mardi 20 novembre 2007

HIVER


Hiver comme la fin des quatre saisons, lente décrépitude, identique au vieillissement des corps et de l’esprit. L’hiver semble nous pousser tout droit vers le néant, il est ainsi synonyme de mort. Pourtant à sa façon, l’hiver est aussi une belle saison et ses froides journées austères poussent l’homme vieillissant à la réflexion.
L’hiver, dernier volet de deux existences, met en scène Claude, un ancien chef d’orchestre, violoniste précoce et talentueux, interprète virtuose dès ses plus jeunes années, et Rose, mystérieuse égérie de sa fin de vie. Claude finit sa vie, oublié par ses pairs et par sa fille, dans une petite ville de province, à l’abri des turbulences des grandes cités.
C’est dans cette maison de retraite calme et confortable qu’il va rencontrer celle qui sera son dernier amour, alors que déjà il se prépare à la mort.


*
* *


Premier jour de l’hiver


Je partais dans ma quatre-vingt-septième année, je n’attendais plus rien de la vie, elle m’avait tout donné et comme souvent tout repris également. Dieu m’avait offert le talent, je l’avais exercé au moyen de mon violon afin de lui rendre hommage. Interprète, j’ai été le plus gâté des hommes, j’ai joué devant des parterres de mélomanes. J’ai contemplé l’émotion naissante d’innombrables personnes, souvent traduite par des larmes. J’ai adoré mon violon, je l’ai caressé, protégé comme la plus belle des épouses. Je l’ai aimé jusqu’à le haïr quand il ne jouait pas à l’unisson de mes désirs. Plus tard, bien plus tard, j’ai pris la direction d’orchestres à la demande des plus jeunes. J’ai accepté par jeu, mais un peu par défi aussi. La musique des plus grands, Wagner, Beethoven, Mozart, m’a transporté dans des contrées qui échappent habituellement aux mortels et où les fées tutoient les dieux. Des auteurs romantiques comme Smetana, Mendelssohn m’ont porté sur les rives de la mélancolie quand l’âme se brise sur les rochers de la solitude, telle la vague explosant sur une île lointaine au beau milieu d’une tempête. Mais les plus grands transports émotionnels m’ont été donnés par la conduite d’orchestres, quand les instruments vibrent à l’unisson d’une symphonie, d’un concerto, et que des hommes et des femmes tendent vers un seul but : la gloire de la musique et l’apogée d’une virtuosité conjuguée. Quand, à la fin, viennent mourir les dernières notes alors que dans un silence respectueux s’achève la symphonie, et que l’orchestre entier vibre d’une onde magique qu’aucune logique ne sait expliquer. Oui, ces instants je les ai vécus et rien au monde ne saurait les remplacer, ni la vieillesse me les faire oublier. Vous comprendrez mieux ainsi que je passe le plus clair de mon temps enfermé dans une espèce de nébuleuse où règne le souvenir de la musique, maîtresse absolue et intransigeante de mon esprit.
Tout absorbé que j’étais dans mes lointains souvenirs, je n’avais pas été sans remarquer cette grande et élégante femme, un peu fantomatique qui se promenait calmement dans le jardin lorsque le soleil était au rendez-vous. Son pas tranquille indiquait qu’elle était en paix avec elle-même. Elle m’avait immédiatement impressionné et une force invisible me poussait à aller à sa rencontre. Je m’habituais à sa présence et la saluais chaque fois que je la croisais.


Deuxième jour de l’hiver

Au fil des jours qui s’écoulaient lentement au sein de la pension, je me rendis compte que j’attendais l’instant de ce qui dans mon esprit était devenu notre rendez-vous quotidien. Cette élégante femme mystérieuse avait pris ce qui me restait de vie en accaparant mon esprit. Elle était pour moi l’incarnation des plus nobles aspirations musicales.
Je la baptisai donc Mélodie et décidai fort courageusement d’engager la conversation.
Ce matin-là, dans l’exiguïté de ma chambre, je me préparais avec une certaine fébrilité à ce qui était probablement l’un des derniers rendez-vous galants de mon existence. Un foulard savamment négligé autour du cou, une chemise méridionale aux motifs provençaux et enfin quelques pressions sur le vaporisateur du délicieux parfum d’eau de Cologne anglais "Yardley" que m’avait offert ma fille.
Je descendis les quelques marches qui menaient au jardin avec les palpitations d’un jouvenceau se rendant à son premier rendez-vous amoureux.
Malheureusement, après avoir parcouru quelques centaines de mètres, je ne vis pas l’élégante dame. Je décidai de faire un deuxième tour de jardin cherchant à gagner du temps. Cette matinée de décembre était assez douce et seuls les arbres dénudés offrant leurs branches noires et torturées nous rappelaient que nous étions en hiver. Un soleil aux teintes roses émergeant de derrière les découpes sombres des immeubles avait calé son disque parfaitement entre deux branches d’arbres. Il semblait attendre lui aussi la dame.
Malheureusement, à l’issue de mon deuxième tour, je ne vis toujours pas celle que j’avais surnommée Mélodie. Dépité, je remontai dans le hall et allai m’enquérir auprès du personnel de la santé de la dame.
Il me fut dit qu’elle avait gardé la chambre suite à un léger refroidissement, mais que demain elle serait probablement visible. Je demandai à l’aide-soignant la plus grande discrétion, ne souhaitant pas faire état de ma passion naissante, et décidai de me replonger dans ce livre qui, hier après-midi, m’avait fait tant rêver.
Il s’agissait d’un livre ayant appartenu à mon grand-père, édité au début du siècle et présentant des morceaux choisis de la littérature romantique française. Il avait séjourné de longues périodes dans des endroits tour à tour poussiéreux puis humides. Toutes sortes d’insectes et de rongeurs s’étaient ainsi attaqués aux plus grandes pages de la littérature française.
Je me disais qu’à défaut de lecteur ce livre avait connu de nombreux rongeurs et cette constatation ne manquait pas de me faire sourire. Certaines pages étaient d’ailleurs détachées ; j’avais entrepris de le restaurer, recollant les pages abîmées, puis le couvrant. Maintenant il était l’ouvrage auquel je tenais le plus au monde, non par la qualité de son contenu qui était pourtant certaine, mais parce que ce livre me venait de mon grand-père. C’était un héritage culturel, et à ce titre considéré par moi comme le plus précieux des legs.
De retour dans ma chambre, je me replongeai dans sa lecture. Je lus pendant près d’un quart d’heure avant de m’apercevoir que mon esprit s’en était allé rejoindre le charme discret de l’élégante dame, et que je n’avais pas retenu une seule ligne de ce que je venais de lire. Je m’en amusai, percevant là des signes alarmistes de déconcentration que j’avais connus dans ma jeunesse.

