dimanche 4 novembre 2007

Une bien curieuse cueillette




En ces premières heures d’une lumineuse journée des derniers jours d’octobre, Thomas se sentait bien, il était parti très tôt, vers 5 heures du matin et avait roulé longtemps sur les nationales embrumées jusqu’à la forêt de Senonches. Il traversait maintenant une série de petits villages endormis posés de part et d’autre d’une sinueuse route départementale.
La voiture se faufilait avec dextérité à travers les courbes de l’asphalte, semblant prendre un réel plaisir à cette aventure matinale.
Il arriva enfin au cœur même de la forêt, la route se rétrécissait, ne devenant plus qu’un obscur fil conducteur au sein des ténèbres.
Alors que le jour commençait à se lever, il eut l’impression soudaine de replonger dans une obscurité totale, la forêt enveloppait tout dans son épais linceul végétal.
Il fallut un bon moment à Thomas pour commencer à percevoir quelques formes d’arbres, de souches abattues ou de chemins menant à d’autres lieux tout aussi mystérieux.
Enfin la forêt sembla s’ouvrir acceptant de dévoiler ses mystères et une aurore diffuse s’installa, flirtant délicieusement avec les arbres plusieurs fois centenaires.
Il aimait venir partager ses moments de solitude avec les grands arbres au feuillage dense qui portaient en eux oxygène, chlorophylle et espérance de vie.
Cependant, rien dans cette aube naissante ne pouvait laisser augurer à Thomas Walker l’extraordinaire aventure qui allait être la sienne et qui bouleverserait son existence.
La saison qu’il préférait par-dessus tout, c’était la fin de l’automne, quand après la pluie les rayons du soleil pénètrent au plus profond de l’humus et que les champignons lèvent, soulevant les feuilles mortes pour prendre place dans la forêt.
Thomas s’arrêtait à chaque espèce, essayant de comprendre pourquoi elles poussaient dans tel endroit plutôt que dans tel autre.
Il aimait particulièrement observer les amanites tue-mouches, sortes de chapeaux magiques parsemés de points blancs qui semblaient tout droit sortis d’une bande dessinée enfantine ou d’un conte fantastique. Bien sûr il ne les collectait pas, ceux-ci étant réputés vénéneux, mais il se plaisait à voir avec quelle arrogance ils venaient défier les autres éléments de la forêt.
Une espèce l’obsédait particulièrement, allant même jusqu’à hanter ses nuits d’hallucinations miraculeuses, c’étaient les bolets, cèpes de Bordeaux, bolets bais, et autres variantes de cette savoureuse espèce.
Il avait une véritable vénération pour ce champignon et son aspect sensuel. Lorsqu'il trouvait un cèpe il lui arrivait de tapoter amicalement son chapeau, de le regarder amoureusement, d’évaluer sa forme, ses couleurs ou sa fraîcheur, puis il le retournait afin d’en observer la mousse. Hommage suprême à la nature, il l’embrassait parfois.
Son comportement avec les champignons avait un côté animiste. Quant à la raison de cette fascination, Thomas aurait été bien incapable de l’expliquer.
Ce jour-là, après avoir profité pleinement de l’impression de bien-être que lui procurait la forêt, il marcha longuement sur un matelas humide de feuilles séchées et de branches mortes, rencontrant toutes sortes d’espèces inconnues et étranges. Il s’arrêtait, observait, profitait du parfum d’humus qui s’élevait lentement de la forêt en cette heure matinale.
Au fur et à mesure de sa progression, il eut l’impression qu’il se fondait avec cette nature, qu’elle était intemporelle, qu’il devenait lui même un végétal, qu’il appartenait tout entier à cet univers qui l’entourait.
Durant de longues minutes, il vécut dans la magie de ce rêve, et revint à lui lorsqu’il se trouva nez à nez avec une variété de cèpe qu’il ne connaissait pas. Il y en avait quatre, groupés en ordre de bataille, leurs pieds étaient énormes et leurs chapeaux menus présentaient une couleur orangée inhabituelle. Thomas les ramassa pensant qu’il se ferait dire par quelque pharmacien local s’ils étaient ou non comestibles. Il poursuivit sa longue marche à travers bois détrempés et clairières accueillantes, mais malgré la saison qui était propice, la cueillette s’avérait bien maigre et les champignons rares.
