Nous sommes en 2550. Le Cybérius parti de la planète Terre cent cinquante ans plus tôt pour sauver ce qui restait de technologie et de sciences avancées, avait à son bord dix hommes et dix femmes triés sur le volet et représentant toutes les couches fondamentales à la survie d’une société et d’un peuple.
Les dix années qui avaient précédé le départ de cette expédition de la dernière chance pour la survie de l’espèce humaine avaient vu chaos, destruction et obscurantisme se répandre sur la terre.
Le début des années 2000 avait été l’ère de nouvelles et très grandes découvertes en même temps que la faillite des systèmes socio-économiques.
Au rang des découvertes majeures, il fallait ranger tout ce qui touchait de près ou de loin à l’espèce humaine, lecture de l’ADN, compréhension et modification du fonctionnement du cerveau humain, création des premières doublures autonomes, répliques quasi parfaites de l’homme. Ces doublures étaient, entre autres choses, spécialistes des déplacements télépathiques, séparation du corps et de l’esprit, et on leur affectait surtout des tâches intellectuelles.
Cette période fut également l’ère de l’éclatement des frontières, du brassage des peuples et des races en même temps que l’asservissement de l’homme aux grandes religions.
Les guerres de religions, jointes aux grandes épidémies, avaient à cette époque décimé le quart de la population, puis un ordre nouveau était né, un Conseil de la Terre avait vu le jour et c’était ce Conseil qui avait permis à l’humanité d’alors, de repartir en bâtissant les fondements de nouvelles valeurs.
Le globe terrestre avait été divisé en huit étoiles par le Conseil de la Terre, les anciens États-Unis d’Amérique devenus Altaïr, les territoires inoccupés du Pôle Nord et du Groenland devenus Polaris, l’ancienne Europe appelée Bételgeuse, les territoires asiatiques englobant une partie de la Russie, la Chine et l’Inde furent appelés Véga.
La mer du Pacifique fut Aldébaran, l’Amérique du Sud Orion, l’Afrique Arcturus et les terres Australes Antarès.
Une nouvelle religion était née : le divinisme ; elle présentait l’avantage de maintenir chaque peuple dans sa croyance, tout en ne bouleversant pas l’ordre nouvellement établi. Durant quelques centaines d’années, une paix fondée sur l’anéantissement des personnalités, le ramollissement des esprits ainsi que la soumission totale au divinisme s’installa en souveraine sur la Terre.
*
* *
Seul refuge pour ceux qui n’acceptaient pas les décisions du Conseil de la Terre : les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris ou la mer du Pacifique d’Aldébaran.
Les évolutions technologiques et scientifiques avaient permis à l’homme, après plus de 2000 ans, d’occuper enfin les fonds marins et de s’en rendre maître.
Des bases entières, véritables citées ou usines étaient à cette époque construites sur terre, puis immergées en état de vide pour être assemblées au moyen de technologies simples mais que l’homme maîtrisait à présent parfaitement. Grâce à ces usines, l’homme pouvait réaliser les plus vieux rêves de Jules Vernes : domestiquer les fonds marins et vivre en se nourrissant de tout ce qui les peuplait. Algues, lichens, poissons, coquillages, anémones de mer, gastéropodes marins, toute cette flore aux couleurs variées et multiples aux formes extraordinaires et aux espèces innombrables nourrissait à présent l’homme et compensait les insuffisances agricoles de la planète. Les rebelles qui s’étaient réfugiés dans la mer d’Aldébaran étaient devenus quasiment invulnérables sous l’eau, au grand dam du Conseil de la Terre qui ne parvenait pas à leur faire une guerre traditionnelle. En effet, tout comme l’homme qui, pour voler, avait emprunté ses attitudes à celles des oiseaux, ceux de la mer d’Aldébaran avaient pour se déplacer sous l’eau, conçu leurs engins selon la souplesse des poissons d’attaques.
Ils offraient donc un armement surprenant, rapide et insaisissable.
À l’instar de ceux de la mer d’Aldébaran, ceux qui avaient choisi les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris avaient également l’avantage du terrain et étaient difficilement traqués par le Conseil de la Terre. De ce fait, deux entités très puissantes s’étaient ainsi constituées et s’opposaient très violemment au gouvernement en place.