Comme on ne retrouve jamais, même si on le désire, l’exactitude des situations, le lendemain je ne me préparai pas à la rencontre de Mélodie. Et c’est très négligemment vêtu que j’entrepris mon tour de jardin. Sec et osseux, j’avais quelques douleurs arthritiques, mais mon port était droit et empreint d’une élégance naturelle. Cependant aujourd’hui l’air était froid et le souffle glacial de l’hiver pénétrait mes membres insuffisamment vêtus.
Alors que j’avais presque achevé mon tour de jardin, j’aperçus montant les quelques marches qui menaient à l’entrée de la maison, la dame de mes aspirations. Cette vision me redonna un allant nouveau, et je gravis presque prestement les marches avant de la rejoindre dans le hall. Elle se retourna et me dévisagea avec une certaine froideur, montrant un complet détachement de son existence présente.
« Bonjour madame ! lui dis-je maladroitement, je suis heureux de voir que vous allez mieux.
— Monsieur, à qui ai-je l’honneur ? me répondit-elle, jetant entre elle et moi un immense espace de dédain.
— Claude Sonorité, artiste sur la fin de ses jours. Pour vous servir madame. » En disant cela, je l’observais, cette femme avait une classe folle. Ses cheveux blancs et longs montés en chignon lui conféraient un air sévère en lui donnant une allure princière. Elle me dévisagea d’un regard hautain.
« Rose de la Ville en Ruines, héritière des filatures de Tourcoing, aujourd’hui ruinée et décrépite. » Puis reprenant : alors, monsieur, si je comprends bien vous vous inquiétez à mon sujet. Vous m’en voyez comblée, d’autant qu’il y a bien longtemps que ma santé, hormis quelques médecins et infirmiers de cette pension, ne soucie plus personne.
— À dire vrai je vous avais remarquée, et souhaitais échanger avec vous.
— Vous ne me proposez pas une histoire d’amour au moins jeune homme ? » dit-elle sur un mode d’autodérision qui acheva de me subjuguer. Je la trouvais belle et mes sentiments à son égard croissaient au rythme des phrases et de ses réparties.
« Je ne sais pas madame, il est encore trop tôt pour le dire, mais je puis vous assurer qu’il s’agit bien là d’une rencontre.
Et poursuivant :
— Alors, votre prénom est Rose, je vous avais baptisée Mélodie car vous me paraissez semblable à une musique romantique, douce, légère, faite de charme et de discrétion. N’ai-je pas raison ?
— Certainement monsieur, les sentiments que je peux encore vous inspirer, compte tenu de notre grand âge, seront ceux que nous emporterons avec nous dans l’au-delà. Ne sont-ils donc pas quelque part les plus importants ? Vous m’en voyez flattée, mais vous, parlez-moi de vous. »
Je fus heureux de cette demande. En me sollicitant, elle avait répondu à mon désir premier : entrer en contact avec elle.
Alors que je m’exécutais, commençant à évoquer mes origines modestes et la personne qui m’avait amené à la musique. Un aide-soignant nous proposa un chocolat. Nous nous assîmes l’un en face de l’autre et poursuivîmes.
« C’est ma grand-mère qui m’a donné le goût du violon. Dès l’âge de cinq ans, elle m’a initié, me formant de façon obsédante heure par heure, jour après jour. Ma mère laissait faire, par fierté et peut-être aussi par crainte de cette femme qui était sa mère et dont l’intransigeance était sans limites. Nul n’osait s’opposer à elle, pas même mon père qui, à vrai dire, laissait faire les femmes en matière d’éducation. La musique fit donc partie intégrante de mon existence dès mon plus jeune âge. Les leçons de violon succédaient aux leçons de français ou de mathématiques et ma grand-mère ne concevait pas que je ne sois pas le meilleur élève de la classe, toutes matières confondues.
C’est dans cette ambiance très stricte que je vécus, ne m’évadant qu’à travers le tourbillon des mélodies des plus brillants compositeurs que mon intransigeant professeur me forçait à jouer. J’avais pour cette femme un respect et une dévotion totale. Il est vrai que les cours à peine terminés, elle savait rire, plaisanter et m’amener à croquer la vie avidement.
Le XIIe arrondissement où nous vivions dans un appartement petit mais très lumineux était un quartier propice à l’émerveillement et à l’éveil d’un enfant. J’admirais le lion de la place Daumesnil un peu comme une bête mythique capable de se réincarner en être vivant à tout moment. J’en concevais une certaine frayeur, mais mon attraction pour cet animal s’en trouvait accrue. L’immense avenue qui menait au lion me permettait de gambader joyeusement de tous côtés sur les larges trottoirs avec l’insouciance qui caractérise les enfants dans leur dixième année. J’observais les immeubles Haussmanniens, ils me semblaient avoir déjà comblé plusieurs existences et à ce titre je recevais leur imposante présence avec le respect dû à mon jeune âge. J’imaginais d’élégantes femmes vêtues avec le soin et la préciosité qui caractérisent la fin du xixe siècle, mélange de dentelles, de tailles fines et de gants ajourés, d’ombrelles et d’airs mutins, poursuivies par des messieurs d’âge mûr, un peu enveloppés, dans des redingotes noires. J’avais dû percevoir ces images dans quelque film ancien ou sur des cartes postales d’époque. »
Rose m’écoutait sans mot dire. Elle avait marqué un intérêt très vif pour mes propos, je le lisais dans l’acuité de son regard et dans son attitude immobile et attentive.
« Tout ceci est passionnant, vous avez commencé par l’enfance, je vous demande de continuer monsieur, demain après la promenade et tous les jours qui suivront. Il vous faudra prendre le temps, j’aime les belles histoires. Je dois vous dire aussi que vous avez des talents de conteur certains.
— Certes, madame, je suis très honoré de vous avoir intéressé, mais j’ai hâte aussi de connaître votre histoire.
— Monsieur, je suis navrée de vous répondre que mon histoire, vous n’y aurez pas accès, je la considère comme une affaire personnelle et me livre peu. D’ailleurs, c’est vous qui êtes demandeur dans notre relation et pour que je garde mon mystère, donc un intérêt à vos yeux, il convient que vous ne sachiez rien de moi. Par contre, je vous demanderai jour après jour le récit de votre vie, sans l’omission du moindre détail. C’est une tâche qui devrait vous accaparer la journée durant, avant notre rendez-vous quotidien. Elle me salua respectueusement.
— À demain donc ! »
Puis elle tourna les talons.
Je restai abasourdi. Qui était cette femme pour se permettre à son âge de jouer encore ainsi ? Je me sentais un peu irrité, comme floué, j’avais le sentiment qu’elle avait pris le contrôle de la situation. Mais en même temps j’étais irrémédiablement attiré par ce qu’elle venait de me dire.
De toute façon, le jeu avait fait partie intégrante de mon existence. Et la perspective que ma vie passée puisse, jusque dans ses moindres détails, intéresser cette femme subtile, un brin magique et soudainement inaccessible me mettait en émoi.


