mardi 20 novembre 2007

Aventures Romantiques sur le Net


Préambule


Alors que je déambule à travers plaines et vallons de la campagne française par une journée d’été particulièrement ensoleillée, les écrits, romans, poèmes et nouvelles de mes amis les romantiques défilent lentement en ma mémoire.
La damnation d’Edgar Allan Poe, touché dès son plus jeune âge par la perte des femmes qu’il aimait, me conduit à penser que sans ces accumulations de douleurs et la désespérance qui le poursuivit toute sa vie durant, il n’aurait jamais porté si haut le romantisme exacerbé qui fut le sien. Ligiéa, Éléonora, Morella et autres égéries parfois imaginaires, souvent réelles, le conduisirent dans des vallées de désespoir où son âme sembla se perdre, sans que ne faillît son esprit littéraire.
Les élans de pureté de Théophile Gautier envers Isabelle dans Le Capitaine Fracasse, son attirance et sa description de Yolande de Foix, sorte de Diane chasseresse dominant son sujet d’un rire moqueur, ou le charme ambigu de Théodore dans Mademoiselle de Maupin, placèrent la femme en des hauteurs que n’atteignent que les aspirations les plus nobles des hommes.
L’attirance désespérée de Nerval pour les gouffres de l’inconscient où l’esprit semble descendre lentement vers les tréfonds de la pensée, rejoignant des Aurélia éthérées comme l’on traverse le purgatoire des âmes défuntes, donne au romantisme une dimension mystique essentielle.
Mon processus analytique est subitement interrompu par une odeur plus intense que les autres, nous sommes au mois d’août en pleine période des moissons, la chaleur semble transporter naturellement le délicieux parfum des champs de blé fraîchement moissonnés. Je profite pleinement de cet instant magique et me remémore les parcours initiatiques de mes écrivains favoris à travers la campagne française.
Un chemin à peine tracé entre deux champs seulement emprunté par quelques paysans soucieux de vérifier le développement de leur récolte, me permet de rejoindre d’autres vallées dont j’imagine qu’elles s’étendent à perte de vue et n’appartiennent à aucun mortel.
En cet instant, je me sens comme le dernier héritier des romantiques, et cette pensée que je sais pourtant être pleine de fatuité me gonfle d’un plaisir où se mélangent conjointement orgueil et humilité. Orgueil d’appartenir à une famille d’aristocrates de l’âme, et humilité d’avoir été précédé par de si illustres penseurs.
Au détour d’un chemin, un tunnel végétal s’offre soudain à mon regard. Les arbres et les bosquets placés de part et d’autre de l’allée que j’empruntais se sont rassemblés en un poétique arceau de verdure. L’ensemble offre à l’œil une fascinante galerie végétale qui aspire le promeneur afin de l’emporter dans quelque contrée obscure dont sa raison ne saurait revenir indemne.
L’écrivain romantique imaginaire sait qu’il porte sur ses épaules un lourd fardeau, celui de restituer un climat sentimental et passionné qui échappe à toute logique ou rigueur. Comme Baudelaire, partir sur un océan de mots où le lecteur naviguera en paix avec son âme, emporté par les courants lyriques ; ou comme Turner ou Hugo, chacun à leur façon, peindre ou dépeindre une mer en mouvement afin de mettre sur le papier ou la toile, l’invisible, pour le plus grand bonheur de générations futures, mais aussi pour le simple plaisir de transmettre et de donner.
L’écrivain romantique, comme tous les romantiques, souffre, mais sa souffrance est son bonheur, sa force créatrice aussi. Il porte en lui les déceptions amoureuses, les amours platoniques, les sylphides croisées l’espace d’un instant, l’émotion du mouvement gracile d’une adolescente sur une plage, les amours impossibles. Mais il a un besoin épique de lier à ce que la nature a de plus beau ces instants vécus ou entr’aperçus.
Aussi, pour lui point de repos, tout le porte à sublimer ce qu’il croise et à ne retenir d’une journée achevée que l’enrichissement du cœur et non point l’enrichissement par le gain. En ce sens, on peut dire qu’il est peut-être plus noble, mais aussi plus fragile que le commun des mortels.
Mais au fait, j’y pense, je manque à tous mes devoirs, je ne me suis même pas présenté. Mais bien sûr, vous l’aviez compris dans la courte introduction de l’auteur, je suis l’écrivain romantique imaginaire et je vais essayer de vous accompagner dans ce qui, je l’espère, sera une courte histoire.
Malheureusement l’auteur n’a pas souhaité ma présence au xixe siècle où j’aurais pu vous entraîner dans un océan de larmes, d’émois ou de déceptions amoureuses. Non, il a souhaité m’introduire dans la société contemporaine, le mot contemporain étant pour le lecteur quelque peu intemporel et je vous prie de m’en excuser. Bien sûr, je suis inquiet car un romantique dans une société de surconsommation, d’argent et de profit, je me demande bien ce que cela peut devenir.
Je reviens donc à ce chemin à peine tracé entre deux champs seulement emprunté par quelques paysans soucieux de vérifier le développement de leur récolte. Ce chemin me permet de rejoindre d’autres vallées dont j’imagine qu’elles s’étendent à perte de vue et n’appartiennent à personne. Au bout de la vallée, effectivement, une autre vallée. Las, ma déception est grande. À travers cette autre vallée, j’aperçois des champs certes, mais aussi une immense usine qui me ramène d’un coup à la réalité. Nous ne sommes pas au xixe siècle mais au début du XXIe, et si tant est qu’il y ait une once de vérité dans ce que je viens de vous dire, je vais devoir vous décrire la vie d’un simple mortel.