Durant les cent premières années, quantité d’esprits supérieurs étaient partis s’installer sur Polaris. Ils avaient d’ailleurs eu des descendants, tous insoumis au Conseil de la Terre. Puis d’autres rebelles étaient venus se réfugier dans la mer d’Aldébaran où ils avaient installé d’autres bases sous-marines encore plus performantes.
L’attitude du Conseil de la Terre à l’égard de ces rebelles avait été dans un premier temps le mépris ; il avait ainsi, sans le réaliser, laissé se développer deux entités toutes puissantes, autonomes, qui avaient à présent chacune ses lois, ses armées et un pouvoir qui devenait de plus en plus imposant chaque jour.
L’ordre s’était ainsi peu à peu inversé entre l’inactivité des six autres étoiles engluées dans les décisions hésitantes du Conseil de la Terre, et la puissance industrielle et financière des peuples de Polaris et d’Aldébaran.
C’est aux environs de 2 400 que ces deux peuples s’unirent pour faire la guerre aux six autres puissances.
Une convention, appelée Convention des Étoiles, interdisait l’usage des armes de destruction massive ou à conséquence atomique immédiate. Seules étaient autorisées les armes à destruction laser autonome ou les armements traditionnels utilisés au début du siècle.
La guerre fut longue et étrange. Les deux étoiles rebelles gagnaient des guerres-éclairs dont elles ne pouvaient assurer le suivi. Elles détruisaient systématiquement les gouvernements en place mais ne pouvaient, après leur départ, assurer le maintien de l’ordre, faute d’effectifs suffisants.
Les gouvernements religieux firent place à des états militaires, les conventions furent bafouées et la guerre devint totale et dévastatrice. Ainsi donc, après plusieurs années de destructions massives, ce qui restait du Conseil de la Terre décida d’expédier dans l’espace, à l’abri de la folie des hommes, un vaisseau d’un type très particulier.
C’est ainsi que, pour sauvegarder vingt siècles de connaissances, de recherches et de découvertes, on construisit le “Cybérius”.
*
* *
La préparation de cette mission fut longue et laborieuse, nous étions en période de guerre, et les autorités qui régissaient le Conseil de la Terre étaient affaiblies. Elles avaient vu leur pouvoir discuté et remis en question car le désordre régnait alors en maître sur la terre.
Les plus grandes sommités de l’époque furent réunies à bord d’un vaisseau que l’on baptisa Cybérius. Il fut lancé dans l’espace dans le plus grand anonymat et dans une confusion générale dictée par la bérézina du Conseil de la Terre qui subissait désormais la loi des deux étoiles rebelles.
Le vaisseau s’éleva d’une base secrète sous le regard de quelques centaines de techniciens et de ce qui restait des dirigeants du Conseil de la Terre, emportant avec lui les espoirs de ce peuple déchu.
À cette époque, les fusées porteuses n’étaient plus nécessaires, la puissance des moteurs atomiques suffisait à propulser les vaisseaux hors de l’atmosphère terrestre. Le Cybérius traversa donc l’atmosphère à grande vitesse et fut hors de vue quelques secondes plus tard.
Il pénétrait l’espace interstellaire à une vitesse sidérante. C’était un immense triangle de 100 mètres de long et de plusieurs milliers de tonnes, propulsé par huit moteurs atomiques.
Sur chaque pointe du triangle du vaisseau figurait l’emblème du Conseil de la Terre symbolisé par un cercle séparé en son milieu verticalement ; la partie gauche du cercle était rouge, la partie droite était constituée de trois bandes horizontales bleues sur fond blanc.
Tout autour du cercle étaient positionnées, dans un rythme géométrique parfait, les huit étoiles du Conseil de la Terre ; elles étaient de couleur or. Ainsi paré, le vaisseau terrien avait belle allure et arborait fièrement ses armoiries.
À bord, l’équipage, hommes et femmes, avait été placé en état d’hibernation avancée. Seules les doublures au nombre de quinze ainsi que quatre doublures de rechange comportant chacune un stock de pièces et cerveaux interchangeables devaient assurer le bon déroulement de l’odyssée du Cybérius.