Les heures s’étaient écoulées, il était près de midi, l’atmosphère se réchauffait et l’air devenait plus sec. Le soleil avait pris le meilleur sur les brumes d’automne, la chaleur ambiante achevait à présent de dissiper les nuages et de sécher la vaste forêt domaniale aux innombrables allées, gigantesque labyrinthe dans lequel le promeneur semblait pouvoir se perdre à jamais.
Thomas se trouva devant une trouée qui annonçait un chemin, ce chemin longeait les champs et était à claire-voie. Bien qu’il fut las et fatigué de son long périple, il ne supportait pas l’idée de rentrer bredouille, de ne pas assouvir ce besoin qu’il avait de les cueillir, de les toucher, de les posséder en quantité.
Ce chemin serpentant en lisière de forêt semblait ne mener nulle part, il présentait un aspect différent des sentiers empruntés jusqu’alors, il était chaud, lumineux et hospitalier. Thomas pensa à ce que lui avait dit un jour un vieux mycologue : “il faut toujours marcher dans les rais de lumière”. Le vieil homme avait raison, un peu partout, au gré de ce qui semblait être le hasard, émergeaient des cèpes pour la plupart petits ou de taille moyenne.
Soudain il vit, trônant presque en plein milieu de l’allée, deux cèpes. L’un d’eux faisait bien trente à quarante centimètres. Il offrait à l’œil des teintes végétales pastel et douces que l’on ne trouve que dans la nature.
Thomas était au comble de la joie, il exultait. Il les cueillit presque religieusement et les déposa avec soin dans son panier d’osier.
Sa cueillette commençait à devenir imposante. Champignon après champignon, le poids du panier augmentait, le garçon furetait partout soulevant les fougères pour mieux découvrir ses amis.
Il parcourait les sous-bois dans une partie vallonnée, à la vitesse d’un chercheur d’or qui, grisé par un filon, perdrait la tête dans sa quête d’abondance. Pour lui point de repos, ici un cèpe, là un autre, chaque découverte était ponctuée d’un commentaire ou d’une exclamation. Puis revenant dans l’allée, il en découvrit un autre, encore plus grand, encore plus beau. Au comble de l’excitation, il en embrassa le chapeau tout en lui parlant.
— Tu es superbe !
Et, achevant de le jauger :
— Je te garde avec moi, tu es trop beau.
Il en trouva encore trois autres semblables à celui-là ; alors harassé par le poids de son panier et des sacs, il décida de les déposer dans sa voiture et de faire une dernière incursion dans la forêt.
Thomas était comme ces joueurs qui, pris de folie, enivrés par leur passion, perdent le contrôle de leurs sens, deviennent fébriles et rejoignent par leur comportement les prémices de la folie. Il déposa son précieux butin bien à l'abri dans le coffre de sa voiture, classant les champignons par variété et par taille.
Il était tard, près de 2 heures de l’après-midi, cela faisait plus de sept heures qu’il arpentait la forêt, il n’avait pas vu le temps passer et ne se sentait pas même fatigué.
C’est le cœur joyeux et les sens impatients qu’il se retrouva quelques instants plus tard à nouveau au beau milieu de l’allée aux senteurs automnales qu’il venait de quitter.
Il marcha encore un long moment sur des chemins inconnus avant de ressentir soudainement une impression étrange, une curieuse sensation de pesanteur, comme si la forêt se dérobait sous ses pas et emportait son esprit en de ténébreuses contrées.
La végétation environnante était la même, pourtant elle avait changé, peut-être les couleurs étaient-elles plus foncées ou moins définies comme dans un songe porteur de prédestination. Thomas ressentit en lui-même également un profond changement. Il tapota du pied la terre : oui, les branches craquaient bien, et les feuilles mortes bruissaient également sous ses pas. Un petit cours d’eau fait d’eau de pluie croupissante, comme il en existe dans les forêts, stagnait plus qu’il ne s’écoulait au pied d’un dévers.
Il prit une pierre et la lança dans l’eau, le bruit qui revint en écho acheva de le rassurer.
Il continua sa lente progression dans cette surprenante forêt, plus intéressé par ce qui émanait d’elle que par la poursuite de sa cueillette.
Cependant, seul au milieu d’une petite clairière, il aperçut un incroyable cèpe de Bordeaux ; il faisait bien entre soixante-dix et quatre-vingts centimètres de haut. Thomas n’en avait jamais vu d’aussi extraordinaire. Son pied offrait en sa base un renflement énorme, son chapeau était brun foncé.
Il était seul, bien dégagé, entouré d’arbres tel un éminent personnage accompagné de ses sujets. Thomas s’en était approché, l’observait, le regardait vivre dans son environnement.