*

Chapitre Premier




La semaine du 15 août avait été précédée par de fortes chaleurs, des chaleurs torrides dépassant les 40°C qui avaient fait mourir de déshydratation quantité de personnes âgées. On n’avait pas vu de telles températures depuis près d’un siècle et les médias ne cessaient de prévenir les populations, les invitant à la plus grande vigilance.
L’entretien d’embauche que je devais passer à la Online Informatique Web Consortium ne me remplissait pas d’aise. La société était située en plein cœur de la Défense, et en traversant l’esplanade, la dalle me renvoyait les implacables rayons du soleil. Des volutes de chaleur circulaient, étouffant les uns, faisant suffoquer les autres, chacun recherchant quelque coin ombragé, supposé encore frais pour se mettre à l’abri. Cependant, même à l’ombre, l’air était irrespirable. En arrivant au pied de la tour, je pris pleinement conscience de notre insignifiance et du peu de chose que nous représentons par rapport aux groupes internationaux et à leur implacable mainmise sur l’économie mondiale.
La tour offrait aux regards son impressionnante structure, évasée en bas et profilée dans le ciel. Les reflets bleutés de son architecture vitrée semblaient absorber les rayons du soleil.
Cette vision m’apparut l’espace d’un instant surréaliste. Et dire que les hommes vivent, se battent, travaillent et meurent pour posséder une once de pouvoir au sein de nos sociétés. Mais tout ceci est un leurre, le pouvoir est ailleurs, installé bien plus haut dans les sphères du monde de la finance. Et moi, du bas de mes presque trente ans, j’allais prendre part à ce type de combat. Soudain, pris de panique, j’eus envie de partir, mais une voix féminine s’adressa à moi.
— Monsieur ?
J’étais devant le comptoir des hôtesses d’accueil.
— J’ai rendez-vous avec monsieur Bénermont, de la Online Information Web Consortium.
Après m’avoir pris mon passeport et édité un badge en plastique, la jeune femme m’octroya le droit de monter dans la tour, 53e étage, bureau 109.
Après une nouvelle porte vitrée présentant le logo de la Online Information Web Consortium, je fus accueilli par une toute jeune femme d’origine russe, s’exprimant difficilement en français. Elle me fit asseoir.
— Monsieur Benermont arrive.
J’attendais depuis environ une dizaine de minutes quand je vis devant moi la silhouette d’un homme mince et aimable m’adresser la parole en me tendant la main.
— Edgar N., entrez, asseyez-vous, dit-il en nous installant dans une salle de réunion, petite mais conviviale. Vous êtes, m’a-t-on assuré d’après votre CV, l’oiseau rare, l’informaticien de demain ; vous êtes capable d’anticiper les développements futurs. Votre statut est plus proche du chercheur que de l’informaticien.
Je lui répondis que j’étais très honoré du portrait qu’il dressait de mes compétences et que je me sentais beaucoup plus près du terrain et des préoccupations informatiques actuelles que des développements futurs.
Une jeune femme fit irruption dans le bureau.
— Monsieur X. de Conseil SS3I cherche à vous joindre. Il souhaite vous voir tout de suite, c’est extrêmement urgent.
— Je vous prie de m’excuser, mais SS3I est notre plus gros client. Madame Jenkins terminera l’entretien et reprendra contact avec vous. Surtout, donnez-moi une fourchette de salaire, mais considérez que de notre côté tout est presque OK si vous êtes libre actuellement. Ce n’est pas une affaire d’argent mais de compétences.
Et après m’avoir prestement serré la main, le jeune PDG s’engouffra dans un ascenseur.
Après son départ, j’attendis encore dix longues minutes et supputais sur ce que serait cette madame Jenkins dont M. Benermont m’avait parlé, lorsqu’une femme un peu mystérieuse entra.
— Monsieur Edgar N. ?… Lydie Jenkins. Avocate du Groupe et Directrice des Ressources Humaines. Nous allons poursuivre l’entretien, me dit-elle pleine d’assurance. Suivez-moi.
Je savais qu’un surcroît d’assurance est souvent destiné à masquer des faiblesses, et m’amusais du caractère affirmé qui se dégageait de l’allure générale de ma nouvelle interlocutrice. Elle s’installa en face de moi et sembla chercher pendant quelques instants des notes.
Pendant ce temps, je passais de l’introspection psychologique à l’introspection physique. L’inconnue apparaissait de taille moyenne, brune, les cheveux tirés en arrière et attachés par une longue natte qui finissait au creux de ses reins. Ses lèvres étaient minces et proposaient une moue quelque peu circonspecte. Elle semblait avoir environ trente-cinq ans, et sa silhouette, ses mimiques, son attitude annonçaient un foutu caractère. Par contre, je ne pouvais voir ses yeux car elle portait d’épaisses lunettes de soleil noires qui auraient pu l’apparenter à une héroïne hitchcockienne.
