre nouvellement établi. Durant quelques centaines d’années, une paix fondée sur l’anéantissement des personnalités, le ramollissement des esprits ainsi que la soumission totale au divinisme s’installa en souveraine sur la Terre.

*
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Seul refuge pour ceux qui n’acceptaient pas les décisions du Conseil de la Terre : les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris ou la mer du Pacifique d’Aldébaran.
Les évolutions technologiques et scientifiques avaient permis à l’homme, après plus de 2000 ans, d’occuper enfin les fonds marins et de s’en rendre maître.
Des bases entières, véritables citées ou usines étaient à cette époque construites sur terre, puis immergées en état de vide pour être assemblées au moyen de technologies simples mais que l’homme maîtrisait à présent parfaitement. Grâce à ces usines, l’homme pouvait réaliser les plus vieux rêves de Jules Vernes : domestiquer les fonds marins et vivre en se nourrissant de tout ce qui les peuplait. Algues, lichens, poissons, coquillages, anémones de mer, gastéropodes marins, toute cette flore aux couleurs variées et multiples aux formes extraordinaires et aux espèces innombrables nourrissait à présent l’homme et compensait les insuffisances agricoles de la planète. Les rebelles qui s’étaient réfugiés dans la mer d’Aldébaran étaient devenus quasiment invulnérables sous l’eau, au grand dam du Conseil de la Terre qui ne parvenait pas à leur faire une guerre traditionnelle. En effet, tout comme l’homme qui, pour voler, avait emprunté ses attitudes à celles des oiseaux, ceux de la mer d’Aldébaran avaient pour se déplacer sous l’eau, conçu leurs engins selon la souplesse des poissons d’attaques.
Ils offraient donc un armement surprenant, rapide et insaisissable.
À l’instar de ceux de la mer d’Aldébaran, ceux qui avaient choisi les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris avaient également l’avantage du terrain et étaient difficilement traqués par le Conseil de la Terre. De ce fait, deux entités très puissantes s’étaient ainsi constituées et s’opposaient très violemment au gouvernement en place.
Durant les cent premières années, quantité d’esprits supérieurs étaient partis s’installer sur Polaris. Ils avaient d’ailleurs eu des descendants, tous insoumis au Conseil de la Terre. Puis d’autres rebelles étaient venus se réfugier dans la mer d’Aldébaran où ils avaient installé d’autres bases sous-marines encore plus performantes.
L’attitude du Conseil de la Terre à l’égard de ces rebelles avait été dans un premier temps le mépris ; il avait ainsi, sans le réaliser, laissé se développer deux entités toutes puissantes, autonomes, qui avaient à présent chacune ses lois, ses armées et un pouvoir qui devenait de plus en plus imposant chaque jour.
L’ordre s’était ainsi peu à peu inversé entre l’inactivité des six autres étoiles engluées dans les décisions hésitantes du Conseil de la Terre, et la puissance industrielle et financière des peuples de Polaris et d’Aldébaran.
C’est aux environs de 2 400 que ces deux peuples s’unirent pour faire la guerre aux six autres puissances.
Une convention, appelée Convention des Étoiles, interdisait l’usage des armes de destruction massive ou à conséquence atomique immédiate. Seules étaient autorisées les armes à destruction laser autonome ou les armements traditionnels utilisés au début du siècle.
La guerre fut longue et étrange. Les deux étoiles rebelles gagnaient des guerres-éclairs dont elles ne pouvaient assurer le suivi. Elles détruisaient systématiquement les gouvernements en place mais ne pouvaient, après leur départ, assurer le maintien de l’ordre, faute d’effectifs suffisants.
Les gouvernements religieux firent place à des états militaires, les conventions furent bafouées et la guerre devint totale et dévastatrice. Ainsi donc, après plusieurs années de destructions massives, ce qui restait du Conseil de la Terre décida d’expédier dans l’espace, à l’abri de la folie des hommes, un vaisseau d’un type très particulier.
C’est ainsi que, pour sauvegarder vingt siècles de connaissances, de recherches et de découvertes, on construisit le “Cybérius”.