Il ne savait pas s’il devait le cueillir et mettre fin à sa belle évolution, ou s’il devait le laisser grandir encore. Après l’avoir touché, tapoté, senti, il s’en sépara comme à regret, non sans lui avoir parlé :
— Ne bouge pas, je reviendrai te voir tout à l’heure.
Non, décidément, il ne pouvait se résoudre à le cueillir. En s’éloignant, Thomas, d’un regard circulaire, repéra bien l’endroit de façon à être sûr de le retrouver. Il poursuivit son chemin. Il y avait de moins en moins de feuilles mortes et de plus en plus de mousse, une mousse verte, étrange, compacte, et de gros oiseaux qui se tenaient sur des troncs d’arbres morts et s’enfuyaient lorsqu’il s’approchait. Des oiseaux semblables à des augures mais posant simplement des questions sans apporter de réponses.
Thomas eut besoin de souffler, il marqua une pause, s’arrêta quelques instants, s’assit.
Quand il se releva il fut stupéfait : derrière lui à quelques mètres, il y avait deux cèpes énormes qui mesuraient bien entre un mètre trente et un mètre cinquante. C’est bien simple, il y en avait un qui était quasiment aussi grand que lui.
Le garçon était certain à ce moment de vivre un rêve ou une hallucination, il en concevait un sentiment de malaise mélangé à une vive curiosité.
Il s’approcha d’eux lentement, les toucha, ils étaient légèrement luisants d’humidité ou de sécrétions végétales. Sur l’un des deux, des feuilles mortes étaient collées. Une limace énorme, monstrueuse, était en train de se délecter en mangeant la base un des deux cèpes. Plus rien ne surprenait Thomas.
Il s’attarda longtemps autour d’eux, l’assouvissement de son désir ne l’entraînait-il pas dans un monde magique et dangereux ?
Dans ce qu’il vivait plus rien n’était réel. Il n’était plus question de cueillette, il fallait simplement observer et se laisser guider.
Thomas n’était pas homme à réagir par la peur ou par la fuite. Il savait qu’il avait mis les pieds dans un univers étrange et désirait poursuivre cette incroyable et magique exploration.
Tout au long de son parcours initiatique il rencontra d’autres espèces de champignons surdimensionnés, amanites tue-mouches, girolles, pleurotes, tout un univers extravagant dont la folie atteignait directement ses sens risquant de compromettre son équilibre psychique.
Thomas eut le sentiment qu’il arrivait dans la partie prégnante de son aventure. Il avançait dans une allée rectiligne interminable. De cette allée il pouvait à nouveau apercevoir le ciel qui, dans un rai de lumière bleue, présentait une enfilade de cotonneux nuages qu’il pouvait presque toucher.
Alors que ses yeux flirtaient avec la ligne d’horizon, Thomas vit au loin une forme diaphane, éthérée, sorte de mouvement improbable et diffus. Il n’en comprenait ni la substance ni la signification, mais la chose avançait. Il se passa un long moment encore, une éternité peut-être durant laquelle la forme imprécise avançait, avançait encore, mais restait abstraite, comme insaisissable.
Thomas était hypnotisé, son regard ne quittait pas la ligne d’horizon. Tout à coup il comprit : la chose n’était pas une chose, c’était une forme humaine et même probablement une femme, magique, irréelle, comme tout ce qu’il vivait depuis un moment déjà. Il lui semblait de loin qu’elle était vêtue de tulle blanc dont les voiles, en épousant les mouvements de sa marche, donnaient à son pas grâce et élégance. Depuis qu’il l’observait, elle avait progressé, elle n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres de lui. Cette femme était belle, innocente et gracieuse, elle portait en elle le charme envoûtant des fées.
Tout à coup, profitant d’une contre-allée elle s’effaça, presque comme par magie.
Thomas ressentit un grand vide, brutal, effroyable, il touchait au but de son incroyable randonnée, il allait entrer en communication avec un rêve vivant, et ce rêve venait de disparaître. Il resta quelques secondes, quelques minutes peut-être, ne sachant que faire.
Fallait-il suivre cette belle inconnue ?
Et belle, l’était-elle ? Il ne l’avait vue que de loin, et elle avait disparu sans lui laisser le loisir de la contempler.