Cinquième jour de l’hiver.

Jour après jour, l’histoire de mon existence défilait en un cérémonial préétabli. Le matin vers 11 heures, nous nous retrouvions après la promenade, dans sa chambre et je contais à la dame, un volet de mon existence passée.
Notre “liaison” était à présent découverte par l’ensemble des membres de l’établissement. Nous suscitions d’ailleurs, comme dans la majorité des cas, intérêt, convoitise, jalousie ou admiration. Le personnel soignant était devenu dans son ensemble complice et essayait d’organiser au mieux notre tranquillité. Il s’agit là d’un point précis dont je garde d’ailleurs un souvenir ému.
— Allez mon ami, ne perdez pas de temps, je suis impatiente ; quelle histoire allez-vous me conter aujourd’hui ?
— Rose, fermez les yeux, vous êtes salle Pleyel, trente ans en arrière. La foule se presse pour venir écouter La Symphonie pastorale de Beethoven. Il s’agit là de l’anniversaire du décès de cet extraordinaire compositeur, plus de cent musiciens sont présents sur la scène. Je suis en cette occasion premier violon. La musique de Beethoven est pleine, talentueuse, d’une inégalable densité. Je sais que le solo est très difficile à interpréter, je l’ai cependant joué tant de fois qu’il ne me paraît pas hors de portée. Malgré tout une panique m’envahit, pétrifiant mes muscles et mes membres tout entiers. Nous sommes à l’apogée d’un mouvement particulièrement intense. À cet instant, le chef d’orchestre se tourne vers moi, m’invitant d’un geste à peine perceptible à poursuivre. Paralysé, je marque une courte pause. Et puis, me croirez-vous Rose ? Mon violon, oui mon violon tout seul, se met à interpréter le passage si délicat avec une virtuosité qui, à ce niveau-là, semble me dépasser. Oh ! bien sûr, c’est moi qui tiens l’instrument, mais je puis vous assurer qu’en cette occasion une force invisible a guidé ma main, palliant ma défaillance. La soirée est un succès, elle se termine en apothéose pour l’ensemble des concertistes. Une série incroyable de rappels nous connecte directement à la gloire du défunt compositeur. Je suis ému aux larmes, réalisant qu’il vient de se passer quelque chose qu’aujourd’hui encore je n’explique pas.
— Quel admirable conteur vous faites, Claude ! Mais sachez que c’était bien vous qui jouiez ce soir-là, il s’agissait de l’émanation d’une force intérieure ne pouvant s’exprimer que dans les moments d’intense émotion.
— Les spectateurs quittent à présent lentement la salle Pleyel, je vois, non pas des gens, mais une masse diffuse, sombre qui semble comme à regret regagner le quotidien d’une existence redevenue soudain monotone.
Ce soir-là, mes compagnons et moi-même emportés par les élans sublimes de la composition de Beethoven avons magnifié encore un peu plus, La Symphonie pastorale.
En coulisse, nous nous congratulâmes longuement. Une violoncelliste ne put contenir ses larmes, elles s’écoulaient lentement le long de ses joues. Il est certain qu’à l’occasion de cette soirée, l’ombre du célèbre compositeur planait sur la salle Pleyel.
« Merci Claude, quel bel intermède musical ! J’aime beaucoup cette symphonie, la musique éclairait ma mémoire pendant que vous me racontiez cette histoire. Grâce à vous, j’ai l’impression de vivre autre chose, comme une double vie. »


Septième jour de l’hiver.

Ce matin-là une pluie fine et glacée tombait d’un ciel gris, j’avais le sentiment que le cours des saisons ne pourrait plus jamais s’inverser et que ce temps triste annonçait des temps de désolation pour les mois et les années à venir. Bref mon moral était en berne et je voyais tout en gris. Malgré le fait que l’histoire que j’avais à raconter était l’épisode le plus douloureux de mon existence, il était indispensable pour moi de le partager avec quelqu’un une ultime fois. Pourquoi pas avec Rose ? Je pénétrai donc à l’intérieur de sa chambre, avec le masque tragique d’un comédien antique.
— Qu’avez-vous mon ami ? ne put s’empêcher de me demander Rose.
— Ce que j’ai, c’est à la fois simple et triste, depuis ce matin je pense à une femme que j’ai beaucoup aimée, disparue tragiquement il y a déjà de nombreuses années.
— Confiez-vous à moi, cela apaisera votre âme.
— Eh bien voilà… J’avais fini par l’oublier, ou tout au moins par l’enfouir au fin fond de ma mémoire… Les cinq premières années qui avaient suivi son départ m’avaient laissé en état de choc, provoquant en moi d’étranges sentiments de rejet de l’existence et de l’envie même de vivre. Je considérais comme injuste que le Seigneur m’ait enlevé cette femme que j’aimais par-dessus tout, compagne magique. Les sept années qui suivirent furent plus douces pour moi, la nostalgie avait remplacé la souffrance, et les rares contacts que nous avions par téléphone maintenaient, eux seuls, le fil ténu de ce qui avait été une relation passionnée et violente.
Cependant je vivais comme si l’on m’avait arraché une partie de moi-même, sachant de surcroît que rien plus jamais ne pourrait être comme avant. Je vécus de longues années aux prises avec ce drame intérieur jusqu’à ce que le temps efface en quasi-totalité la souffrance que j’avais en moi.
Une seule fois, dix ans après, elle revint me voir, elle était accompagnée de sa fille de onze ans. Nous passâmes la journée à visiter le musée du Louvre et à nous promener dans Paris. Le soir venu je la raccompagnai en voiture dans sa famille, après quoi je lui adressai simplement cette lettre pour la remercier :