*
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La préparation de cette mission fut longue et laborieuse, nous étions en période de guerre, et les autorités qui régissaient le Conseil de la Terre étaient affaiblies. Elles avaient vu leur pouvoir discuté et remis en question car le désordre régnait alors en maître sur la terre.
Les plus grandes sommités de l’époque furent réunies à bord d’un vaisseau que l’on baptisa Cybérius. Il fut lancé dans l’espace dans le plus grand anonymat et dans une confusion générale dictée par la bérézina du Conseil de la Terre qui subissait désormais la loi des deux étoiles rebelles.
Le vaisseau s’éleva d’une base secrète sous le regard de quelques centaines de techniciens et de ce qui restait des dirigeants du Conseil de la Terre, emportant avec lui les espoirs de ce peuple déchu.
À cette époque, les fusées porteuses n’étaient plus nécessaires, la puissance des moteurs atomiques suffisait à propulser les vaisseaux hors de l’atmosphère terrestre. Le Cybérius traversa donc l’atmosphère à grande vitesse et fut hors de vue quelques secondes plus tard.
Il pénétrait l’espace interstellaire à une vitesse sidérante. C’était un immense triangle de 100 mètres de long et de plusieurs milliers de tonnes, propulsé par huit moteurs atomiques.
Sur chaque pointe du triangle du vaisseau figurait l’emblème du Conseil de la Terre symbolisé par un cercle séparé en son milieu verticalement ; la partie gauche du cercle était rouge, la partie droite était constituée de trois bandes horizontales bleues sur fond blanc.
Tout autour du cercle étaient positionnées, dans un rythme géométrique parfait, les huit étoiles du Conseil de la Terre ; elles étaient de couleur or. Ainsi paré, le vaisseau terrien avait belle allure et arborait fièrement ses armoiries.
À bord, l’équipage, hommes et femmes, avait été placé en état d’hibernation avancée. Seules les doublures au nombre de quinze ainsi que quatre doublures de rechange comportant chacune un stock de pièces et cerveaux interchangeables devaient assurer le bon déroulement de l’odyssée du Cybérius.
Ces doublures, hormis une destruction éventuelle, avaient une durée de vie illimitée. Une fois par mois, elles passaient au "vital contrôle" où l’ensemble de leurs circuits était revu et leur cerveau soumis à plus de trois millions de tests à l’issue desquels elles étaient confirmées dans leurs fonctions, ou en cas de défaillance éventuelle, se voyaient attribuer des tâches subalternes ou proposer un passage à la revitalisation.
Les deux tiers de ces doublures avaient été conçues à l’image des hommes, un tiers seulement à l’image des femmes. Doublures femmes et doublures hommes jouissaient du même potentiel musculaire, donc de la même force.
Aucune fonction érotique n’avait été initialement programmée, mais comme les scientifiques les avaient voulues à la parfaite image humaine, les doublures hommes ou femmes possédaient toutes un sexe.
Un marché parallèle du sexe était d’ailleurs né car, à l’occasion des vital-contrôles, les techniciens mettaient en service les fonctions sexuelles de certaines doublures dont on se disputait les faveurs nocturnes sur les bases éloignées et les planètes oubliées.
Mais à bord du Cybérius, on était bien loin de tous ces problèmes, chaque doublure parfaitement à sa place remplissait ses fonctions avec une ténacité proche de l’obsession.
À l’intérieur du vaisseau avaient été recréés la plupart des éléments végétaux que l’on trouvait sur Terre.
On avait stocké un nombre incroyable d’espèces de graines, de plantes, de fruits, de légumes, de façon à pouvoir éventuellement les réensemencer sur une planète lointaine qui pourrait héberger les hommes du Cybérius. Les embryons des animaux les plus divers avaient été également chargés à bord en grande quantité avant le départ de l’expédition. Ils étaient conservés dans des conditions de parfaite reproductibilité. On avait également conçu un jardin où circulait une rivière miniature peuplée d’innombrables poissons.
Cet espace de verdure et de fraîcheur était aussi un havre de paix et une aire de repos à l’usage des passagers du Cybérius, car chacun sur Terre, avant le lancement, savait que ce voyage durerait longtemps, pour ne pas dire l’éternité.
Tout était calme et silencieux à bord.
Le cerveau central assurait une veille permanente et Isis, la doublure numéro un, transmettait les données à la Terre.
Isis était une doublure femme ; on disait qu’elle avait été secrètement préparée pour l’expédition et qu’elle était d’une intelligence prodigieuse, plus de dix fois supérieure à celle d’un humain.
Elle était vêtue d’une combinaison gris-bleu adaptée à ses formes élancées et sportives, la taille ornée d’une large ceinture de plastique transparente, et sur les manches de sa combinaison étaient accrochés son vocal sensoriel, son séparateur d’esprit ainsi que son déflagrateur atomique portable.
Isis était une brune calme et placide dont l’assurance et l’intelligence artificielle avaient, déjà avant son départ, fasciné tous les humains qui avaient eu le privilège de l’approcher. Elle portait les cheveux courts et l’on pouvait lire dans son regard toute la philosophie que lui donnait l’étendue de ses connaissances. À aucun moment dans ses relations, que ce soit avec les hommes ou avec les doublures, il ne lui avait été nécessaire d’imposer un quelconque personnage de composition pour se faire entendre ou respecter. Chez elle, les attributs féminins étaient réduits au minimum et restaient d’une grande discrétion. Elle était l’âme de cette mission et en était consciente.

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* *

L’équipage de doublures hommes et femmes était entièrement programmé pour exécuter toutes les décisions d’Isis sans le moindre atermoiement.
L’ordre du Cybérius et en quelque sorte le sort de ce qui restait de nos connaissances étaient entre les mains de cette doublure androïde et quelque peu androgyne tout acquise à la cause du Conseil de la Terre. Avec ses cheveux bruns très courts, Isis offrait un physique mi-femme mi-homme qui dérangeait selon les propres termes de l’homme qui, sur Terre avant le départ du Cybérius, s’était occupé de la mission. Ce scientifique s’appelait Joyce ; il avait été à l’origine de toutes les grandes découvertes de ces vingt dernières années, et avait partagé durant de longs mois une intimité totale avec les membres du Cybérius et particulièrement avec Isis. Ce qui ne devait surtout pas arriver s’était naturellement produit : Joyce était tombé follement amoureux d’Isis et n’avait pu supporter l’idée de la perdre, trouvant refuge dans l’alcool et quelques drogues nouvelles à la mode à cette époque.

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* *

Il faut dire qu’Isis était particulièrement envoûtante avec son regard noir dans lequel on pouvait saisir des connaissances qui n’avaient plus rien d’humaines, avec sa taille surprenante pour une femme — elle mesurait plus d’un mètre quatre-vingt — et sa silhouette élancée juste cernée par quelques rares formes féminines qui accentuaient son côté androgyne.
Si elle était actuellement numéro un de cette mission, Isis n’oubliait pas qu’à l’arrivée de l’expédition sur une planète inconnue dans x années, elle ne deviendrait plus que le numéro 3 derrière les deux astrogénéraux Rigel et Astra.
Ce soir-là, Isis envoya comme chaque jour ses messages à la Terre. Ils prenaient en compte les diverses positions des étoiles et la nouvelle carte astronomique que les observateurs électroniques du Cybérius avaient tracée. Ces données permettraient peut-être, en des temps éloignés, de définir les routes qui mèneraient à Galaxie 2, Galaxie 3 et peut-être même au-delà.
En dehors de la vérification des observateurs électroniques, Isis avait pour mission d’effectuer des pauses obligatoires de contemplation du vide et du noir sidéral. Ces pauses étaient quotidiennes et devaient donner lieu à des comptes rendus personnels.