Ces doublures, hormis une destruction éventuelle, avaient une durée de vie illimitée. Une fois par mois, elles passaient au "vital contrôle" où l’ensemble de leurs circuits était revu et leur cerveau soumis à plus de trois millions de tests à l’issue desquels elles étaient confirmées dans leurs fonctions, ou en cas de défaillance éventuelle, se voyaient attribuer des tâches subalternes ou proposer un passage à la revitalisation.
Les deux tiers de ces doublures avaient été conçues à l’image des hommes, un tiers seulement à l’image des femmes. Doublures femmes et doublures hommes jouissaient du même potentiel musculaire, donc de la même force.
Aucune fonction érotique n’avait été initialement programmée, mais comme les scientifiques les avaient voulues à la parfaite image humaine, les doublures hommes ou femmes possédaient toutes un sexe.
Un marché parallèle du sexe était d’ailleurs né car, à l’occasion des vital-contrôles, les techniciens mettaient en service les fonctions sexuelles de certaines doublures dont on se disputait les faveurs nocturnes sur les bases éloignées et les planètes oubliées.
Mais à bord du Cybérius, on était bien loin de tous ces problèmes, chaque doublure parfaitement à sa place remplissait ses fonctions avec une ténacité proche de l’obsession.
À l’intérieur du vaisseau avaient été recréés la plupart des éléments végétaux que l’on trouvait sur Terre.
On avait stocké un nombre incroyable d’espèces de graines, de plantes, de fruits, de légumes, de façon à pouvoir éventuellement les réensemencer sur une planète lointaine qui pourrait héberger les hommes du Cybérius. Les embryons des animaux les plus divers avaient été également chargés à bord en grande quantité avant le départ de l’expédition. Ils étaient conservés dans des conditions de parfaite reproductibilité. On avait également conçu un jardin où circulait une rivière miniature peuplée d’innombrables poissons.
Cet espace de verdure et de fraîcheur était aussi un havre de paix et une aire de repos à l’usage des passagers du Cybérius, car chacun sur Terre, avant le lancement, savait que ce voyage durerait longtemps, pour ne pas dire l’éternité.
Tout était calme et silencieux à bord.
Le cerveau central assurait une veille permanente et Isis, la doublure numéro un, transmettait les données à la Terre.
Isis était une doublure femme ; on disait qu’elle avait été secrètement préparée pour l’expédition et qu’elle était d’une intelligence prodigieuse, plus de dix fois supérieure à celle d’un humain.
Elle était vêtue d’une combinaison gris-bleu adaptée à ses formes élancées et sportives, la taille ornée d’une large ceinture de plastique transparente, et sur les manches de sa combinaison étaient accrochés son vocal sensoriel, son séparateur d’esprit ainsi que son déflagrateur atomique portable.
Isis était une brune calme et placide dont l’assurance et l’intelligence artificielle avaient, déjà avant son départ, fasciné tous les humains qui avaient eu le privilège de l’approcher. Elle portait les cheveux courts et l’on pouvait lire dans son regard toute la philosophie que lui donnait l’étendue de ses connaissances. À aucun moment dans ses relations, que ce soit avec les hommes ou avec les doublures, il ne lui avait été nécessaire d’imposer un quelconque personnage de composition pour se faire entendre ou respecter. Chez elle, les attributs féminins étaient réduits au minimum et restaient d’une grande discrétion. Elle était l’âme de cette mission et en était consciente.
*
* *
L’équipage de doublures hommes et femmes était entièrement programmé pour exécuter toutes les décisions d’Isis sans le moindre atermoiement.