« Ce mardi a été un moment de grande félicité, je l’ai vécu pleinement sans réfléchir, sans faux-semblant aussi. La magie était intacte, je n’ai à aucun moment été déçu par ton image, qu’elle soit physique ou morale. Tu es toujours dure et sensible à la fois. Tes deux visages me touchent toujours autant. Je savais cependant que chaque minute de cette étonnante journée qui passait m’éloignait de toi. Pour combien de temps ? Dix ans peut-être ? Non le passé ne se répète jamais de la même façon. Merci d’avoir eu le courage d’affronter dix ans d’incertitude. L’amour est étrange, tenace comme une maladie qui ne veut pas guérir. Coralie ajoutait à la note surréaliste. Je pense que comme tous les enfants elle a du sentir certaines choses. Après ton départ ton parfum était très présent dans la voiture, je roulais fenêtres ouvertes, alors pour le conserver plus longtemps, j’ai fermé les vitres de la voiture ; et là, chose étrange, il a alors complètement disparu. Je pense que je pourrais facilement t’écrire une dizaine de pages sur ce mode nostalgique, mais il n’entre pas dans mes désirs de me faire mal ou d’essayer de faire mal.
Alors merci d’être venue et peut-être à un jour prochain. »

Puis je ne la revis plus, simplement échangions nous téléphoniquement deux à trois fois par an. Jusqu'au jour où je fis ce rêve étrange : Bénédicte m'apparaissait à travers le voile dérangeant du songe ou les visions que l'on a semblent plus réelles que rêvées. En même temps je pressentais ce rêve comme annonciateur d'éléments négatifs et l'inquiétude l'emporta bien vite sur le plaisir d'avoir reçu la visite de cette femme que j'aimais toujours. Réalisant qu'il venait de se passer un moment fort de mon existence présente, passée ou à venir, je me précipitai sur une feuille de papier et transcrivis le plus exactement possible mon étrange songe.

« Cette nuit vous êtes venue me visiter en rêve. Vous étiez vêtue d’une robe noire sans manches et maquillée de rouge à lèvres. Je vous ai tendrement prise par les épaules n’osant vous embrasser de peur de retirer votre rouge : “Douze ans, je vous ai attendue douze ans”, vous ai-je dit. Dans mon rêve, je ne savais pas si vous étiez là pour un temps indéfini ou juste de passage. Nous étions face à un horizon très vaste peut-être un océan. Un sentiment de bonheur intense m’envahit en votre présence, il me rappela combien l’amour est éternel, et qu’il ne saurait être terni par le temps. Je ne peux pas dire que le réveil me fut désagréable, comme si le sentiment que ce rêve n’était pas la réalité ; non, au contraire, la sensation d’avoir passé un instant en votre compagnie me ravit d’aise. Seulement, ce soir, en écrivant ces quelques lignes, j’éprouve un sentiment d’injustice profond. Il m’est interdit d’approcher l’être aimé alors que ma vie s’écoule à la vitesse des grains de sable d’un sablier intemporel. »

Malheureusement, deux à trois mois après ce songe, je reçus une lettre porteuse de mauvaises nouvelles : ma compagne était atteinte d'un cancer. Elle développait à travers une triste lettre les éléments que j'avais ressentis lors de mon songe. Malgré cela, elle gardait dignité et courage, vertus qui appartiennent aux êtres d'exception dont je sais qu'elle faisait partie. Bénédicte concluait qu'elle ne savait pas si nous pourrions même nous revoir un jour. Je lui répondis bouleversé :

« Ce soir j’ai appris la mauvaise nouvelle. Ta lettre était intitulée : “Bad news”. Tu indiquais “cancer avancé”. Terrible nouvelle qui m’anéantit presque aussi sûrement que toi, prise de conscience d’une histoire d’amour que je me refuse à qualifier de ratée. Comment pourrait-elle l’être, puisque douze années après mes sentiments sont intacts. À mes yeux Bénédicte restera toujours l’être le plus pur que j’ai rencontré, épris de perfection, d’absolu, de tout ce qui n’appartient pas à la normalité. Amoureuse des océans, des goélands et des défis. Et si tu n’es pas réellement comme ça, qu’importe, je t’ai vue ainsi, je t’ai aimée comme cela, telle que tu étais. Ne me contredis pas, d’ailleurs, je ne saurais l’entendre.
Les douze années qui se sont écoulées, j’aurais aimé les passer auprès de toi. Le destin en a décidé autrement. L’éloignement a été pour moi durant les cinq premières années une grande souffrance. Puis je me suis résigné, d’autant que tu donnais peu de nouvelles. Je n’ai jamais trouvé ton pendant auprès de la gent féminine. Peut-être n’ai-je pas assez cherché. Peut-être la femme qui comblait tous mes désirs portait-elle le nom de Bénédicte. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui je prie Dieu pour qu’il préserve ta vie et te donne la guérison.
Je pense que l’on s’est ratés de peu, je ne me suis jamais d’ailleurs complètement remis de cette fulgurante histoire d’amour.
Que ma lettre te donne le courage nécessaire pour traverser cette épreuve.
Gage de ma passion toujours intacte, je peux t’écrire autant de fois que tu le souhaiteras si mon écriture peut influer de quelque manière que ce soit ta guérison.
Je viendrais te voir, si tu le souhaites lors de ta convalescence. »

