dimanche 4 novembre 2007

Retour sur terre

Cette toute jeune femme qui marchait devant Adam réveilla immédiatement en lui une foule de sentiments étranges. Elle allait, à un pas cadencé, sorte de marche forcée de la jeunesse.
Elle était vêtue d'un blouson de cuir “style motard”, d'un pantalon aussi noir que les regards qu'elle jetait aux malheureux passants qui croisaient son chemin. Noir encore était le minuscule sac à dos en skaï brillant qui avait le droit d'être accroché sur ses épaules, et noires toujours ses boots serrées avec lesquelles elle martelait le sol comme une forcenée.
Il était clair que la Terre entière appartenait à cette jeune fille qui se voulait une conquérante avant même d'être une femme.
Un détail cependant attira l'attention d'Adam. Elle portait un cintre métallique d'où pendait une robe longue qui, bien sûr elle aussi, était noire. Dépassant du plastique du teinturier, la base de cette robe dévoilait des motifs de féminité et de séduction tout à l'inverse de ce que la jeune fille offrait au premier regard : dentelles, volants à jours.
Prochainement, ce soir peut-être, elle enfilerait cette sublime parure mettant en valeur en les dénudant ses fragiles épaules, et présenterait un corps de femme naissante au regard affolé d’un jeune homme encore vierge.
« Oui décidément, pensa Adam, dès leur plus jeune âge les femmes nous trompent en se présentant à nous telles qu'elles ne sont pas. Et l'image qu'elles nous offrent fait naître en nous des désirs qui ne sont que très rarement à la hauteur de leurs aspirations. Que ne suis-je revenu sur terre pour retrouver le même schéma qu'il y a vingt mille ans. Et il se souvint du Paradis terrestre et de la faute originelle. Mais les femmes étant conçues pour enfanter, honorer leur beauté n'était que rendre hommage au Créateur. Rien n'était simple pour Adam depuis son retour sur Terre. »
Il était 8 h 30, tôt le matin, il avait toute la journée devant lui pour voir, observer et peut-être comprendre. Cette toute jeune fille qu'il avait croisée lui avait donné des indices incomplets. Il descendit rapidement quelques marches, passa la barrière de paiement et se retrouva sur un quai de métro entouré d'une foule d'hommes et de femmes qui semblaient promis à une nouvelle existence car l'aube d'une journée naissante est comme l'espoir d'une vie nouvelle. La rame de métro arriva, elle engloutit en elle cette imposante foule, semblant l'ingérer alors qu'elle repartait vers un quai de lumière.
Adam trouva malgré tout une place assise d'où il pouvait à loisir observer ce monde qu'il redécouvrait. Il y avait devant lui une mère et sa fille d'origine espagnole, un homme noir qui paraissait porter en lui l’amer déchirement d'un pays qu'il avait dû quitter et qu'il ne pouvait oublier, et d'autres visages plus flous qui s'estompaient comme sous l'effet d'un filtre lointain. La mère parlait à sa fille avec un délicieux accent qui chantait comme une mélodie andalouse, alors que la jeune fille, le regard pur et l’air enjoué, semblait s'amuser de la seule vision d'Adam. Elle n’avait aucun accent et était beaucoup plus douce, moins belliqueuse que la première jeune fille qu'il avait croisée. De très beaux cheveux noirs encadraient son visage et tout en elle rayonnait du simple bonheur d'exister !
Les deux femmes descendirent, laissant Adam à ses observations. Au fil des stations où le métro s'arrêtait, chargeant et déchargeant des cohortes d'inconnus, Adam voyait défiler la ville entière.
Il était à Paris vers la fin du xxe siècle et observait avec frayeur la déliquescence de notre société. L'affichage massif et commercialement agressif imposait aux usagers du métro des images mercantiles. Il régnait sur les visages des voyageurs une infinie tristesse, comme si la vie n’était que l'antichambre de la mort. De plus, un défilé permanent d'hommes et de femmes dans un état de misère avancée passait et repassait, l'un mendiant, l'autre vendant un journal, le troisième jouant un morceau de musique emprunté au répertoire mondial. Adam ne put supporter plus longtemps l'idée d'une telle médiocrité pour ses contemporains. Il s'élança et jaillit hors du trou noir vers la lumière.
Il était ressorti place de la Concorde, un amas de voitures paralysant le trafic interdisait tout mouvement. À l'intérieur des véhicules, les gens semblaient attendre la fin du monde, comme indifférents aux embouteillages.