Quintoch, la doublure d’analyse de champ visuel du vaisseau, était présent pendant ces moments, non qu’Isis fût incapable de travailler en autonomie mais il s’agissait d’exercices de concentration trop risqués pour qu’elle soit seule. Ce travail s’effectuait en effet au moyen des dons télépathiques qui lui avaient été conférés et la fatigue qu’elle ressentait parfois à l’issue de ces séances nécessitait une surveillance.

De plus, les découvertes qu’elle pouvait faire se produisaient dans un état de semi-hypnose pour Isis qui transmettait alors simultanément ce qu’elle percevait avec une marge de flou plus ou moins grande selon la difficulté de perception et l’éloignement spatial du point d’émission. Il était alors important qu’un témoin puisse rapidement enregistrer ses déclarations. À plusieurs reprises ces derniers jours, Isis avait été en contact avec une source d’information lointaine qui semblait porteuse d’éléments clefs pour la suite du voyage. Malheureusement elle était en échec jour après jour et commençait à penser qu’il s’agissait d’un mirage interstellaire. Elle produirait ainsi sa propre vision à son insu, ce qui risquait à terme de détruire la finesse de ses pouvoirs, mais cette éventualité était d’une très faible probabilité.
Ce qui était le plus plausible en revanche, c’était qu’une force s’interpose entre l’émetteur et Isis, force physique, psychique ou de nature encore inconnue.
Ce jour-là, Isis sentit la présence de deux formes vigoureuses qui l’entouraient et lui parlaient une langue inconnue. À côté de ces deux formes invisibles à l’œil humain, elle voyait apparaître en arrière-plan comme une foule qui s’étalait au loin.
Elle se sentit soudain envahie par une couleur blafarde et eut du mal à respirer.
— Arrêtez, que faites-vous chez moi, partez immédiatement, hurla-t-elle.
Quintoch fut très surpris car Isis en principe recevait toute information avec le calme nécessaire à l’acquisition de nouvelles connaissances, fusent-elles inquiétantes.

Son état de réceptivité faisait d’elle un être à part et elle ne pouvait avoir peur, elle était ainsi programmée. Y avait-il une faiblesse dans sa conception ou bien tout simplement allait-elle trop loin ?
Sortant de son état de torpeur hypnotique, elle tendit la main devant elle comme pour attraper quelque chose :
— Il s’efface, murmura-t-elle, je ne le vois plus, c’était une illusion opaque, translucide, je le sens mais il m’échappe, le noir envahit tout à nouveau, c’est fini.
Redevenant elle-même, Isis reprenait son rythme normal de parole et de respiration. Elle n’avait que très peu de souvenirs de ces visions télépathiques, à part une impression d’ensemble.
— Tu semblais avoir des craintes, questionna
Quintoch ?
— Oui c’est vrai, dit-elle. C’était comme si l’on m’avertissait que nous allions affronter une collision, mais ce que je percevais ce n’était pas la collision, c’était "l’après".
— Et c’était comment "l’après" ?
— C’était difficile, comme si tout basculait, comme si notre technicité ne nous servait plus à rien. Notre survie était en danger, j’ai hurlé quelque chose, je ne sais plus quoi…
— Que faites-vous chez moi ? Partez immédiatement ! rappela Quintoch.
— Alors cela signifie que nous devons être vigilants. C’était sûrement l’avertissement d’un danger imprévu. Je ne vais pas passer ce message à la terre tout de suite, je vais prendre un peu de recul pour construire une information plus cohérente.
Quintoch se retira, la laissant à sa reconstruction.
Pendant ce temps, le Cybérius continuait à dériver dans le vide interstellaire tel une pierre sans trajectoire précise, il n’y avait nul horizon, nulle perspective, tout était noir et silencieux. L’infini, cette notion que l’esprit des humains ne pouvait intégrer et que les sondes américaines lancées un peu avant les années 2OOO avaient tenté de résoudre, avait amené des interrogations et une dimension encore plus grandes.


Résoudre l’énigme des trous noirs, passage obligé pour les terriens d’alors, avait débouché sur une impasse. Il avait fallu accepter de nouvelles limites : l’esprit humain n’était pas adapté à la compréhension de tous les mystères de l’univers.
À l’époque où la mission du Cybérius avait été lancée, très peu de questions avaient été élucidées, simplement les interrogations s’étaient déplacées.
Isis avec son cerveau de doublure et avec l’étendue de ses connexions — largement supérieure au plus inspiré des êtres humains — pouvait percevoir sans les formuler les différentes complexités des systèmes solaires et les interrelations des galaxies entre elles.
Elle avait traversé, il y avait vingt ans déjà, ce qui était probablement une autre galaxie qu’elle avait appelée Galaxie 1.
Cette Galaxie lui avait laissé des souvenirs flous mais elle avait conservé de son approche quelques réflexes supplémentaires quant à la capacité du Cybérius à faire face à une éventuelle tentative de destruction extérieure ou d’autodestruction. Tout s’acquérait au fur et à mesure, comme s’il s’agissait d’un puzzle. Isis avait compris à cette époque qu’il lui fallait emmagasiner, décoder et coter chaque impression comme s’il s’agissait d’un mode d’emploi qui se découvrait et se créait lui-même avec la mission qui avançait.
Comment le Cybérius était-il arrivé jusque-là ? Il était impossible de répondre. Il est vrai que la totalité de l’équipage du Cybérius reposait à ce moment-là dans cette presque mort qu’est l’état d’hibernation. Ce qu’Isis savait, en revanche, c’est qu’en cette occasion il lui avait été donné d’approcher des myriades d’étoiles et quelques planètes aux couleurs si poétiques, qu’elle en avait pleuré d’émotion, seule face à l’univers. Le Cybérius avait traversé à cette époque des routes interstellaires qui semblaient mener à de grandes nébuleuses empreintes de mystères et de couleurs étranges. La plupart de ces étoiles produisaient de tels rayonnements que, malgré les distances énormes qui les séparaient du Cybérius, il était impossible de les fixer.
Les planètes qu’Isis avait tenté d’approcher, proposaient dans la plupart des cas des conditions de vie inadaptées à l’homme.
Isis ne le ressentait pas comme un impossible à jamais, car dans l’esprit même de la découverte et de la recherche, rien n’est jamais totalement impossible. Elle le ressentait plutôt comme une blessure brûlante, incandescente, celle de l’approche d’une nouvelle lucidité.
Pour l’instant, soit les températures au sol descendaient dans certains cas jusqu’à -450 °C, c’est-à-dire encore en dessous de ce que sur Terre on croyait être le zéro absolu, soit ces planètes étaient des astres morts.