— Mon pauvre ami, me dit Rose en me passant délicatement la paume de sa main sur le visage. Comme vous semblez avoir souffert à travers vos propos.
Je la sentais bouleversée. Ce jour-là, en nous séparant nous ne pûmes échanger le moindre mot. Je quittai sa chambre brusquement, l’évocation de ce douloureux passage avait rouvert une plaie qui décidément ne cicatriserait jamais.
Neuvième jour de l’hiver.
— Aujourd’hui, parlez-moi de votre jeunesse Claude, me dit Rose, alors que je la rejoignais dans sa chambre pour notre habituel entretien.
— J’avais envisagé la suite chronologique du concert d’avant-hier, mais je peux satisfaire votre demande, je possède beaucoup de feuillets sur cette partie de ma jeunesse qui me fut à la fois pénible et agréable.
Je poursuivis :
— À la disparition de ma grand-mère, j’avais onze ans. Un jour en revenant de l’école, je demandai où était Flamine. Ma mère me répondit : “Tu sais ta grand-mère a été hospitalisée, elle souffre d’une maladie assez grave”.
« Son ton était sentencieux, sa voix pleine de mystère. Elle ajouta : “Nous pourrons aller la voir demain”.
Je sus tout de suite qu’il s’agissait d’un cancer. À l’époque, le cancer était une maladie mystérieuse, presque honteuse, qui répandait la terreur mais dont on parlait peu. J’en conçus une grande tristesse, réalisant que notre complicité venait de prendre fin et me retirai sans mot dire.
Tout alla très vite, Flamine disparut sans que l’on m’ait permis de la revoir. Les adultes maîtrisent mal les sentiments des enfants. Ils veulent leur cacher des événements qu’ils perçoivent intuitivement. Ce fut l’époque des grands mystères, on disait mon père mentalement malade. Je me souviens mal de cette période, j’assistai à certaines scènes très dures. Il me serait difficile de vous les rapporter aujourd’hui, car je souffrais de voir mon père ainsi et d’assister à la dégradation progressive de notre foyer. Toujours est-il que, désireuse de me mettre à l’abri, ma mère me mit en pension. La pension pour moi fut comme un long calvaire, un chemin de croix. Je ressentis cela comme l’incarcération de mon enfance, la perte de mes repères familiaux et l’aliénation de ma liberté. L’établissement situé en banlieue parisienne était entièrement construit en briques rouges, lisses et austères, ce qui lui conférait une rigueur quasi protestante. Il avait pour un enfant l’aspect que peut avoir une gigantesque prison pour un détenu, à la fois rassurante par sa nature même d’accueil et inquiétante par tout ce qui se cachait d’inconnu à l’intérieur.
Le collège était tenu par des frères, vêtus de longues robes noires simplement surmontées d’une discrète collerette bleue accrochée à leur col blanc amidonné, qui dépassait légèrement de leur soutane. Ces frères, bien qu’humains, avaient de par leur double nature d’enseignants et de religieux, une distance avec les élèves qui nous glaçait. Nous avions l’impression d’être nous-mêmes les novices de cet ordre religieux. Mon passage de quatre années dans ce collège ne me plut en rien. L’éloignement familial me pesait trop. Cependant avec le recul des années qui me donne l’impression que j’ai vécu cette histoire dans une autre vie, je réalise que c’est dans cet endroit que ma nature d’homme s’est forgée.
— Donnez-moi des détails sur la vie au collège, me demanda Rose.
— Je peux vous en donner autant que vous le souhaitez, tant cette période est ancrée en moi.
Le réfectoire était une immense salle à l’intérieur de laquelle nous pénétrions grâce à un couloir impersonnel et rectiligne. Ce couloir entièrement carrelé dans le bas était à hauteur d’homme, peint dans une teinte écrue granitée. Le plafond blanc, légèrement en arc de cercle créait comme la voûte d’une grotte au-dessus de nos fragiles silhouettes d’écoliers. Tout le long du couloir, une série de portemanteaux permettait aux élèves d’accrocher blouses, blousons et manteaux. Nous pénétrions à l’intérieur du réfectoire en rangs, et là de grandes tables longues chacune d’une dizaine de mètres nous attendaient. Des verrières accueillantes nous permettaient de voir les cours de récréation qui semblaient se prolonger jusqu’à perte de vue. Au milieu du réfectoire, une estrade était dressée. Un frère surveillait le repas. Quand il y avait trop de chahut, il demandait le silence et nous lisait quelques passages de romans d’aventures ou à suspense, comme les aventures d’Arsène Lupin ou les histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Cet auteur resta d’ailleurs à jamais ancré au plus profond de moi-même, non pas pour ses histoires qui se terminaient souvent mal, mais pour la façon qu’il avait d’amener le lecteur à pénétrer dans son monde et pour son style sans pareil. Je passais des soirées entières à lire sa triste vie et à observer ses portraits afin de percer cet incommensurable talent. Je crois que mes tentatives furent dans leur ensemble vaines. Elles m’amenèrent cependant à me sentir plus proche de cet auteur, ce qui me permit par la suite d’appréhender son incroyable sensibilité et toute la poésie qui était en lui.
Après le repas, trois grandes cours de récréation nous attendaient. Invariablement c’était entre football, basket ou billes qu’allaient nos activités.
Les soirs, alors que les externes regagnaient leurs domiciles respectifs, les pensionnaires se dirigeaient en rangs pour un repas en comité restreint. Il n’y avait plus l’ambiance du midi et c’est avec une certaine mélancolie que nous nous apprêtions à vivre notre soirée d’interne.
— Cette même mélancolie parfumée d’un zeste de poésie qui fait qu’une vieille dame a plaisir à vous entendre lui conter votre jeunesse. Continuez Claude, me dit Rose.
— Ce qui m’était le plus difficile à vivre, c’est lorsque, après le repas, nous passions dans la buanderie qui comportait nos casiers de pensionnaires dans lesquels étaient nos pantoufles et qu’il nous fallait abandonner nos chaussures. À cet instant, oui je vous l’avoue, plus qu’à aucun autre moment de la journée, j’avais l’impression d’être prisonnier. Chaque casier était marqué d’un numéro. Le mien était le 191, je n’ai même pas oublié celui du professeur de français, le 147. Chiffres que j’ai joués plusieurs fois dans ma vie dans les jeux de hasard, un peu comme on touchait par le passé la bosse des bossus, sans jamais qu’il ne m’arrive d’être plus heureux au jeu qu’en amour.
— Au moins, si vous n’avez pu être heureux en amour, la musique semble vous avoir comblé. Et puis, ne suis-je donc pas aujourd’hui aussi, une belle histoire d’amour ?
Je ne sus que répondre, visiblement gêné je balbutiais :
— Vous êtes, Rose, ma plus tardive histoire d’amour, mais pas la moins importante.
— J’aime la façon dont vous esquivez, Claude.
— Mais je n’ai pas fini sur Saint-Gabriel. Puis-je poursuivre ?
Rose acquiesça d’un geste de la tête.