« Mais c'est absurde, comment en sont-ils venus là ? » pensa-t-il avant de se réfugier dans le jardin des Tuileries où il retrouva un peu de sérénité.
Il marcha longtemps, l'air était frais, nous étions en novembre. Des nuées d'oiseaux s'abattaient sur ce que la fin de l'automne et les quelques passants solitaires voulaient bien laisser comme miettes avant la venue de l'hiver. Il passa sous l'arc du Carrousel et arriva devant le Louvre où il fut surpris de retrouver à nouveau la foule.
Du monde entier, les peuples venaient admirer les trésors des civilisations antiques. Sous le fallacieux prétexte de la préservation du patrimoine culturel, les autorités de notre pays avaient pillé presque systématiquement des peuples et des civilisations disparus. Il restait aujourd'hui un intérêt manifeste des populations pour ces civilisations reparties vers le néant.
Adam pénétra à l'intérieur du Louvre. L'idée même de revivre l'histoire du monde en sens inverse le séduisait. Il en trouva la présentation bien faite et harmonieuse. Les statues grecques figées pour l'éternité semblaient plutôt, à travers leur regard lointain et transparent, se contempler elles-mêmes qu'observer les visiteurs. Visiteurs dont il était difficile de dire s'ils venaient là par simple curiosité, par égard envers l'art ou simplement parce que le Louvre était le passage obligé de l'étranger en errance à Paris. Les touristes chinois, italiens, grecs, suédois ou américains étaient les descendants de Gengis Khan, César, Ulysse et autres macédoniens qui, à défaut de territoires, étaient en quête de culture.
Adam traversa les époques à travers les différentes salles du Louvre. Il observa longuement des femmes figées dans des pauses langoureuses, des fruits sur des natures mortes, ou le clair-obscur d'un ouvrier orfèvre sur un métier depuis longtemps oublié. Les scènes guerrières et les gens d'armes le fascinaient, il s'interrogeait sur l'incapacité des hommes à s’accorder les uns avec les autres. Ces scènes guerrières étaient comme un aveu de faiblesse du genre humain.
En effleurant discrètement le marbre des salles égyptiennes, Adam eut le sentiment très fort qu'à travers son respect de la mort et du passage dans l'au-delà, cette civilisation pourtant polythéiste atteignait une dimension mystique que l'on ne retrouve que très occasionnellement dans d'autres civilisations.
Il contempla très longtemps le foisonnement créatif des artistes qui avaient peuplé l’humanité depuis son commencement jusqu'à ce jour. Chaque homme, chaque créateur s'était à sa façon pris pour Dieu. Ces gens avaient consacré leur vie à reproduire ce qu'ils voyaient, ils étaient les témoins inexorables de ces civilisations disparues. Ces hommes étaient des comètes qui avaient brillé un instant avant de s'éteindre à jamais, laissant juste une empreinte magique et souvent anonyme de leur éphémère talent.
Adam se sentait bien en cet endroit, il avait été envoyé sur Terre en observateur invisible et depuis son arrivée il ne faisait que cela : observer, découvrir et essayer de comprendre ses descendants. Le passage de l’immatérialité à la représentation physique instantanée était un pouvoir qui avait été conféré à Adam pour sa mission sur Terre, il en usait et s’en amusait à loisir.
Adam, lui, savait. Il avait les réponses aux questions que se posent les hommes durant leur existence. Il avait approché de près le Créateur et était devenu plus encore qu'un homme : une légende.
Sa vie terrestre, si elle avait été éphémère, avait comme celle de la plupart des hommes été bien remplie. Peut-être la Terre et le jardin d'Éden ne faisaient-ils qu'un, simplement les hommes ne savaient pas voir, et leur fond de cupidité ne leur permettait pas de percevoir les trésors qu'elle recelait. Adam, comme tous les hommes avait aimé, comme tous ses semblables il avait été tenté, et comme eux avait succombé aux délices de la tentation.
Les délices de la chair n'étaient-ils pas ce que notre cerveau en faisait, et l'idée même qu'ils pouvaient nous nuire et étaient interdits ne les sublimait-ils pas, nous attirant comme des papillons nocturnes immanquablement vers la lumière.
Les retours épisodiques d'Adam sur Terre n'étaient soumis à aucune contingence de lieu ni de temps. C'est ainsi qu'il quitta Paris, son métro et ses embouteillages pour se retrouver en Italie en plein après-midi, par une chaleur torride.