Pire encore, elles n’étaient souvent que des masses gazeuses à la beauté illusoire et aux coloris proposant toute la palette des bleus aux mauves en passant par les couleurs les plus profondes qu’il ait été donné à un humain ou à une doublure d’observer.
Certaines, telles des toupies en rotation, étaient entourées d’anneaux multicolores, d’autres présentaient des champs magnétiques intenses et dangereux.
Céder à la fascination visuelle signifiait la destruction immédiate du vaisseau. Isis avait été entraînée et programmée en conséquence, elle savait qu’aucune de ces planètes ne proposait des conditions de vie adaptées à l’homme.
Pourtant ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était être en approche finale au-dessus d’une planète, découvrir progressivement sa topographie, sa constitution, étudier en simultané sur les puissants ordinateurs du vaisseau sa structure et sa composition. Ce spectacle, en même temps qu’il lui procurait une intense émotion, faisait chavirer ses sens par sa beauté et sa pureté sans cesse renouvelées.
Isis avait enregistré tout cela dans l’ordinateur de bord avec qui elle conversait régulièrement, et peut-être un jour quelques humains prendraient-ils connaissance de ces découvertes.



Ce soir-là, Isis eut besoin d’aller rendre visite aux terriens qui dormaient en état d’hibernation dans des cellules closes dont seulement deux personnes avaient le code d’accès, elle et la doublure qui faisait fonction de médecin de surveillance durant la traversée dans l’espace du vaisseau. Elle descendit plusieurs niveaux en utilisant l’ascenseur monoplace tubulaire à air comprimé, traversa d’immenses coursives ou elle croisa plusieurs doublures affairées à leurs occupations de contrôle qui la saluèrent selon le salut du conseil de la terre, c’est-à-dire main gauche tenant le bras droit, dont le poing serré marquait un signe de respect et de détermination de l’ordre établie. c’était une sorte de présentez armes sans arme. Isis leur rendit leur salut et poursuivit sa route. Elle arriva enfin dans les zones d’hibernation ou elle rendit visite à Astra et à Rigel, ils dormaient tous deux semblant morts et inertes pour l’éternité. Isis s’assura du bon fonctionnement de chaque appareil et ne quitta les zones d’hibernation qu’après être certaine que les dix hommes d’équipages étaient toujours en vie. Elle avait besoin malgré tous les appareils de mesures et de contrôle de s’assurer par elle même que tout était OK. En repartant elle se surprit à penser que ce qui était demandé à ces dix terriens était infiniment plus compliqué qu’une simple existence ; on leur demandait de vivre, de mourir, puis de ressusciter pour revivre à nouveau avant de mourir une deuxième fois.
Mais ces dix corps inertes rouvriraient-ils jamais les yeux ?
De retour à son poste de commande, Isis finissait la reformulation du message qu’elle préparait pour l’envoyer à la terre quand, le soir même, elle reçut un appel de celle-ci. Cet appel était particulièrement inquiétant pour l’équipage du Cybérius. Il disait en termes brefs :
" Les étoiles d’Aldébaran et de Polaris viennent de prendre le contrôle du commandement du Conseil de la Terre, ce message est le dernier que vous recevrez de nous, bonne fin de voyage Cybérius et adieu."
Un monde venait de s’écrouler, un des plus fantastiques projets de l’histoire des hommes, n’était plus relié à rien, et les occupants du Cybérius voués à dériver dans l’espace. Isis était sous le choc de cette nouvelle. Il lui fallut un long moment pour se remettre, mais qu’était un long moment dans l’espace ?
Dorénavant le dernier lien entre le Cybérius et la terre était la base Galéna qu’ils avaient dépassée il y avait déjà cinq ans.
Sur cette base vivaient une bonne cinquantaine d’humains accompagnés de deux cents doublures.
Cette base était un laboratoire d’expérimentation implanté sur un astre mort par les Américains avant la fin de leur suprématie mondiale. La mission de Galéna avait eu pour thème au début, l’adaptabilité de l’homme aux conditions de vie dans l’espace.
Beaucoup d’expériences avaient été faites sur Galéna.
On voulait tester la capacité de survie de l’homme dans l’espace mais pour cela il fallait à la fois recréer certaines conditions favorables et connues tout en supprimant certains états négatifs liés à la condition humaine.
Ainsi ces humains transplantés pourraient se concentrer sur un but unique, leur adaptabilité, débarrassés des contingences déstabilisantes liées aux fluctuations des humeurs, des émotions, des sentiments, du stress au sens large.
Il n’y avait pas d’atmosphère autour de Galéna, mais on avait créé artificiellement une couche gazeuse nimbée des mêmes colorations et source de développement d’un maximum de végétaux. Une légère différence existait cependant car on en était aux balbutiements des adaptations et substitutions. Les imperfections du système avaient d’ailleurs permis d’avancer dans le domaine des palliatifs. Ainsi certaines couleurs n’existaient pas sur Galéna, le jaune n’était pas très vif et les tons orangés se fondaient dans un pourpre sombre. Les couleurs froides étaient dominantes, aucun problème avec les bleus et les verts par exemple, et puis le gris avait un aspect métallique beaucoup plus dur.
On s’était vite aperçu que cet état de choses apparemment anodin avait des répercussions importantes sur les individus qui souffraient d’insomnies répétitives et d’une tristesse passive qui devenait rapidement chronique.
Tous n’étaient pas atteints, les caractères les plus forts résistaient mieux, comme à l’accoutumée, mais plus de cinquante pour cent de la population étaient concernés. On retrouvait dans ces états ce qui avait longtemps été le lot des humains sur la terre jusqu’aux environs de l’an 2000, la déprime et l’absence croissante de désir aboutissant à une paralysie morale à développement lent mais irréversible.
On avait sur terre trouvée un remède miracle à cet état grâce à l’élaboration chimique d’un médicament qui était devenu la drogue qu’on s’arrachait.
Ce médicament qui guérissait sur terre avait bien sûr été importé sur Galéna, mais ses effets n’y étaient pas, et de loin, aussi spectaculaires. On avait dû travailler à la recherche d’un complément associatif combinant de nouvelles molécules entre elles. Cela avait été assez long mais bénéfique car, à la faveur de ces difficultés, on avait du même coup réussi à pallier ces états de déprime négatifs et autodestructeurs et à trouver le moyen d’inverser certaines tendances psychologiquement néfastes dans telle ou telle situation. Cela permettait, par exemple, à un individu de nature craintive de se battre comme un lion si la nécessité s’en faisait sentir, ou à l’inverse, à un être par trop violent et irréfléchi de canaliser ses pulsions avant de dépasser les limites du tolérable pour lui-même et pour autrui.