« Mince ! pensais-je, j’ai perdu au change. Cet entretien va devenir une vraie galère. »
D’un coup, l’inconnue referma le dossier qu’elle tenait devant elle, fit jouer un crayon entre ses doigts, me regarda d’un air placide et me dit :
— Notre société recherche un informaticien de haute volée. J’ai épluché des centaines de dossiers, et à ce jour personne ne m’a convaincue. Sachez par ailleurs que monsieur Bénermont se repose entièrement sur mes décisions. Alors je vous écoute.
Je démarrai sur une approche philosophique de mon métier et sur les développements multiples qui s’offraient à ceux qui étaient capables de pousser plus loin la recherche. Ma diatribe dut lui plaire car elle sembla s’en contenter.
— Je sais tout de vous, monsieur Edgar N., enchaîna-t-elle. J’ai étudié votre dossier à fond. Il est intéressant, c’est indéniable ; mais revenons sur vos deux dernières années. Vous avez travaillé pour le gouvernement ? Cela peut nous intéresser. Nous développons des applications à usage militaire. Bien sûr, nous vous demanderons de rassembler un peu vos souvenirs.
— Attendez. Vous me demandez quoi, là ? Vous savez ce que c’est que le “confidentiel défense” ?
Mon ton avait été peu amène et assez incisif.
La jeune femme fit semblant de ne pas avoir entendu ma réponse.
— Poursuivons. Si je vous envoie en mission au bout du monde, partez-vous à l’instant sans affaires avec juste une carte de crédit ? me demanda-t-elle dans un anglais impeccable dans lequel ressortait tout le snobisme de la parfaite maîtrise.
Je répondis dans la langue de Shakespeare, avec un anglais d’informaticien et l’accent français.
Quoi qu’il en soit, et même si sa question m’avait passablement énervé, j’avais accepté l’idée de partir de façon impromptue ; bien que l’idée que cette femme puisse me diriger comme un pantin me fut insupportable… En même temps, en répondant à cette question que je considérais comme idiote, j’acceptais son jeu, et en quelque sorte me soumettais. Trois autres questions aussi dénuées de fondement fusèrent. J’y répondis avec mauvaise grâce d’un ton neutre et désintéressé.
— Quelles sont vos prétentions ? me demanda-t- elle enfin.
Elle avait posé la question d’un ton péremptoire en croisant les jambes sous la table, ce qui me fit entendre très distinctement le chuintement produit par le frottement de ses bas, alors qu’une volute de son parfum m’envahit soudainement. Je reconnus le n° 5 de Chanel.
Cette inconnue m’irritait profondément, j’aurais voulu que cet entretien cessât. Elle souhaitait m’imposer ses conditions psychologiques, sa méthode. N’y tenant plus, je me levai brusquement.
— Cessons là ce jeu stupide, je reprendrai contact avec monsieur Bénermont.
— Restez assis, monsieur Edgar N. ! L’entretien n’est pas terminé, répliqua-t-elle d’un ton insultant en retirant pour la première fois ses lunettes.
Je découvris l’espace d’un regard à la volée, que l’inconnue avait les yeux d’un bleu translucide semblable aux couleurs des lagons des îles paradisiaques, et ne put m’empêcher de lui jeter un compliment moqueur.
— Vous avez tort de vous cacher derrière des attitudes de garce et derrière des lunettes de soleil, vos yeux sont très agréables à regarder. Je ne peux pas en dire autant de votre caractère.
J’avais l’impression, avec cette ultime réplique, de l’avoir “mouchée”, d’avoir pris le dessus.
— Nous en reparlerons, l’entendis-je répondre dans mon dos alors que je me dirigeais lentement vers la sortie.
Je murmurai entre mes dents mais suffisamment fort pour qu’elle l’entende :
— Sûrement pas avec vous.
J’étais certain que le hasard avait fait capoter mes chances de rentrer dans cette société que je considérais comme une des entreprises d’avenir dans son secteur. Cependant, je riais encore de la joute verbale qui avait eu lieu entre cette femme et moi. En même temps, quand je me remémorais notre entretien, un sentiment de malaise s’installait en moi, quelque chose comme un mélange de haine, d’exaspération, d’incompréhension mâtiné d’attirance cachée, de désir refoulé et de pulsions inavouables. Je chassai avec force cette fille de mon esprit et réussis à la vaincre définitivement.
La canicule me ramena à la réalité. La chaleur était encore plus intense que lors de mon arrivée, et la climatisation m’avait fait oublier un temps l’épouvantable température extérieure.

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