L’ordre du Cybérius et en quelque sorte le sort de ce qui restait de nos connaissances étaient entre les mains de cette doublure androïde et quelque peu androgyne tout acquise à la cause du Conseil de la Terre. Avec ses cheveux bruns très courts, Isis offrait un physique mi-femme mi-homme qui dérangeait selon les propres termes de l’homme qui, sur Terre avant le départ du Cybérius, s’était occupé de la mission. Ce scientifique s’appelait Joyce ; il avait été à l’origine de toutes les grandes découvertes de ces vingt dernières années, et avait partagé durant de longs mois une intimité totale avec les membres du Cybérius et particulièrement avec Isis. Ce qui ne devait surtout pas arriver s’était naturellement produit : Joyce était tombé follement amoureux d’Isis et n’avait pu supporter l’idée de la perdre, trouvant refuge dans l’alcool et quelques drogues nouvelles à la mode à cette époque.
*
* *
Il faut dire qu’Isis était particulièrement envoûtante avec son regard noir dans lequel on pouvait saisir des connaissances qui n’avaient plus rien d’humaines, avec sa taille surprenante pour une femme — elle mesurait plus d’un mètre quatre-vingt — et sa silhouette élancée juste cernée par quelques rares formes féminines qui accentuaient son côté androgyne.
Si elle était actuellement numéro un de cette mission, Isis n’oubliait pas qu’à l’arrivée de l’expédition sur une planète inconnue dans x années, elle ne deviendrait plus que le numéro 3 derrière les deux astrogénéraux Rigel et Astra.
Ce soir-là, Isis envoya comme chaque jour ses messages à la Terre. Ils prenaient en compte les diverses positions des étoiles et la nouvelle carte astronomique que les observateurs électroniques du Cybérius avaient tracée. Ces données permettraient peut-être, en des temps éloignés, de définir les routes qui mèneraient à Galaxie 2, Galaxie 3 et peut-être même au-delà.
En dehors de la vérification des observateurs électroniques, Isis avait pour mission d’effectuer des pauses obligatoires de contemplation du vide et du noir sidéral. Ces pauses étaient quotidiennes et devaient donner lieu à des comptes rendus personnels.
Quintoch, la doublure d’analyse de champ visuel du vaisseau, était présent pendant ces moments, non qu’Isis fût incapable de travailler en autonomie mais il s’agissait d’exercices de concentration trop risqués pour qu’elle soit seule. Ce travail s’effectuait en effet au moyen des dons télépathiques qui lui avaient été conférés et la fatigue qu’elle ressentait parfois à l’issue de ces séances nécessitait une surveillance.
De plus, les découvertes qu’elle pouvait faire se produisaient dans un état de semi-hypnose pour Isis qui transmettait alors simultanément ce qu’elle percevait avec une marge de flou plus ou moins grande selon la difficulté de perception et l’éloignement spatial du point d’émission. Il était alors important qu’un témoin puisse rapidement enregistrer ses déclarations. À plusieurs reprises ces derniers jours, Isis avait été en contact avec une source d’information lointaine qui semblait porteuse d’éléments clefs pour la suite du voyage. Malheureusement elle était en échec jour après jour et commençait à penser qu’il s’agissait d’un mirage interstellaire. Elle produirait ainsi sa propre vision à son insu, ce qui risquait à terme de détruire la finesse de ses pouvoirs, mais cette éventualité était d’une très faible probabilité.
Ce qui était le plus plausible en revanche, c’était qu’une force s’interpose entre l’émetteur et Isis, force physique, psychique ou de nature encore inconnue.
Ce jour-là, Isis sentit la présence de deux formes vigoureuses qui l’entouraient et lui parlaient une langue inconnue. À côté de ces deux formes invisibles à l’œil humain, elle voyait apparaître en arrière-plan comme une foule qui s’étalait au loin.
Elle se sentit soudain envahie par une couleur blafarde et eut du mal à respirer.
— Arrêtez, que faites-vous chez moi, partez immédiatement, hurla-t-elle.
Quintoch fut très surpris car Isis en principe recevait toute information avec le calme nécessaire à l’acquisition de nouvelles connaissances, fusent-elles inquiétantes.
Son état de réceptivité faisait d’elle un être à part et elle ne pouvait avoir peur, elle était ainsi programmée. Y avait-il une faiblesse dans sa conception ou bien tout simplement allait-elle trop loin ?
Sortant de son état de torpeur hypnotique, elle tendit la main devant elle comme pour attraper quelque chose :
— Il s’efface, murmura-t-elle, je ne le vois plus, c’était une illusion opaque, translucide, je le sens mais il m’échappe, le noir envahit tout à nouveau, c’est fini.