Quand tout avait basculé sur la Terre et que les États-Unis d’Amérique avaient été dissous au profit du Conseil de la Terre, les cinquante hommes vivant sur Galéna avaient refusé de rendre les armes. Ils se considéraient à juste titre comme citoyens Américains. Depuis, ces hommes étaient respectés et les échanges commerciaux et scientifiques avaient repris. Maintenant que cette terrible nouvelle venait de s’afficher sur l’écran d’Isis, les données allaient vraisemblablement subir quelques changements, mais il était trop tôt pour faire des suppositions.
Cette base était devenue avec les années un haut lieu du tourisme spatial, quantité d’hommes et de femmes avant que la guerre n’éclate et ne mette à feu et à sang notre planète venaient sur Galéna afin de réaliser le plus beau et le plus grand voyage de leur existence.
Pour réaliser l’ampleur de l’exode qu’avait provoqué Galéna, il suffisait de se remémorer, à la fin du vingtième siècle, les grandes capitales en période estivale, avec leurs cohortes de cars de tourisme déversant des milliers de curieux avides d’inutiles et futiles souvenirs et de furtives images qu’ils emportaient soit dans leur esprit, soit dans leurs photo-caméscopes.
Galéna était le lieu le plus recherché pour ce que l’on appelait dans le passé les voyages de noces. Le voyage coûtait 3 000 conseils, le conseil était devenu la monnaie universelle et 3 000 conseils représentaient pour de jeunes unions un an de salaire dans la plupart des cas.
Le secteur ouest de Galéna avait été aménagé comme le paradis des joueurs, cela avait amené également sur cette base une faune faite de types qui n’avaient plus d’avenir sur terre ou d’aventuriers en quête de sensations nouvelles.
Isis continua d’analyser le dramatique message qu’elle venait de recevoir et essaya d’en tirer les conclusions qui s’imposaient. Elle savait de toute façon que ce voyage était une mission sans retour, elle savait aussi que le rituel des transmissions du vaisseau vers la terre et de la terre au vaisseau venait de prendre fin à tout jamais. Son objectif à présent était de déposer son précieux équipage sur une planète à l’atmosphère respirable, pour que vive cette mission.
Isis, malgré toutes ses programmations qui faisaient d’elle une surdouée et son extra-ordinaire tempérament de gagnante, connut quelques brefs instants de découragement.
Ne venait-elle pas aussi d’un seul coup de perdre ce qui était un peu sa famille ?
Elle se ressaisit très vite ; elle était seule entourée de corps inertes, du vide aussi, celui de son esprit et celui de l’espace interstellaire.
Ce soir-là, elle réunit l’équipage de doublures et tint un conseil extraordinaire afin de les informer des données nouvelles.
La mission poursuivit son chemin, les jours s’écoulèrent, les mois aussi de façon curieusement intemporelle.


Seuls quelques chiffres sur un écran de contrôle indiquaient clairement que le vaisseau avait quitté la terre depuis 45 ans, 3 mois, 27 jours et une poignée d’heures. Le temps dans l’esprit d’Isis et des doublures de l’équipage n’était pas programmé de la même façon que dans le cerveau humain. L’écriture temporelle dans le cerveau des doublures variait dans un rapport de un à dix. On pouvait dire en quelque sorte que les doublures ne voyaient pas le temps passer.
Isis sur sa route intergalactique avait croisé de nombreuses planètes. Toutes, après approche visuelle, avaient été longuement analysées et explorées en détail par la navette Oxygène 4 dont la mission était d’aller recueillir des informations puis de les rapporter à bord du Cybérius.
Une seule avait retenu réellement son attention et obtenu son approbation, c’était la planète qu’elle avait baptisé Novaland. Cette planète avait répondu à l’une des plus anciennes interrogations de l’humanité : sommes-nous seuls dans l’univers ? Elle était en effet habitée, peuplée pour ne pas dire surpeuplée. Et Isis, une doublure, était la seule à détenir la réponse. Oui, l’homme n’était pas seul dans l’univers, oui d’autres peuples, d’autres civilisations pouvaient se croiser sur la route des étoiles.