« Frère Alain était mélomane, il eut vent de mes talents, probablement par ma mère. Il obtint pour moi l’autorisation d’avoir une heure par jour au moins pour travailler. Cette heure m’était octroyée en remplacement des heures d’études. Il m’était par contre demandé d’être irréprochable sur mes notes. Je n’avais plus ma grand-mère pour me guider. Bien que les connaissances de frère Alain soient moins étendues que celles de Flamine, j’acceptai avec joie cette idée et nous nous mîmes au travail presque quotidiennement. Le professeur de musique se joignit à nous assez rapidement et c’est dans un quasi-anonymat que nous constituâmes un trio musical occasionnel.
« Le professeur de musique jouait de la flûte et frère Alain du violoncelle. Je pense qu’ils firent en cette occasion en ma compagnie plus de progrès que je n’en fis avec eux. Mais qu’importait, un groupe s’était créé et, malgré mon jeune âge, j’en devenais par mes facilités musicales le leader naturel. Les deux hommes m’apportèrent leur passion, ils me transmirent la maturité, la patience. Flamine m’avait donné l’émotion et l’amour du travail bien fait. Ce partage me redonna goût à la vie, et je ne vécus plus le pensionnat comme un emprisonnement. Frère Alain avait une seconde passion, il adorait le football, il me fit découvrir ce sport.
« J’eus l’honneur, malgré des talents restreints pour cette discipline, de faire partie de son équipe. Les couleurs du maillot et des bas — comme on disait à l’époque — étaient rouge et jaune. Le short noir, souvent trop flottant laissait apparaître des jambes d’enfants parfois très maigres. Ce qui me plaisait dans ce sport, c’était la fusion des couleurs. Le bleu du ciel se mélangeait au vert vif de la pelouse sur laquelle se découpaient une vingtaine de petits bonshommes bariolés aux couleurs que je viens de citer, et aux couleurs de l’équipe adverse.
« Notre terrain de football était à l’écart, il fallait traverser un mini-bois pour s’y rendre et les occasions de le fouler étaient rares. Je pense que les frères souhaitaient préserver la pelouse. De plus, hormis frère Alain, ils n’avaient qu’une lointaine idée de ce que peut représenter le sport pour de jeunes enfants.
« Chère Rose, je ne m’étendrai pas en descriptions détaillées sur l’ensemble du collège, je préfère que les quelques informations que je vous ai données vous permettent de construire votre propre idée de ces lieux. La perception de l’imaginaire ne connaît pas d’égale dans la réalité.
— Comme vous parlez bien, Claude, mais votre ton devient trop sentencieux, presque moralisateur, gardez votre simplicité naturelle, je préfère.
— Vous décidez, chère amie, je suis là pour vous être agréable. Cependant laissez-moi encore vous décrire les dortoirs. Le dortoir, lieu magique sans lequel il n’y aurait pas de pensionnat, était une vaste pièce située en étage et divisée en une dizaine de petites cellules de chacune cinq ou six lits. Cette disposition nous permettait d’être tous ensemble tout en disposant d’une relative intimité. Je me souviens avec toujours beaucoup d’émotion et de nostalgie de ma couverture à carreaux rouges et verts qui à elle seule me permettait d’imaginer que j’étais chez moi, elle était l’unique lien avec le cocon familial.
« J’ai également encore en mémoire les livres de lecture très ennuyeux auxquels nous avions droit. Il s’agissait généralement de livres de la Bibliothèque Verte, et d’histoires écrites par des adultes pour des enfants. Le merveilleux en était exclu et notre intérêt pour ces ouvrages s’en trouvait très limité. Nous dissimulions d’ailleurs à l’intérieur de ces livres de mini bandes dessinées, Stchroumf, Pif et quelques autres.
« Mais ce qui me revient surtout en mémoire lorsque j’évoque ce souvenir précis, c’est mon amitié très forte pour ce petit garçon qui jouait avec moi dans l’équipe de football de frère Alain. Il avait les cheveux en brosse et une bouille toute ronde. Je l’admirais car il était plus fort que moi en football, et cela me semblait un honneur incroyable d’avoir son amitié. Je crois que, de son côté, il devait être impressionné par mes talents de musicien. J’étais heureux en sa présence, comme plus tard je le fus avec les quelques femmes que j’ai aimées.
« Il y avait un frère qui répandait une terreur toute relative dans le dortoir. Il s’agissait du frère chargé de nous surveiller. Quand il prenait un élève en train de chahuter, il l’emmenait avec lui dans le couloir et lui faisait la morale en exerçant une pression plus ou moins grande sur le petit doigt de l’élève, qu’il tenait plié au creux de sa main. La punition pouvait durer de dix à vingt minutes et devenait un supplice s’il prenait l’envie à frère G. d’appuyer plus fort pour faire entendre sa raison. Ce frère évidemment était un peu étrange, voire un brin pervers et je ne fus pas plus surpris que cela lorsque certains bruits coururent dans la pension. Quelques mois plus tard ce frère disparut comme par enchantement et nous n’en entendîmes plus jamais parler.
« Mais ce qui reste le plus émouvant à mes yeux comme souvenir est cette réflexion que je me fis enfant lors de mon arrivée à Saint-Gabriel alors que je regagnai ma chambre par l’escalier et qu’au loin d’innombrables petites lumières m’offraient leur nostalgique image, me rappelant que j’étais enfermé loin de ma famille. Comment serai-je adulte lorsque j’aurais dix-huit ans ? Quel homme serai-je ? Quelle partie de mon enfance sera restée en moi lors de mon entrée dans le monde des adultes ? Autant de questions qui restaient sans réponse. La nuit noire venait de sceller provisoirement mon destin et je n’avais pas les réponses quant à mon avenir. Je me souviens m’être juré de ne jamais oublier cet instant. De fait, je ne devais jamais l’oublier et il m’arrive encore fréquemment de revenir en arrière et de revivre ce moment. Les années se sont écoulées, je suis passé devant ma dix-huitième année en courant, ma vie ne fut qu’une course effrénée, sorte de fuite en avant destinée à me permettre d’échapper à l’instant présent. Peut-être y avait-il en filigrane l’image de la mort qui me dérangeait.
« Aujourd’hui, même si je ne l’accepte pas, je réalise que ce vécu est derrière moi, et que le seul plaisir qui m’est encore octroyé, ce sont ces conversations que nous avons où je me raconte.
— Vous devenez bien nostalgique mon ami, venez plutôt vers moi, j’ai besoin de votre présence, elle me rassure. Ne parlez plus, prenons plutôt ce thé ensemble, essayons de communier dans ce que cet instant peut encore avoir de magique.
— Rose, je vous aime, vous êtes l’ultime lien qui me rattache à la vie terrestre.
— Merci mon ami, me répondit Rose.
Quelques biscuits secs accompagnaient notre thé. Rose en prit un et le cassa en deux. Les grains de sucre se répandirent sur la soucoupe, certains sur la table. J’observai tout cela avec amusement. Pourtant ses gestes étaient précis, presque solennels.
Elle ajouta :
— Pour sceller notre rencontre, ce sera comme une communion.
Puis prenant à deux mains la tasse de thé, elle me la proposa. Je la pris, elle était brûlante.
Le thé descendit lentement en moi, me réchauffant mais me brûlant aussi.
— Mon amour est incandescent lui dis-je, alors qu’une larme discrète descendait lentement de son œil en direction de ses lèvres.
Nous ne pûmes rien dire d’autre.
Je quittai Rose la gorge serrée. J’avais le pressentiment que nous vivions là nos derniers instants de bonheur.