Redevenant elle-même, Isis reprenait son rythme normal de parole et de respiration. Elle n’avait que très peu de souvenirs de ces visions télépathiques, à part une impression d’ensemble.
— Tu semblais avoir des craintes, questionna
Quintoch ?
— Oui c’est vrai, dit-elle. C’était comme si l’on m’avertissait que nous allions affronter une collision, mais ce que je percevais ce n’était pas la collision, c’était "l’après".
— Et c’était comment "l’après" ?
— C’était difficile, comme si tout basculait, comme si notre technicité ne nous servait plus à rien. Notre survie était en danger, j’ai hurlé quelque chose, je ne sais plus quoi…
— Que faites-vous chez moi ? Partez immédiatement ! rappela Quintoch.
— Alors cela signifie que nous devons être vigilants. C’était sûrement l’avertissement d’un danger imprévu. Je ne vais pas passer ce message à la terre tout de suite, je vais prendre un peu de recul pour construire une information plus cohérente.
Quintoch se retira, la laissant à sa reconstruction.
Pendant ce temps, le Cybérius continuait à dériver dans le vide interstellaire tel une pierre sans trajectoire précise, il n’y avait nul horizon, nulle perspective, tout était noir et silencieux. L’infini, cette notion que l’esprit des humains ne pouvait intégrer et que les sondes américaines lancées un peu avant les années 2OOO avaient tenté de résoudre, avait amené des interrogations et une dimension encore plus grandes.
Résoudre l’énigme des trous noirs, passage obligé pour les terriens d’alors, avait débouché sur une impasse. Il avait fallu accepter de nouvelles limites : l’esprit humain n’était pas adapté à la compréhension de tous les mystères de l’univers.
À l’époque où la mission du Cybérius avait été lancée, très peu de questions avaient été élucidées, simplement les interrogations s’étaient déplacées.
Isis avec son cerveau de doublure et avec l’étendue de ses connexions — largement supérieure au plus inspiré des êtres humains — pouvait percevoir sans les formuler les différentes complexités des systèmes solaires et les interrelations des galaxies entre elles.
Elle avait traversé, il y avait vingt ans déjà, ce qui était probablement une autre galaxie qu’elle avait appelée Galaxie 1.
Cette Galaxie lui avait laissé des souvenirs flous mais elle avait conservé de son approche quelques réflexes supplémentaires quant à la capacité du Cybérius à faire face à une éventuelle tentative de destruction extérieure ou d’autodestruction. Tout s’acquérait au fur et à mesure, comme s’il s’agissait d’un puzzle. Isis avait compris à cette époque qu’il lui fallait emmagasiner, décoder et coter chaque impression comme s’il s’agissait d’un mode d’emploi qui se découvrait et se créait lui-même avec la mission qui avançait.
Comment le Cybérius était-il arrivé jusque-là ? Il était impossible de répondre. Il est vrai que la totalité de l’équipage du Cybérius reposait à ce moment-là dans cette presque mort qu’est l’état d’hibernation. Ce qu’Isis savait, en revanche, c’est qu’en cette occasion il lui avait été donné d’approcher des myriades d’étoiles et quelques planètes aux couleurs si poétiques, qu’elle en avait pleuré d’émotion, seule face à l’univers. Le Cybérius avait traversé à cette époque des routes interstellaires qui semblaient mener à de grandes nébuleuses empreintes de mystères et de couleurs étranges. La plupart de ces étoiles produisaient de tels rayonnements que, malgré les distances énormes qui les séparaient du Cybérius, il était impossible de les fixer.
Les planètes qu’Isis avait tenté d’approcher, proposaient dans la plupart des cas des conditions de vie inadaptées à l’homme.
Isis ne le ressentait pas comme un impossible à jamais, car dans l’esprit même de la découverte et de la recherche, rien n’est jamais totalement impossible. Elle le ressentait plutôt comme une blessure brûlante, incandescente, celle de l’approche d’une nouvelle lucidité.