Rome, ville antique, éternelle… Mais l'éternité existe-t-elle sur Terre ? Cette réponse Adam ne l'avait pas. Il s'interrogea un instant puis se mit à marcher. Le tourisme seyait à merveille à son rôle de visiteur clandestin.
C'est en passant devant le théâtre antique que les images du passé se mirent à défiler dans son esprit et même devant ses yeux. Une foule de gens, citoyens romains, se pressait afin de rejoindre le cirque. Adam se mêla à eux et se posa tranquillement sur les marches, entouré de gens passablement excités.
Le sable de l'arène était d'un jaune-beige clair, presque transparent. Deux colonnes de gladiateurs précédées par quatre légionnaires portant trompettes et étendards annoncèrent l'ouverture de ce qui semblait s'appeler des “jeux”. Puis, après une courte et solennelle présentation des gladiateurs esclaves à César, les combats commencèrent. Aux quatre coins de l'arène, des combattants sortaient cuirassés, glaives, lances et filets s'entre-déchiraient déjà.
Adam fut pris de nausée. Toujours les armes, la destruction et le sang. Il quitta cet endroit et cette époque qui lui semblait trop lointaine dans la hiérarchie du temps et trop empreinte de barbarie.
Sa nouvelle projection l'amena sur les berges d'un fleuve. Sous ses yeux aucun élément de datation, seule une végétation laissée un peu à l'abandon et des champs cultivés s'étendant à perte de vue. Un chemin longeant la rive semblait emprunter lui aussi le cours tranquille du fleuve.
Adam s'arrêta un long moment en contemplation. Peu importait l'époque, le lieu et les événements qui interviendraient par la suite, il se sentait bien. L'air était pur, les fleurs presque translucides aux couleurs pastel frissonnaient sous l'effet d'une brise salvatrice qui caressait le visage et faisait ondoyer les cheveux.
Les crissements des roues d'un chariot encore lointain se firent entendre. Visiblement, il devait être chargé car les roues à chaque tour laissaient échapper une plainte sourde et douloureuse. Après un long moment, l'étrange cortège apparut, un vieil homme tirant deux bœufs qui précédaient la charrette emplie de foin. Au sommet, les jambes délicatement posées sur le côté, une jeune fille, mélange de pureté et de sérénité, semblait attendre paisiblement que l'attelage la conduise à son village.
Le village était en contrebas dans la vallée, un peu à l'écart de la route du fleuve, et des fumées s'échappaient de certaines maisons en montant lentement vers le ciel.
Les cheveux blonds de la jeune fille semblaient avoir vécu au rythme des travaux des champs et quelques brindilles de paille et enveloppes de grains de blé semblaient comme autant de réminiscences de l'accomplissement d'un dur labeur. L'ovale de son visage, ou du moins l'esthétique qui s'en dégageait lui conférait le rang de vierge des moissons. Elle était vêtue d'un drapé bleu ciel comme celui que l'on voit dans les églises sur les madones symbolisant la Vierge. En passant, elle contempla Adam quelques instants avec un visage d'une infinie tendresse. Puis rapidement, après le passage de la charrette, Adam n'eut plus sous les yeux que le dôme de la paille entassée et les épaules graciles de la jeune paysanne.
Il resta en émoi un instant qui lui parut une éternité, si tant est que l'on puisse définir l'éternité. Le passage de cette femme lui avait coupé son processus analytique et méditatif, il était placé sous l'influence de sa sérénité et du léger sourire qu'elle lui avait adressé. Cette femme aurait pu être la Vierge, mais elle n'était qu'une femme. Adam ne connaissait pas tout de la vie céleste, mais si lui avait le pouvoir de passer d'un monde à l'autre, d'une époque à une autre, la vierge pouvait aussi probablement apparaître sous le visage d'une jeune paysanne, dans une époque qu'il ne savait même pas définir.
Il eut envie de la suivre. Après tout, n'était-elle pas une femme ? La suivre comme on suit une femme pour un sourire, un regard, une tendresse sous-jacente, une courbe délicieuse à laquelle on a envie de se soumettre sans condition. Et puis il lui semblait qu'elle le comprendrait, lui, le premier homme, perdu dans cet univers où le temps ne règne plus en maître, voyageur égaré dans des mondes de souffrances et d'obscurantisme, où l'homme semblait passer presque inexorablement à côté de son bonheur…
Adam prit donc la direction du village en ne sachant s'il la reverrait, mais avec l'espoir que le hasard la mettrait encore sur son chemin.