Dixième jour de l’hiver.

Le lendemain et les jours qui suivirent, je ne pus revoir Rose. Elle était souffrante me dit un infirmier. Je m’étonnai qu’elle fut invisible même pour moi, mais ne m’inquiétai pas outre mesure.
« Elle gardera la chambre en attendant d’être rétablie, afin que nous reprenions nos habituelles rencontres », pensai-je alors.
Une semaine s’était écoulée, je commençais à m’inquiéter réellement et demandai à parler au médecin. Je trouvai en face de moi un homme d’une quarantaine d’années visiblement gêné. Le stéthoscope pendant à son cou se détachait singulièrement sur sa blouse blanche. Son nom agrafé sur une poche ressortait curieusement au milieu d’une bardée de stylos. Physiquement, cet homme tenait son rang. De plus, il dégageait une profonde humanité. Je sus immédiatement que c’était beaucoup plus grave qu’on avait bien voulu me le dire jusqu’à présent.
— Docteur, donnez-moi des nouvelles de cette femme, elle m’est très chère, lui dis-je d’un air solennel.
— Monsieur, je suis au regret de vous dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. Rose a attrapé une infection pulmonaire et le microbe a fait ressurgir une fragilité de jeunesse. Des complications sont venues se greffer.
Habitué à la vieillesse à la douleur et à la mort, je tentai de déculpabiliser le médecin.
— La reverrai-je ?
— Oui bien sûr, si vous en avez le courage, me répondit-il simplement.
Je le quittai extrêmement triste, et il fut permis à une infirmière de me conduire jusqu’à sa chambre.
— Je pense qu’elle se repose, me dit celle-ci en ouvrant la porte de la chambre.
Une terrible appréhension me faisait craindre le pire. De fait, je découvris un spectacle qui allait au-delà de ce que j’avais imaginé. Rose était allongée sur son lit, une perfusion au bras droit. Son lit était surélevé et un appareil respiratoire relié à une bardée de tuyaux la maintenait, semblait-il, en vie, le tout dans une série de gargouillis impressionnants. J’eus un geste de répulsion devant cet appareillage lourd et devant l’état dans lequel se trouvait mon amie. L’émotion m'envahit. L’infirmière voyant ma réaction eut un mot qui se voulait réconfortant.
— Elle ne souffre pas, elle se repose.
— Est-elle consciente ? Peut-elle revenir ? demandai-je.
L’infirmière, une femme d’une cinquantaine d’années encore pas mal et dont les formes remplissaient de façon assez abondante sa blouse blanche, me répondit avec un air de compassion plein d’attendrissement :
— Bien sûr qu’elle peut revenir, ne soyez donc pas pessimiste comme cela, monsieur.
Cependant elle ajouta :
— Elle ne reviendra que si elle désire encore vivre, et chez les personnes âgées, ce n’est pas toujours le cas. Les vies sont longues, souvent bien remplies, la souffrance parfois remplace la joie de vivre et l’insouciance de la prime jeunesse et la trajectoire d’une personne âgée rencontre souvent la solitude. Le sentiment d’inutilité l’emporte alors et le sujet n’aspire plus qu’à partir. L’au-delà lui ouvre ses portes semblant lui tendre les bras et lui promettre un avenir meilleur. Voilà pourquoi il est difficile de revenir quand on a commencé à emprunter le chemin de la mort qui est aussi celui de la vie dans un autre monde.
J’étais abasourdi, j’avais écouté cette femme sans mot dire et l’importance de ses réflexions m’avait presque fait oublier la présence de Rose.
— Je vous remercie, lui répondis-je presque maladroitement, c’était très bien ce que vous avez dit.
Je regagnai ma chambre telle une barque sans amarres dérivant sur un océan déchaîné.
J’étais vidé de toute substance, de toute réflexion. J’avais approché la mort et ne l’avais pas trouvée belle, simplement effrayante et implacable. Je ne pouvais m’empêcher de repasser dans mon esprit ces images que l’on avait vues et revues au cinéma, où celle que l’on appelle la grande faucheuse vient prendre livraison de ses sujets. Je la sentais présente avec sa faux derrière le lit de Rose, attendant un dernier râle de ma sublime amie avant de l’emmener vers je ne sais quelles ténèbres.
J’imaginais un combat terrifiant entre les forces du bien et les forces du mal, se disputant la dépouille encore chaude de celle que j’aimais. J’entrevoyais dans mes délires religieux les anges de Dieu affrontant ceux de Satan. Dans mon imaginaire imprégné de clichés populaires et naïfs, les anges divins avaient les ailes blanches, et ceux représentant les forces du mal les ailes noires ou pourpres. Par contre, malgré ces détails, ils étaient séduisants et attractifs ; seule leur manquait la plénitude. À l’instar des êtres humains, c’est dans leur plénitude que l’on pouvait déterminer leur degré d’accomplissement.
Ce combat dura un long moment. Nulle arme en ce combat, simplement un affrontement psychologique représenté par différentes tensions, avancées ou reculs. Après des moments très pénibles pour mon équilibre mental, les anges déchus reculèrent en une série de nuages fuyants qui les absorbèrent en une fraction de seconde. Ils avaient perdu le combat.
Je me retrouvai sur mon lit, il m’était impossible de me souvenir de l’instant où j’avais quitté Rose et du moment où je m’étais allongé. De même la part de rêve, de réalité ou d’imaginaire était très floue en mon esprit. Peu importait, quelle importance cela pouvait-il bien avoir ? Le rêve, le réel ou l’imaginaire cohabitent très bien ensemble ; chacun à leur insu, ils donnent une réalité aux deux autres.
Je restai un bon moment dans cet état semi-léthargique, essayant de me remémorer chaque détail du rêve ou du songe que je venais de faire. Il faisait nuit noire, il me faudrait attendre le matin pour revenir à la réalité. D’ailleurs la réalité m’intéressait-elle ? J’étais seul et âgé, la dernière femme que j’aimais était en train de mourir, et rien ne semblait plus devoir me retenir en des mondes trop terrestres. Peut-être était-il temps pour moi de fuir ?
Ces réflexions occupèrent un court instant mon esprit, avant que je ne sombre à nouveau dans le sommeil.