Elle avait eu alors envie de crier la nouvelle à la face du monde, mais elle était seule, seule avec son terrible secret.
Un instant l’idée de sortir de leur hibernation les deux astrogénéraux et de leur faire partager cette incroyable nouvelle lui avait traversé l’esprit, mais elle savait que cela était impossible sans mettre en cause la pérennité de la mission.

Elle s’était calmée, elle ne pouvait plus informer le Conseil de la Terre aujourd’hui disparu, elle avait réalisé qu’il lui fallait porter seule, avec les autres doublures, le poids de cette extraordinaire découverte.

La navette Oxygène 4 avait rapporté de la planète Novaland des images d’une surprenante beauté pour ce qui était de la végétation et des paysages et survolé des cités d’une densité de population incroyable.
En ce moment, Isis voyait défiler devant ses yeux tous ces souvenirs et elle se prit à penser avec insistance à Novaland. Pourquoi ne pas tenter un atterrissage et une intégration à cette vie ? Rien ne s’y oppose si ce n’est la crainte de ces êtres inconnus supposés hostiles soit par ignorance, soit par superstition ? Simultanément cependant, son circuit magnétique axe-prudence se mit en route pour tempérer ses rêves de doublure et lui rappeler que les risques pour l’équipage devaient se mesurer avec plus de rigueur.
Ainsi donc Isis avait continué sa route, emportant avec elle son immense secret.

dimanche 2 décembre 2007

Dominako

Dominako, en quittant le cadre trop étroit du manga, posa avec circonspection les pieds qu’elle avait jolis et délicats sur le trottoir d’Osaka. Cette délicatesse qui contrastait étrangement avec la violence que la jeune fille avait en elle. D’ailleurs que savait-elle de ses propres sensations ou sentiments ? À vrai dire peu de chose. Elle n’était que l’émanation du cerveau complexe et tourmenté de son créateur dessinateur, Dominique.
Dominique, le créateur de Dominako, était un de ces garçons vivant complètement reclus dans son univers fantasmatique. Il donnait naissance à toutes sortes de personnages qui se matérialisaient sous son crayon habile à modeler les formes et les couleurs. Son horizon culturel était parsemé de bandes dessinées, de vidéos, de mangas, d’animaux mythiques, d’histoires étranges et surnaturelles. Après avoir fait vivre un personnage, il le scannait puis le colorisait au moyen des nouvelles technologies sans cesse plus performantes. Il avait parfois du mal à socialiser ses créatures et à leur donner un rôle après les avoirs créées. Ce n’était pas le cas avec Dominako, elle était la créature la plus importante qu’il ait jamais conçue. Chaque trait qui esquissait son élégante silhouette était donné avec amour, sa main glissant voluptueusement sur le papier passant et repassant jusqu’à obtenir la perfection. Chaque regard, tour à tour tendre, courroucé ou moqueur, était l’occasion pour Dominique de tomber en extase devant le comportement outrancier de son héroïne. Il en était éperdument amoureux et connaissait chacun de ses mouvements, chacune de ses intentions avant même de l’avoir dessinée. Dominako occupait l’existence entière de Dominique, et quand le soir, épuisé, il s’endormait, il la rejoignait dans ses rêves les plus fous et les plus tumultueux.
En quittant le manga et en posant les pieds sur le trottoir d’Osaka, Dominako avait échappé — peut-être pour un temps — à son créateur. Elle connaissait bien cette ville, elle était le champ d’exploration de ses exploits dans un autre manga dont l’histoire se déroulait au xve siècle. Tout au moins croyait-elle la connaître.
Ce qui la surprit immédiatement, ce fut le bruit, puis le décor. Tout avait changé. Dominako, en tant qu’espionne de l’empereur, était dotée d’un courage et d’une bravoure à toute épreuve ; mais là, devant cet environnement étrange et hostile, elle eut peur. Elle tira son sabre de samouraï et, dans une attitude de combattante, commença à tourner lentement sur elle-même, protégeant ses flancs et son arrière, telle une guerrière qu’elle était, habituée aux multiples combats. Autour d’elle, une cohorte ininterrompue d’hommes et de femmes se rendant à leur travail, simplement amusés par l’originalité comportementale et vestimentaire de Dominako. La plupart des gens pensaient qu’elle était là pour ramasser quelques pièces après un court spectacle, ou pour promouvoir une marque quelconque à l’occasion d’une opération promotionnelle.
Dominako, se rendant compte que les gens ne prêtait pas plus que cela attention à elle, rangea son sabre. Elle était superbe avec la tête ceinte du foulard des samouraïs de la région de Kansai, ses cheveux bruns attachés voguant dans un mouvement de balancier incessant au rythme de ses gestes de tête.
Son regard, farouche et guerrier, aurait pu effrayer même des combattants aguerris. Cependant en cette occasion, il attendrissait des Japonaises se rendant à leur travail, alors que les hommes, plus attirés par l’harmonie physique de la jeune héroïne, la détaillaient de pied en cap. Elle était vêtue de courtes chausses qui lui arrivaient à mi-mollets, laissant apparaître des jambes racées et musclées de sportive accomplie. Ses bras aux épaules dénudées présentaient une musculature longiligne et fuselée. Tout en elle respirait l’impavide guerrière. Des bracelets d’argent enroulés au plus près sur ses avant-bras achevaient de la rendre dangereusement attractive.
La mission de Dominako, lorsqu’elle avait quitté le manga pour une raison encore inconnue, était de se rendre à un rendez-vous avec le prince de Shokotu afin de le séduire et d’obtenir les renseignements nécessaires à l’empereur, car il s’avérait que ce dernier avait plus que des doutes sur sa fidélité. Le prince de Shokotu était un jeune descendant du clan des Wakayama, et sa beauté n’avait d’égal que le courage dont il faisait preuve à l’occasion des nombreux combats qui ensanglantaient la région.
Le rendez-vous avait été fixé au temple de Shitennoji, seulement les chemins qui y menaient avaient été modifiés et la jeune guerrière ne reconnaissait plus rien.
Rassurée de voir que personne ne l’attaquait, elle se mêla à la foule et se mit à chercher le chemin du temple. Malheureusement, alors qu’elle traversait une rue, une voiture s’arrêta un peu trop près de la jeune fille qui se retourna effrayée. Sortant son sabre, elle poussa un cri guerrier et asséna un terrible coup sur le capot de la voiture. Pris de panique, ses occupants quittèrent le véhicule et partirent en courant. Ce fut le début des ennuis de Dominako qui, dès lors, fut poursuivie par une cohorte de policiers.
La jeune samouraï était dotée d’une agilité hors du commun, elle se déplaçait, mi-chat mi-panthère, avec une grâce féline qui pouvait surprendre quand on la voyait se mouvoir. Elle lâcha très vite les cinq policiers lancés à sa poursuite, avant que d’autres ne se joignent à eux.