Il se précipita à sa suite dans la contre-allée, courant de tout son désespoir après celle qui était devenue en quelques secondes la femme la plus importante de sa vie. Après quelques dizaines de mètres, il l’aperçut, elle se tenait légèrement en retrait par rapport à la contre-allée, la main appuyée sur le tronc d’un arbre, dans une pose qu’il jugea à travers tout le poids de sa culpabilité, presque moqueuse.
Sa robe de tulle blanc flottait agréablement autour d’elle, empruntant les courants ascensionnels de l’air environnant.
— Où allez-vous Thomas ? l’interrogea-t-elle d’une voix aiguë aux intonations cristallines, mais cependant empreinte de douceur et de sérénité.
« Thomas, Thomas, elle m’a appelé par mon prénom, elle me connaît donc ? »
— Mais vers vous ! répondit-il, non sans un certain aplomb, je vous ai suivie naturellement quand je vous ai vue.
La belle inconnue poursuivit :
— Cette forêt est mon royaume, mais je n’y rencontre que très peu de visiteurs, il faut une grâce spéciale pour parvenir jusqu’aux mondes imaginaires.
« Aujourd’hui vous m’avez rejointe, Thomas, aussi vous dois-je quelques explications. Mais je vous préviens, ces explications ne seront pas rationnelles, et il vous faudra les accepter telles que je vous les présenterai. Voilà, je suis la femme de votre inconscient, je suis une représentation de cette femme avec qui vous ne faisiez qu’un lors de votre gestation avant votre venue sur Terre, celle qui vous a porté, celle qui vous a aimé, celle en qui vous vous fondiez pour être une femme avant de devenir un homme. Je suis aussi pour vous, fatalement, cette première petite fille qui a partagé ses jeux avec vous quand vous étiez enfant et dont les jeux déjà marquaient la différence. Je suis bien évidemment cette première adolescente que vous avez croisée et qui vous a séduite sans que vous puissiez l’exprimer. Je suis aussi celle que vous avez aimée, la première devant qui vous vous êtes agenouillé, celle que vous avez vénérée, alors qu’adolescent encore vous n’osiez exprimer vos sentiments. Je suis toutes les femmes Thomas, celle que vous avez désirée physiquement, celle que vous n’avez pas eue, celle qui vous séduit le temps d’un regard, le temps d’une présence, le temps d’un non dit. Je suis aussi celle que vous avez aimée comme un fou, celle pour qui vous vous seriez damné, cette femme qui vous a montré que Dieu et Diable n’étaient pas si différents peut-être. Comprenez-vous tout cela Thomas ? avait-elle conclu d’un ton volontariste accentuant sa question.
Thomas avait écouté, mi-séduit, mi-fasciné. Cette femme pouvait être selon lui une projection de son imaginaire, un ange venu du ciel ou une créature satanique accrochée à sa perte. Bien que troublé et ne sachant plus en quel monde il se situait, il accepta de continuer à jouer avec les règles nouvelles qu’imposait la jeune femme.
— En tout cas, vous êtes belle, et je me sens proche de vous, je ne sais si c’est votre beauté et le désir que j’ai de vous plaire, de vous séduire, ou simplement si je me range à vous pour la tendresse qui émane de votre personnage, tendresse que je voudrais rejoindre par tous les moyens.
Et disant cela, il avait fait un pas vers elle, peut-être pour la prendre dans ses bras. Elle recula avec douceur.
— Ne cherchez pas à me toucher Thomas, nous sommes dans un monde imaginaire, le charme disparaîtrait et moi avec, ce serait dommage, nous avons tant à nous dire.
— Monde imaginaire, monde imaginaire, reprit Thomas, mais ce champignon derrière vous est bien réel, il est grand, il est beau, luisant, je le touche, il est encore humide de rosée. Je le croque aussi, ajouta-t-il en en détachant un morceau et en croquant dedans avec avidité, il a du goût, c’est un cèpe de Bordeaux.
Au-dessus de Thomas, le ciel s’était à nouveau refermé, la voûte céleste bleu lumière entrecoupée de voluptueux nuages cotonneux avait disparu pour faire place à une espèce de brume obscure environnante et incolore. Curieusement, c’était uniquement des arbres, du sol, des champignons et de cette fée, puisqu’il faut bien lui donner un nom, qu’irradiait la lumière.
— Mais au fait quel est ton nom ? demanda Thomas sur un ton devenu plus familier.
— Mon nom est Lumière répondit l’étrange dame.
— Mais alors, pourquoi vivre dans cet univers sombre, plus proche des ténèbres que de la lumière ? demanda Thomas.
