
PROLOGUE
Le collège de Saint-Gabriel était en fête, la remise des prix aurait lieu demain. Une estrade avait été dressée dans cet établissement situé dans la banlieue de Bagneux et les préparatifs battaient leur plein. La remise des prix était l’événement annuel attendu de tous, professeurs et élèves s’affairaient à l’organisation qui devait être exemplaire. Cette année, un des professeurs était à l’honneur, il s’agissait d’Émile qui enseignait le français dans les classes de troisième et de seconde. Émile avait obtenu le prix Fémina et cet événement conférait à son statut d’enseignant une dimension exceptionnelle. Les mères des jeunes gens l’adoraient. Il écrivait de si belles histoires d’amour ! De plus, comme il était bel homme, les femmes venaient volontiers le rencontrer individuellement afin de supputer les chances de faire de leur rejeton un futur lettré.
Pourtant l’une d’entre elles ne connaissait pas Émile : la belle Margot, la mère du jeune Daniel.
Les autres professeurs parlaient souvent entre eux de la belle Margot ; ceux qui avaient croisé son chemin ne l’avaient en effet jamais oubliée. Émile était arrivé en cours d’année et n’avait pas eu de fait, ce privilège. Margot vivait seule sur les hauteurs de Nice, elle avait souhaité mettre son fils en pension afin de lui dispenser un enseignement à la hauteur de ses aspirations. Un enseignement religieux, philosophique et sportif intégrant l’ensemble des valeurs qui font passer les enfants à l’adolescence vers le monde adulte et les transforment plus tard en hommes capables d’affronter les réalités du monde professionnel.
La belle Margot était une intellectuelle, grande, rigide, un peu austère voir inaccessible. Elle avait l’art des coiffes et savait mettre en valeur son visage en assemblant ses cheveux noirs en couronne, ce qui lui conférait l’allure d’une reine. Cette femme avait connu une grande souffrance, la mort d’un époux aimé, depuis elle s’était refermée et réfugiée dans la lecture. Elle aimait particulièrement les belles histoires d’amour mélangeant romantisme et aventures.
Margot connaissait Émile en tant qu’écrivain, elle avait lu deux de ses livres et avait été séduite par le style romantico-désespéré qui filtrait de ses pages semblant couler comme une source jamais tarie. Elle avait parfaitement perçu le désespoir entre les lignes et cela la touchait, lui rappelant cet être cher disparu depuis plusieurs années déjà. Alors quand son fils en pension à Saint-Gabriel lui avait dit dans une lettre enflammée que son professeur de français était Émile B., elle en avait conçu beaucoup de fierté et en avait profité pour acheter son dernier roman qui venait de paraître : Les Enfants de demain. Cette histoire aux accents autobiographiques racontait l’éducation et l’élévation de jeunes enfants à travers le strict enseignement judéo-chrétien de l’après-guerre. Il posait une question importante : était-il nécessaire de briser la personnalité de jeunes hommes afin de leur inculquer les fondements même de l’éducation ? Question qui, aux yeux de la belle Margot, restait sans réponse, tant sa culpabilité d’avoir éloigné Daniel d’elle-même était grande.
Après avoir achevé la lecture des Enfants de demain, Margot s’installa à son secrétaire, prit son plus beau stylo, contempla la mer qui s’étendait à perte de vue depuis l’immense baie vitrée de sa villa, resta quelques minutes le regard perdu dans un lointain sans vague, puis lentement, commença à écrire.
Margot avait du style, elle en était consciente et pourrait en jouer à loisir. Jeune, elle était en français, régulièrement le meilleur élément de la classe en dissertation ; la poursuite de ses études littéraire puis l’obtention des diplômes requis avaient confirmé ses bonnes dispositions. Seulement depuis la disparition de son époux, elle se sentait seule, très seule ; et c’est surtout un besoin de partager de belles émotions avec un esprit qu’elle considérait comme supérieur qui la poussait aujourd’hui à prendre la plume. Il y avait aussi une part de jeu dans sa démarche, elle avait décidé d’entretenir le mystère, ses lettres resteraient délicieusement anonymes, seul figurerait son prénom et l’adresse d’une poste restante. De plus, elle ne souhaitait pas tomber en pâmoison devant l’auteur édité, primé et reconnu. Elle souhaitait traiter d’égal à égal, et entendait bien rendre Émile sensible au charme de sa plume. C’est ainsi qu’elle s’immergea dans la rédaction de sa première lettre à destination du lauréat du prix Fémina.
Émile,
Vous me pardonnerez, je l’espère, cette familiarité qui me fait utiliser votre prénom alors que je devrais commencer ma lettre par : « Monsieur ». Mais ayant lu deux de vos livres, j’ai le sentiment étrange de vous connaître, d’avoir pénétré un univers poétique où se mêlent romantisme et désespoir.