*
* *

Dominique se réveilla avec un fort mal de tête et un étrange sentiment d’insatisfaction. Pendant son sommeil, il avait eu la sensation curieuse que son héroïne lui échappait. Il ne pouvait plus se connecter mentalement avec elle. Il fit son café, et comme pour se rassurer et se prouver qu’il la possédait au bout du crayon, commença à esquisser la silhouette de Dominako sur une feuille blanche. À sa grande surprise, ses trais étaient devenus maladroits et aucune silhouette humaine n’apparut.
« Bah ! pensa-t-il, je ne suis pas encore réveillé, cela ira mieux après le café. »
Après avoir jeté négligemment deux morceaux de sucre dans son bol, il se pencha sur le mystérieux liquide noir pour voir s’il recevrait un signe de son héroïne, espérant secrètement qu’il apercevrait sa silhouette dans le reflet du liquide. Las, il n’avait pas affaire à un bol de saké et aucune silhouette féminine n’apparut. Dépité, il décida d’aller s’acheter le journal.

*
* *

Dans sa course-poursuite effrénée à travers la ville d’Osaka, Dominako avait affronté trois policiers qui, au détour d’une rue, l’avaient encerclée. Elle en avait blessé deux avec son sabre et avait réussi à leur échapper. Elle arriva dans la zone portuaire, et là, malgré les habitations qui ne ressemblaient en rien à ce qu’elle connaissait, elle eut une impression de déjà vu. Simplement, les bateaux étaient très différents de ceux de son époque, mais ils voguaient toujours sur l’eau.
Une voiture de police fit son apparition toute sirène hurlante, puis une deuxième, puis une autre équipée d’un gyrophare.
« Tous ces guerriers-là pour moi, c’est trop d’honneur ! »
En même temps, la jeune guerrière s’interrogeait sur ce qui lui était arrivé, une incursion dans une époque qui ne ressemblait en rien à ce qu’elle connaissait. Elle se glissa dans un bateau amarré au quai, descendit quelques coursives, poussa plusieurs portes et s’endormit sans le savoir dans un coin bien dissimulé du navire, à fond de cale.