— Mon univers n’est pas sombre, c’est vous qui en avez cette perception car vous ne le comprenez qu’imparfaitement. Avant de discerner la pleine lumière Thomas, il vous faudra traverser l’ombre de votre incompréhension.
— Attendez, ne partez pas ! s’écria Thomas en haussant le ton comme pour la retenir.
— Quoi ? Qu’y a-t-il encore Thomas ? reprit la jeune femme qui s’était déplacée et qui entourait à présent de ses deux bras un champignon.
— Je veux comprendre, répondit simplement le jeune homme.
— Je crois pourtant que je vous ai donné quelques clés Thomas, reprit-elle sur un mode réprobateur, tout tourne autour de l’amour que les hommes donnent aux femmes et que celles-ci leur octroient en retour, et pour aller plus loin, tout tourne simplement autour de l’amour. Je vous suis apparue, Thomas, parce que vous aviez une propension plus grande que la moyenne des gens à dépasser le stade du réel, mais aussi parce que vos interrogations ne pouvaient plus rester sans réponse, sinon vous vous seriez perdu.
— Mais je ne veux pas vous perdre.
La jeune femme lâcha le champignon, embrassa Thomas sur la joue et dit avant de disparaître :
— Traversez la forêt, Thomas, et vous me retrouverez.
Thomas avait senti le contact de ses lèvres sur sa joue, elles étaient fraîches mais lui avaient fait chaud au cœur.
Il marcha un long moment dans cette étrange forêt, en proie au plus profond désarroi amoureux qu’il ait connu, tout semblait perdu en lui, le déchirement était convulsif, devant ses yeux repassait sans cesse l’image évanescente et légère de cet idéal féminin appelé Lumière et qu’à présent il aimait.
Il savait aussi que, probablement, sur terre plus jamais il ne lui serait donné de la revoir, il lui faudrait vivre avec son absence afin de se souvenir de sa présence. Il en aurait pleuré de désespoir, d’amour ou de désœuvrement, mais à présent il avait peur, peur de cette forêt étrange, peur de l’inconnu.
Thomas ne savait pas dans quel univers il était entré, quelles barrières de l’inconscient ou du réel il avait transgressées. Il lui fallait sortir de ce songe dérangeant pour retrouver les voies de la réalité, de sa réalité.
Il était au plus profond du trouble, tout autour de lui était obscur et hostile, il n’y avait plus ni ciel, ni nuages, ni végétation, plus de champignons non plus, seule une masse sombre et informe qui l’entourait et le terrorisait.
L’esprit de Thomas voyageait comme un fou dans un dédale de couloirs ne trouvant plus la voix de la raison. Lumière était-elle un ange ou un démon l’ayant entraîné dans les ténèbres ? Il essayait d’analyser, non ce n’était pas possible, elle lui avait parlé d’amour, elle était donc un ange, il venait délibérément de choisir.
Il poussa sur ses jambes et sur ce qui lui restait d’énergie et se mit à courir.
Thomas était sportif, il courut longtemps, très longtemps ; oubliant le temps pour sortir des ténèbres, il courut jusqu’à ce que son corps et son esprit explosent. Il alla jusqu’aux confins de l’énergie et s’écroula sur un talus, inconscient, ivre de terreur, de vide et de douleur.

*
***

Tout autour d’une silhouette qui reposait dans l’herbe et parmi les feuilles, les oiseaux tournaient, ils semblaient accueillir ce nouveau venu dans leur univers, quelques vaches paissaient avec l’infinie lenteur de ces bovidés qui semblent ne rien attendre jamais de la vie. L’air était frais, le ciel était bleu, tout autour du visage de Thomas allongé dans l’herbe circulait un air vivifiant et tonique. C’est cet air qui ramena le jeune homme à la vie en même temps qu’il sentait quelque chose sur son visage. Il chassa la fourmi téméraire qui s’était aventurée sur la partie haute de son front, se remit debout lentement ne comprenant pas ce qui lui était arrivé, il fit tomber les feuilles séchées qui accompagnaient ses vêtements et se dit qu’il avait bien fait de s’allonger quelques instants sur ce talus, il formait un doux matelas moelleux et chaud.
Thomas ne se souvenait de rien, il ne comprenait pas pourquoi il avait un peu mal aux jambes.
« C’est vrai, se dit-il, j’ai parcouru beaucoup de chemin à pied. »
Il acheva de reprendre ses esprits et d’ajuster sa tenue et se dit simplement sans savoir pourquoi :
— Ah ! Il faut à présent que je marche vers la lumière.

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