Alors qu'il suivait tranquillement la route, le grondement d'une horde de cavaliers se fit entendre. Au loin, le crépitement du galop des chevaux s'amplifia soudain et une meute éperdue dans un tonnerre tourbillonnant de poussière le dépassa en un instant. Adam s'était jeté sur le bas-côté du chemin dans les hautes herbes et il ne garda des cavaliers qu'une vision diffuse mais très cauchemardesque. Le noir régnait en maître et le cliquetis des armes brinquebalant au milieu des cris et des hennissements des chevaux laissait présager pour les habitants du lieu une bien funeste destinée. Adam pensa immédiatement à la jeune vierge qu'il avait aperçue, juchée sur le chariot. Qu'adviendrait-il de cette jeune fille ?
Il observait tour à tour le village qui était situé à environ deux kilomètres et la meute assoiffée de barbarie qui se trouvait déjà à mi-chemin entre le village et lui. Il se transporta au cœur même de la place alors que la jeune fille et son vieux compagnon pénétraient dans l'enceinte du hameau. Il la prévint du danger : les hordes du mal allaient s’abattre sur eux.
Alors que son vieux compagnon criait aux gens de fuir, les premiers cavaliers pénétraient à toute allure au cœur même du village.
Le vieil homme les entraîna rapidement tous deux à l'intérieur d'une maison, souleva une trappe dissimulée dans le sol et les fit descendre par un escalier de bois. À l'extérieur, on entendait le cliquetis des armes s'opposant aux fourches et le crépitement du feu qui commençait à prendre sur les premières maisons.
L'homme les guida à travers un souterrain étroit, humide et complètement obscur, alors qu'à l'extérieur on percevait les cris des villageois qui n'avaient pas fui. Adam, plus encore que s'il l'avait eue devant les yeux, vivait cette scène de massacre dans son esprit, une lance transperçant un des villageois qui fuyait, une torche s'abattant sur un toit de chaume. Massacre, horreur, souffrance, la litanie du peuple poursuivi par ses agresseurs.
Adam pleura en sortant du tunnel obscur qui les avait menés au bord de la rivière. Ils étaient en contrebas d'un talus bien dissimulé par les longues branches tombantes d'un arbre centenaire.
— Nous sommes sauvés, leur dit le vieil homme dans sa langue. Ce sont les troupes de Keneth le Rouge. Ils détruisent et pillent sans pitié, cherchant nourriture, femmes et butin. Il y a cinquante ans qu'ils n'étaient pas revenus dans le pays. Il y a un village à dix lieues d'ici, il faut le prévenir rapidement.
Adam contempla le visage de la jeune fille. Il s'en dégageait une infinie tristesse et nul mot ne sortait de sa bouche. Elle était choquée et se réfugia dans les bras du vieil homme. Adam passa la main dans les cheveux de la jeune fille, souleva son visage et lui dit :
— Je préviendrai les gens du village voisin.
Puis il disparut.
Ayant tenu parole, il changea à nouveau d'époque. Il était arrivé à peu près à la moitié du xxe siècle, dans un pays où semblaient régner l'ordre et la terreur. Des voitures blindées équipées de caméras circulaient dans les deux sens, chargées de soldats ou d'officiers en uniformes noirs zébrés de galons argent. Aux casquettes plates et à l'allure des véhicules, il reconnut immédiatement la guerre de 1940.
Grâce au pouvoir qu'il avait de voyager sans être vu et de déplacer son corps à travers l'espace à la vitesse qu'il souhaitait, Adam rejoignit un camion et s'assit sur une banquette en compagnie de détenus. Là, il observa des gens vêtus de guenilles, portant tous un numéro inscrit à hauteur de la poitrine, les yeux hagards, dans un état de délabrement physique et moral qu'il n'avait encore jamais observé.
À l'arrière du camion, deux soldats casqués et armés tenaient en respect les passagers de ce convoi de misère et de souffrance.
Après un voyage d'une vingtaine de minutes, le camion stoppa. D'autres véhicules les accompagnaient. Des ordres fusèrent çà et là, auxquels tout le monde semblait obéir avec empressement et peur panique. La ridelle du camion s'abattit, les deux soldats sautèrent immédiatement au sol en tenant en respect les passagers. Deux officiers allemands aux uniformes rutilants affichèrent ouvertement leur cruauté et leur empressement d'en finir. On fit rapidement aligner les détenus face à une immense fosse dos tourné à leurs agresseurs. Quatre autres soldats les rejoignirent. Le claquement sec et odieux des armes des soldats, les rafales qui durent une éternité, les corps distendus tombant les uns sur les autres, quelques cris de révolte s'échappant des corps meurtris, puis le silence. Cette séquence insoutenable, Adam l'avait vécue comme si c'était lui que l'on tuait.