Quinzième jour de l’hiver.

Mon réveil fut particulièrement agréable, et cela me surprit. Le jour était levé, je pouvais apercevoir un coin de ciel bleu partagé avec le blanc velouté des nuages qui semblaient pressés. Un oiseau sur une branche d’arbre voisine était en repérage de nourriture et, malgré les affres de la saison, lui aussi semblait heureux. Je restai ainsi un bon moment, le lit était tiède. Je me surpris à penser que si mon corps était encore capable de le réchauffer, c’était qu’il y avait encore de la vie en moi, et cela m’aida pour affronter pour au moins une journée encore les rudesses de ma vieille existence. Pour le reste, on verrait plus tard, à chaque jour suffisait sa peine.
L’état de Rose revint à mon esprit, d’un coup je fus replongé instantanément dans la douleur de la situation. Je décidai d’affronter la réalité sans crainte et me présentai devant la porte de la chambre de Rose. Elle était ouverte.
Une infirmière me barra gentiment le passage. Elle me prit par le bras et me dit doucement :
— Elle a repris connaissance, elle souhaite vous parler, nous vous attendions, mais ne soyez pas trop long, elle est très faible.
Je fus à peine poli avec l’infirmière, tant la joie de retrouver Rose me fit oublier toute convenance.
Rose apparut soudainement devant moi ; le lourd appareil qui m’avait tant affecté lors de ma dernière visite était débranché. Elle était heureuse de me voir, elle paraissait si fatiguée. Son visage reflétait pourtant une plénitude étonnante, elle me paraissait alors moins terrestre, plus céleste.
— Entrez mon ami, il fallait que je vous voie avant de m’en aller.
J’étais bouleversé. Comme un enfant je me précipitai vers elle et posai ma tête sur ce qui restait de son corps que je sentais léger et diaphane. Rose passa sa main dans mes cheveux devenus rares.
— Ne pleurez pas Claude. J’ai beaucoup de choses à vous dire, cependant je suis encore faible. Jusqu’à aujourd’hui, vous m’avez conté toute votre histoire, égoïstement je ne vous ai octroyé aucune information sur ma vie, vous ne savez pas quelle fut mon existence. Par jeu, par défi et aussi un peu par provocation, je ne vous ai rien dévoilé. Mais revenez ce soir vers dix heures avec un bloc-notes et de quoi écrire, vous saurez tout de moi.
Je m’étais redressé et buvais ses paroles.
— Oui Rose, vous parlerez ce soir, mais reposez-vous maintenant.
Les yeux clos, elle souriait, comme détendue, rassurée d’avoir exprimé ce qui était probablement pour elle un acte suprême, se confier à autrui.
— Je vais vous laisser, lui dis-je doucement à demi-mot, pensant qu’elle s’était déjà assoupie.
— Vous pouvez vous retirer à présent, mais n’oubliez pas de revenir ce soir. Jurez, c’est très important.
— Je vous promets que je serai auprès de vous ce soir, Rose.
Et, sur la pointe des pieds, je quittai sa chambre.
J'avais compris l’importance du message, une fois confié à moi plus rien ne retiendrait Rose en ce monde.
Venir l’écouter correspondait à la tuer.
Toute la journée je passais et repassais ce dilemme en mon esprit. J’en vins à la conclusion suivante : si venir consistait à la tuer, ne pas venir alors qu’elle me l’avait demandé était la trahir. Et je ne serais pas Judas de mon dernier amour. Après le dîner, au moment où chacun regagnait sa chambre, je me présentai donc à Rose avec plusieurs stylos et un épais bloc-notes. La curiosité l’emportait sur la situation éminemment dangereuse de ma compagne. Je l’embrassai respectueusement sur le front, elle acquiesça d’un regard satisfait. Elle avait curieusement repris des couleurs et semblait en voie de guérison.
— Je vous avais promis, Claude, qu’à travers les révélations que je ferais ce soir, vous sauriez tout sur moi. Asseyez-vous sur mon lit et écrivez.
Pour la dernière fois de ma vie sans doute, j’obéissais à une femme et me mis donc à écrire.
— Mon enfance est à peu près sans histoire, je suis la fille d’un médecin du nord de la France et d’une brillante juge d’instruction qui terrorisa, des années durant, le reste de sa famille. Je fus élevée dans une grande maison bourgeoise, édifiée au cœur d’une petite ville dans les environs de Calais. Notre maison familiale possédait un grand verger dans lequel toutes sortes de fruits poussaient au rythme des saisons. L’arrière de la maison, constitué par une immense baie vitrée en demi-arc de cercle, était la nef, le point central de la communauté familiale. Nous étions deux sœurs, j’avais également un frère qui prit plus tard une voie identique à celle de son père et devint médecin.
Rose parlait lentement, avec calme, prenant sa respiration pour me permettre d’écrire. Elle poursuivit :
— La maison, disais-je, était le point névralgique pour comprendre ce que fut ma jeunesse. Mon père rentrait tard de ses visites de médecin de campagne et pouvait partir à n’importe quelle heure de la nuit dans le cadre de ses urgences. Nous avions une bonne, Cécile, sorte de majordome en jupon qui organisait la vie quotidienne à l’intérieur de la maison, tout en se soumettant devant ma mère qui n’aurait pas accepté de partager une once d’autorité. Mon père, un solitaire, sauvage et souvent presque taciturne, pouvait à l’occasion de fêtes ou de dîners se transformer devant ses amis et ses enfants en une sorte de bouffon du roi mi-Buster Keaton, mi-Woody Allen, capable de toutes les excentricités.
« En ces occasions, nous étions à la fois amusés et gênés, tant il était capable de pousser loin ses extravagances. En d’autres occasions, il pouvait rester de longs moments sans dire un mot ou passer des heures entières à guetter quelques canards sauvages dans une cahute qu’il possédait au milieu d’une pâture. Ce lieu privilégié était plus que son jardin secret. Il représentait pour cet homme qui n’était pas croyant l’essence même de sa vie spirituelle, le lien magique avec la nature, avec la pureté, avec les animaux. D’ailleurs il n’était chasseur que de principe, peut-être pour garder la face vis-à-vis de ses amis. Pour ma part je ne l’ai jamais vu tirer sur un seul animal. De temps à

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