Pour l’instant, soit les températures au sol descendaient dans certains cas jusqu’à -450 °C, c’est-à-dire encore en dessous de ce que sur Terre on croyait être le zéro absolu, soit ces planètes étaient des astres morts.
Pire encore, elles n’étaient souvent que des masses gazeuses à la beauté illusoire et aux coloris proposant toute la palette des bleus aux mauves en passant par les couleurs les plus profondes qu’il ait été donné à un humain ou à une doublure d’observer.
Certaines, telles des toupies en rotation, étaient entourées d’anneaux multicolores, d’autres présentaient des champs magnétiques intenses et dangereux.
Céder à la fascination visuelle signifiait la destruction immédiate du vaisseau. Isis avait été entraînée et programmée en conséquence, elle savait qu’aucune de ces planètes ne proposait des conditions de vie adaptées à l’homme.
Pourtant ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était être en approche finale au-dessus d’une planète, découvrir progressivement sa topographie, sa constitution, étudier en simultané sur les puissants ordinateurs du vaisseau sa structure et sa composition. Ce spectacle, en même temps qu’il lui procurait une intense émotion, faisait chavirer ses sens par sa beauté et sa pureté sans cesse renouvelées.
Isis avait enregistré tout cela dans l’ordinateur de bord avec qui elle conversait régulièrement, et peut-être un jour quelques humains prendraient-ils connaissance de ces découvertes.
Ce soir-là, Isis eut besoin d’aller rendre visite aux terriens qui dormaient en état d’hibernation dans des cellules closes dont seulement deux personnes avaient le code d’accès, elle et la doublure qui faisait fonction de médecin de surveillance durant la traversée dans l’espace du vaisseau. Elle descendit plusieurs niveaux en utilisant l’ascenseur monoplace tubulaire à air comprimé, traversa d’immenses coursives ou elle croisa plusieurs doublures affairées à leurs occupations de contrôle qui la saluèrent selon le salut du conseil de la terre, c’est-à-dire main gauche tenant le bras droit, dont le poing serré marquait un signe de respect et de détermination de l’ordre établie. c’était une sorte de présentez armes sans arme. Isis leur rendit leur salut et poursuivit sa route. Elle arriva enfin dans les zones d’hibernation ou elle rendit visite à Astra et à Rigel, ils dormaient tous deux semblant morts et inertes pour l’éternité. Isis s’assura du bon fonctionnement de chaque appareil et ne quitta les zones d’hibernation qu’après être certaine que les dix hommes d’équipages étaient toujours en vie. Elle avait besoin malgré tous les appareils de mesures et de contrôle de s’assurer par elle même que tout était OK. En repartant elle se surprit à penser que ce qui était demandé à ces dix terriens était infiniment plus compliqué qu’une simple existence ; on leur demandait de vivre, de mourir, puis de ressusciter pour revivre à nouveau avant de mourir une deuxième fois.
Mais ces dix corps inertes rouvriraient-ils jamais les yeux ?
De retour à son poste de commande, Isis finissait la reformulation du message qu’elle préparait pour l’envoyer à la terre quand, le soir même, elle reçut un appel de celle-ci. Cet appel était particulièrement inquiétant pour l’équipage du Cybérius. Il disait en termes brefs :
" Les étoiles d’Aldébaran et de Polaris viennent de prendre le contrôle du commandement du Conseil de la Terre, ce message est le dernier que vous recevrez de nous, bonne fin de voyage Cybérius et adieu."
Un monde venait de s’écrouler, un des plus fantastiques projets de l’histoire des hommes, n’était plus relié à rien, et les occupants du Cybérius voués à dériver dans l’espace. Isis était sous le choc de cette nouvelle. Il lui fallut un long moment pour se remettre, mais qu’était un long moment dans l’espace ?
Dorénavant le dernier lien entre le Cybérius et la terre était la base Galéna qu’ils avaient dépassée il y avait déjà cinq ans.
Sur cette base vivaient une bonne cinquantaine d’humains accompagnés de deux cents doublures.
Cette base était un laboratoire d’expérimentation implanté sur un astre mort par les Américains avant la fin de leur suprématie mondiale. La mission de Galéna avait eu pour thème au début, l’adaptabilité de l’homme aux conditions de vie dans l’espace.