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* *

Quand il remonta avec son journal en main, Dominique s’installa sur le canapé le plus confortablement possible, alluma la télé, glissa une vidéo dans le magnétoscope et se mit en ambiance sonore un film d’aventures moyenâgeuses qu’il connaissait par cœur. Après avoir pris connaissance des informations politiques et économiques, il parcourut la rubrique des faits divers. Il tomba sur la dépêche suivante :
« Au Japon, à Osaka, une femme terrorise aux heures de pointe la population, blesse gravement deux policiers avec un sabre de samouraï avant de disparaître mystérieusement. »
Dominique esquissa un sourire. Si elle n’était pas qu’une héroïne de manga, ce pourrait être un coup de Dominako. Songeur, il posa son journal sur le canapé et se laissa absorber un temps par la vidéo qu’il avait mise. Il n’essaya même pas de se reconnecter à son héroïne, simplement il décida d’aller se promener vers les quais, puis du côté d’Opéra où il affectionnait tout particulièrement une librairie japonaise dont les mangas lui servaient parfois d’inspiration. Alors qu’il se baladait du côté du Louvre, la sonnerie de son portable le sortit de ses rêveries. Raphaël, son ami, était au bout du fil :
« Qu’est-ce que tu fous ? Ça fait trois quarts d’heure que je t’attends, on devait déjeuner ensemble, tu as oublié ?
— Non, non, répondit Dominique visiblement troublé. J’arrive ! »
Après avoir vidé une bouteille de Beaujolais nouveau et avoir largement évoqué leurs projets communs dans le domaine des bandes dessinées, Raphaël demanda à Dominique :
« L’héroïne dont tu m’as parlé, c’est bien Dominako ? L’album que tu as édité aux éditions de La Compagnie Littéraire ? Je l’ai sur mon étagère.
Et joignant le geste à la parole, il sortit Princesse Samouraï de sa bibliothèque.
— Ouvre à la page quinze, il y a un dessin d’elle sur une page entière.
— La page quinze ? Tu veux rire, elle est blanche, il y a juste un cadre noir. C’est Alzheimer qui commence tôt mon vieux.
Dominique prit l’album des mains de son ami. À sa stupéfaction, la page quinze était blanche.
— Elle est partie, dit-il le plus sérieusement du monde, une lueur de panique dans le regard.
— Partie ? Tu veux dire que c’est le beaujolais qui a filé, lui répondit Raphaël en se marrant. »
Dominique, visiblement très soucieux, quitta son compagnon, la fuite de son héroïne en tête.
Dominako se réveilla après avoir dormi longtemps, très longtemps. À l’intérieur de la cale où elle s’était reposée, le noir absolu régnait sur toute chose. Elle resta allongée un long moment sans plus se souvenir où elle était ni à quelle époque se rattachait son histoire présente. Puis lentement, les choses se remirent en place dans son esprit, elle se souvint comment elle avait échappé à ses poursuivants et dans quelle drôle d’époque elle avait vécu ses dernières aventures. Plusieurs fois en se relevant et en essayant d’avancer, elle buta sur des sacs de grains ou sur des caisses en bois. Après avoir marché une longue minute à tâtons dans l’obscurité, elle entrevit une lueur infime qui filtrait sous une porte. Elle l’ouvrit et s’engagea dans un immense couloir où l’intensité de la lumière la surprit. La jeune femme pensa instinctivement que son salut se situait vers la sortie, donc vers le haut de cet étrange bateau.
Effrayée par ce fantomatique navire, elle monta quatre à quatre les marches qui la menaient vers l’air libre. Lorsqu’elle arriva enfin sur le pont, Dominako observa les mille petites lumières qui scintillaient dans la nuit bleutée du port d’Osaka. Peu habituée à la multitude des points lumineux que propose la lumière artificielle, elle resta un long moment fascinée par l’intensité du spectacle. Peu à peu, cependant, Dominako comprenait : elle était dans une autre époque. La notion de déplacement temporel dans le futur lui était parfaitement étrangère. Pourtant, elle percevait très clairement que sa seule chance d’échapper à cette époque qui n’était pas la sienne était de retrouver le manga et de réintégrer son univers de papier. Mais quelle réalité avait, en fait, Dominako ? Cela, il aurait fallu le demander à son créateur, Dominique. Seul le créateur détient les clés concernant le temps, la vie, la mort, le sens de la vie, ou bien encore l’immortalité. Dominako n’était que l’instrument d’un désir, la concrétisation d’un fantasme.
Il devait être 2 ou 3 heures du matin, elle était seule dans la nuit. La jeune guerrière enjamba la balustrade de l’énorme navire sur lequel elle s’était réfugiée et rejoignit la terre ferme en glissant le long d’un énorme câble.
Nulle ombre errante, le port était parfaitement désert. La jeune femme refit en sens inverse le chemin emprunté quelques heures plus tôt. Ce chemin fut long, elle hésita plusieurs fois sur le bon trajet.
Alors qu’elle était presque arrivée vers l’aéroport d’où elle avait quitté le manga, Dominako croisa un groupe d’hommes d’affaires dans un état d’ébriété assez avancé, accompagné de jeunes filles européanisées qui les soutenaient plus qu’elles ne les accompagnaient. Un des hommes fut séduit par l’ombre fugitive de l’héroïne de manga. Il lui demanda de se joindre à eux. Dominako mit la main au pommeau de son sabre, se redressa et poussa un cri guerrier aux intonations gutturales en le provoquant du regard. L’homme n’insista pas et se raccrocha à la jeune femme qui le soutenait.
Dominako arriva à son point de départ. Elle se mit à chercher le manga désespérément. Qu’adviendrait-il d’elle si elle ne le retrouvait pas ? Elle n’avait pas la réponse. Après avoir cherché un long moment, elle aperçut, coincé sous un pneu de voiture et baignant dans l’eau du caniveau, le manga. Elle se précipita à l’intérieur et quitta l’univers réel pour retourner dans le virtuel et redevenir une créature de bande dessinée.

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Dominique n’arrivait pas à dormir, sa nuit était agitée, il se tournait et se retournait dans son lit sans arrêt. Dominako l’avait abandonné, il se sentait seul et désespéré. Le soir venant, il avait bu quelques bières pour supporter le doute qui était en lui. Dominako était-elle partie définitivement ? En plus d’un sentiment de malaise et de vide, la tête lui tournait. Il se leva, prit son album afin de vérifier si elle n’était pas rentrée, et constata que la page quinze était toujours blanche.
« Dominako, Dominako, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Et il se mit à pleurer sans bruit dans la solitude de sa vie devenue soudainement sans signification. Alors qu’il sanglotait, une forme invisible posa une main sur ses cheveux.
— Ne pleure pas Dominique, je suis revenue.
Le garçon se sentit immédiatement apaisé, il retrouva son calme et s’endormit dans une parfaite béatitude. À l’intérieur du rêve qu’il fit, une cérémonie dans laquelle ils étaient réunis tous les deux les unissait comme mari et femme.
Le jeune dessinateur sentait la présence physique de Dominako, elle était en chair et en os dans sa chambre. D’ailleurs, une chose accréditait cette thèse : le fait qu’elle ait posé son sabre de samouraï sur la table ; il avait entendu distinctement un bruit sourd. Il profita de cet état de félicité qui se prolongea la nuit durant.
Au matin, ivre de bonheur et sûr de son fait, il ouvrit son album. Dominako était revenue. Il observa le dessin un long moment, il lui semblait que quelque chose avait changé. Il regarda attentivement son héroïne. Oui, quelque chose avait changé, elle portait un anneau d’or à l’annulaire gauche.
Combien de temps Dominique avait-il à vivre avec sa créature ? Personne n’aurait pu le dire, car nul ne sait ce que dure le bonheur.