Quelques ordres vinrent à nouveau briser le silence, les soldats jetèrent à la hâte les corps qui ne s’étaient pas affaissés dans la fosse, puis encore des ordres, des portières qui claquent, des voitures qui démarrent, la poussière sur la route… et le silence, pesant, comme cette mort qui rôdait à présent en ces lieux de cruauté et de désolation.
Adam observa les corps criblés de balles et couverts de sang. Parmi eux une jeune fille d'une surprenante beauté, au visage intact, affichait dans la mort une expression de sérénité et d'éternité. Adam s'approcha un peu plus. Il reconnut alors la jeune madone juchée sur la charrette de foin.
Autre lieu, autre époque : Adam, dans une de ses nouvelles projections surgit au cœur de Paris, en pleine Révolution française. Un peuple entier semblait en marche vers un nouvel avenir. L'armée en costume bigarré se frayait, sous les acclamations, un passage d'un pas décidé.
« Allons donc, pensa Adam. Que se passe-t-il encore ? À croire qu'il ne m'est donné d'arriver que dans des époques troublées. »
Les cris des citoyens se mélangeaient au pas des soldats et au tumulte de cette ville en fête. Mais bien vite Adam comprit qu'il s'agissait d'une fête macabre. Tirée par deux chevaux et encadrée par des soldats, une charrette transportant des hommes et des femmes avançait sous les huées et les crachats de la foule. Quelques nobles français allaient payer de leur vie le tribut de la haine et de la jalousie.
L'étrange cortège arriva bientôt place Louis XV — plus tard place de la Concorde — où l'ombre d'une guillotine tombait déjà, tel un couperet sur la foule rassemblée. Ces gens qui tomberaient dans quelques instants sous les cris d'un peuple assoiffé de sang gagneraient en une seconde une noblesse qu'ils n'avaient que de rang, en rejoignant l'éternité.
Les victimes furent rassemblées, bien gardées par les soldats de la République en un enclos ceint d'une barrière. Les mains des hommes étaient liées dans le dos. Une fois encore, le diable triomphait en répandant le sang. Adam se fraya un passage à travers la foule. Il arriva à l'enclos alors que les premières têtes tombaient, roulant ensanglantées au pied de l'échafaud.
Mû par un désir de communiquer une dernière fois avec ces pauvres gens victimes de la folie humaine, Adam pénétra à l'intérieur de la cage où ils étaient enfermés. Avec les quatre hommes qui attendaient leur exécution, il y avait une femme, les yeux clos, en prière. Nul doute une fois encore, cette femme était la même, celle qu'il avait rencontrée lors du massacre du village et lors de l'exécution par les troupes allemandes.
« Mais qui es-tu ? demanda Adam s’adressant à elle.
— Qui je suis ? répondit avec douceur la jeune femme en ouvrant lentement les yeux. Mais tu le sais bien, ou tu l'as deviné. Ta mission était d'observer et tu as vu. Chaque fois qu'un homme tue un autre homme, c'est un peu de lui-même qu'il supprime. Chaque jour que je meurs dans la souffrance, ma résurrection devient plus douloureuse et l'amour s'éloigne un peu plus du cœur des hommes. La souffrance d'hier, celle d'aujourd'hui et celle de demain se mélangent en un grand cri de douleur. Le soir j'offre ma vie pour expier leurs crimes.
— Mais tu es jeune et belle, s'il te plaît, ne meurs pas. Reste, j'ai le sentiment de t'aimer. »
Alors qu'il finissait sa phrase, on emportait la jeune fille. Elle monta les escaliers, regarda la foule une dernière fois. Il n'y eut plus un bruit, plus un murmure. Dignement, elle mit son cou gracile à la disposition du bourreau. La lame tomba d'un coup, couperet ignoble, la tête roula dans le panier d'osier.
Alors le ciel s'obscurcit se chargeant en quelques secondes d'un air nauséabond et de menaçants nuages gorgés de pluie, d'éclairs et de colère divine.
La foule fut prise d'effroi, et les visages distordus et difformes avaient une expression de peur indicible. En quelques secondes, l'enfer s'abattit sur la foule. La pluie dispersa le monde en même temps qu’elle effaça le sang.
Adam comprit qu’à chaque femme que l'on tuait, c’était la Vierge que l'on assassinait.

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