Beaucoup d’expériences avaient été faites sur Galéna.
On voulait tester la capacité de survie de l’homme dans l’espace mais pour cela il fallait à la fois recréer certaines conditions favorables et connues tout en supprimant certains états négatifs liés à la condition humaine.
Ainsi ces humains transplantés pourraient se concentrer sur un but unique, leur adaptabilité, débarrassés des contingences déstabilisantes liées aux fluctuations des humeurs, des émotions, des sentiments, du stress au sens large.
Il n’y avait pas d’atmosphère autour de Galéna, mais on avait créé artificiellement une couche gazeuse nimbée des mêmes colorations et source de développement d’un maximum de végétaux. Une légère différence existait cependant car on en était aux balbutiements des adaptations et substitutions. Les imperfections du système avaient d’ailleurs permis d’avancer dans le domaine des palliatifs. Ainsi certaines couleurs n’existaient pas sur Galéna, le jaune n’était pas très vif et les tons orangés se fondaient dans un pourpre sombre. Les couleurs froides étaient dominantes, aucun problème avec les bleus et les verts par exemple, et puis le gris avait un aspect métallique beaucoup plus dur.
On s’était vite aperçu que cet état de choses apparemment anodin avait des répercussions importantes sur les individus qui souffraient d’insomnies répétitives et d’une tristesse passive qui devenait rapidement chronique.
Tous n’étaient pas atteints, les caractères les plus forts résistaient mieux, comme à l’accoutumée, mais plus de cinquante pour cent de la population étaient concernés. On retrouvait dans ces états ce qui avait longtemps été le lot des humains sur la terre jusqu’aux environs de l’an 2000, la déprime et l’absence croissante de désir aboutissant à une paralysie morale à développement lent mais irréversible.
On avait sur terre trouvée un remède miracle à cet état grâce à l’élaboration chimique d’un médicament qui était devenu la drogue qu’on s’arrachait.
Ce médicament qui guérissait sur terre avait bien sûr été importé sur Galéna, mais ses effets n’y étaient pas, et de loin, aussi spectaculaires. On avait dû travailler à la recherche d’un complément associatif combinant de nouvelles molécules entre elles. Cela avait été assez long mais bénéfique car, à la faveur de ces difficultés, on avait du même coup réussi à pallier ces états de déprime négatifs et autodestructeurs et à trouver le moyen d’inverser certaines tendances psychologiquement néfastes dans telle ou telle situation. Cela permettait, par exemple, à un individu de nature craintive de se battre comme un lion si la nécessité s’en faisait sentir, ou à l’inverse, à un être par trop violent et irréfléchi de canaliser ses pulsions avant de dépasser les limites du tolérable pour lui-même et pour autrui.
Quand tout avait basculé sur la Terre et que les États-Unis d’Amérique avaient été dissous au profit du Conseil de la Terre, les cinquante hommes vivant sur Galéna avaient refusé de rendre les armes. Ils se considéraient à juste titre comme citoyens Américains. Depuis, ces hommes étaient respectés et les échanges commerciaux et scientifiques avaient repris. Maintenant que cette terrible nouvelle venait de s’afficher sur l’écran d’Isis, les données allaient vraisemblablement subir quelques changements, mais il était trop tôt pour faire des suppositions.
Cette base était devenue avec les années un haut lieu du tourisme spatial, quantité d’hommes et de femmes avant que la guerre n’éclate et ne mette à feu et à sang notre planète venaient sur Galéna afin de réaliser le plus beau et le plus grand voyage de leur existence.
Pour réaliser l’ampleur de l’exode qu’avait provoqué Galéna, il suffisait de se remémorer, à la fin du vingtième siècle, les grandes capitales en période estivale, avec leurs cohortes de cars de tourisme déversant des milliers de curieux avides d’inutiles et futiles souvenirs et de furtives images qu’ils emportaient soit dans leur esprit, soit dans leurs photo-caméscopes.
Galéna était le lieu le plus recherché pour ce que l’on appelait dans le passé les voyages de noces. Le voyage coûtait 3 000 conseils, le conseil était devenu la monnaie universelle et 3 000 conseils représentaient pour de jeunes unions un an de salaire dans la plupart des cas.