Alors que la mer s’étend à perte de vue de l’endroit où je vous écris, j’ai à mon tour le désir de vous conduire dans mon univers…
Imaginez-vous Émile, au début du siècle, en partance sur un paquebot à destination d’un continent promettant aventures, mystères et richesses potentielles, avec une belle inconnue dont l’attitude mystérieuse vous fascine et vous séduit. Elle, sûre de son charme, un brin capricieuse, vous maintenant à distance afin de mieux vous séduire. Vous, rêvant de conquêtes, autant territoriales que féminines, et pensant que certaines contrées sont plus faciles à conquérir qu’un cœur féminin ténébreux et secret. Imaginez alors quels seraient vos délicieux tourments en ma compagnie…
*
L’Eiffel, quitte Le Havre à destination de New York au début du printemps 1900. L’Eiffel est un paquebot construit pour défier les mers, transporter le courrier et permettre aux riches héritières d’aller au-devant de nouveaux mondes et de rencontrer des aventuriers.
Vous êtes un de ces aventuriers à la solde de son pays dont le rôle est de reculer les limites des frontières de l’inconnu. Des femmes, vous appréciez les aventures passagères, la légèreté du ton, les parfums envoûtants et les nuits d’ivresse.
Le départ de ce navire est déjà en soit une aventure, des centaines de personnes se pressent afin de venir saluer ceux et celles qui rejoindront des terres inconnues et mythiques, réalisant ainsi le voyage qu’ils ne pourront jamais s’offrir.
Il est environ 19 heures, L’Eiffel a quitté le port depuis une dizaine d’heures et il y a bien longtemps que la terre n’est plus visible. Avant de passer à table, vous avez bu quelques bières en compagnie d’inconnus et vous arpentez le gigantesque pont de ce navire qui sera votre compagnon durant un peu plus d’un mois. L’air est vivifiant et les rafales de vents fouettent votre visage alors que votre regard se porte au loin vers ce que vous appelez l’aventure inconnue. Une rangée de siège posée sur le pont en bois semble attendre les candidats à la détente alors que la modernité du paquebot vous impressionne. Votre esprit se perd sur l’intemporalité du voyage maritime. Pendant que, le regard perdu vers l’horizon, vous méditez sur la faiblesse de la condition humaine, une femme s’avance lentement sur le pont. Elle ne prête aucune attention à votre présence, occupée qu’elle est par la lecture d’un gros ouvrage à couverture cartonnée. Cette femme se nomme Margot, la croiser à présent, même à l’intérieur d’un roman naissant, peut être, pour vous Émile, un élément déstabilisant. Cette femme est jeune, environ trente ans, et porte en elle, tous les ingrédients d’une scientifique.
Mu par une étrange pulsion, vous la saluez et lui adressez la parole :
— Mes hommages du soir, Madame ! Puis-je savoir ce qui capte ainsi votre esprit au point de vous faire négliger la beauté de cette mer aux accents si nostalgiques ?
Un instant, la jeune femme quitte des yeux son livre et tourne son regard vers l’inconnu.
— C’est un ouvrage sociologique intitulé : Les Indiens d’Amérique du Nord, vie et coutumes.
— Par intérêt personnel ou dans le cadre de vos occupations professionnelles ?
— Je suis ethnologue et je me rends en Amérique afin d’enrichir ma thèse. Je vous prie de m’excuser.
Et, fermant son livre, elle poursuit son chemin tranquillement.
Alors que Margot s’éloigne, Émile admire discrètement la fine silhouette qui semble à peine effleurer le pont de son pas discret.
La suite, cher Émile, si suite, il devait y avoir, la suite dans une prochaine lettre…
C’est par cette formule que Margot terminait sa lettre, ponctuant :
Votre dévouée correspondante.
Émile était resté abasourdi. Certes depuis la reconnaissance de son talent, les lettres affluaient entre les maisons d’édition, quelques amis du passé qui ressurgissaient par miracle ou simplement des courriers d’admirateurs, mais le ton de cette lettre, la façon dont Margot jouait avec lui, lui imposant des personnages nés d’un imaginaire nourri de la réalité, tout cela l’interpellait étrangement.
Il se sentait comme pris, aspiré dans un jeu dont il ne détenait pas les cartes maîtresses. Cependant, tout cela lui plut, le projetant irrémédiablement dans l’univers fantasmatique d’une inconnue qui savait jouer avec les mots autant qu’avec les situations. Il relut la lettre plusieurs fois. Puis triomphant, se leva tout joyeux et dit à sa femme de ménage Lucile, en quittant son minuscule et désuet appartement de Bagneux :
« Elle veut jouer ! Eh bien, jouons, il y aura deux histoires en une, et après tout, cela n’est pas fait pour me déplaire ». Le soir après une harassante journée, alors qu’habituellement il passait sa soirée à relire les copies de ses élèves, Émile s’installa à son bureau et commença une correspondance avec Margot, mettant ainsi en route sans le savoir, la trame de son nouveau roman.
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