Le secteur ouest de Galéna avait été aménagé comme le paradis des joueurs, cela avait amené également sur cette base une faune faite de types qui n’avaient plus d’avenir sur terre ou d’aventuriers en quête de sensations nouvelles.
Isis continua d’analyser le dramatique message qu’elle venait de recevoir et essaya d’en tirer les conclusions qui s’imposaient. Elle savait de toute façon que ce voyage était une mission sans retour, elle savait aussi que le rituel des transmissions du vaisseau vers la terre et de la terre au vaisseau venait de prendre fin à tout jamais. Son objectif à présent était de déposer son précieux équipage sur une planète à l’atmosphère respirable, pour que vive cette mission.
Isis, malgré toutes ses programmations qui faisaient d’elle une surdouée et son extra-ordinaire tempérament de gagnante, connut quelques brefs instants de découragement.
Ne venait-elle pas aussi d’un seul coup de perdre ce qui était un peu sa famille ?
Elle se ressaisit très vite ; elle était seule entourée de corps inertes, du vide aussi, celui de son esprit et celui de l’espace interstellaire.
Ce soir-là, elle réunit l’équipage de doublures et tint un conseil extraordinaire afin de les informer des données nouvelles.
La mission poursuivit son chemin, les jours s’écoulèrent, les mois aussi de façon curieusement intemporelle.
Seuls quelques chiffres sur un écran de contrôle indiquaient clairement que le vaisseau avait quitté la terre depuis 45 ans, 3 mois, 27 jours et une poignée d’heures. Le temps dans l’esprit d’Isis et des doublures de l’équipage n’était pas programmé de la même façon que dans le cerveau humain. L’écriture temporelle dans le cerveau des doublures variait dans un rapport de un à dix. On pouvait dire en quelque sorte que les doublures ne voyaient pas le temps passer.
Isis sur sa route intergalactique avait croisé de nombreuses planètes. Toutes, après approche visuelle, avaient été longuement analysées et explorées en détail par la navette Oxygène 4 dont la mission était d’aller recueillir des informations puis de les rapporter à bord du Cybérius.
Une seule avait retenu réellement son attention et obtenu son approbation, c’était la planète qu’elle avait baptisé Novaland. Cette planète avait répondu à l’une des plus anciennes interrogations de l’humanité : sommes-nous seuls dans l’univers ? Elle était en effet habitée, peuplée pour ne pas dire surpeuplée. Et Isis, une doublure, était la seule à détenir la réponse. Oui, l’homme n’était pas seul dans l’univers, oui d’autres peuples, d’autres civilisations pouvaient se croiser sur la route des étoiles.
Elle avait eu alors envie de crier la nouvelle à la face du monde, mais elle était seule, seule avec son terrible secret.
Un instant l’idée de sortir de leur hibernation les deux astrogénéraux et de leur faire partager cette incroyable nouvelle lui avait traversé l’esprit, mais elle savait que cela était impossible sans mettre en cause la pérennité de la mission.
Elle s’était calmée, elle ne pouvait plus informer le Conseil de la Terre aujourd’hui disparu, elle avait réalisé qu’il lui fallait porter seule, avec les autres doublures, le poids de cette extraordinaire découverte.
La navette Oxygène 4 avait rapporté de la planète Novaland des images d’une surprenante beauté pour ce qui était de la végétation et des paysages et survolé des cités d’une densité de population incroyable.
En ce moment, Isis voyait défiler devant ses yeux tous ces souvenirs et elle se prit à penser avec insistance à Novaland. Pourquoi ne pas tenter un atterrissage et une intégration à cette vie ? Rien ne s’y oppose si ce n’est la crainte de ces êtres inconnus supposés hostiles soit par ignorance, soit par superstition ? Simultanément cependant, son circuit magnétique axe-prudence se mit en route pour tempérer ses rêves de doublure et lui rappeler que les risques pour l’équipage devaient se mesurer avec plus de rigueur.
Ainsi donc Isis avait continué sa route, emportant avec elle son immense secret.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire