<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875</id><updated>2011-11-29T06:53:52.252-08:00</updated><category term='EXTRAITS DE ROMAN'/><title type='text'>denis Ravel Nouvelles</title><subtitle type='html'>Quelques nouvelles fantastiques, publiées aux Éditions La Compagnie Littéraire.
D' autres extraits de textes figurent aussi à travers des parutions récentes ou anciennes. Des mises à jours d'histoires sont complétées à la demande et mises à jour régulièrement.
Le but de ce blog est d'échanger sur l'art de la nouvelle.</subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>22</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-2777940682166192736</id><published>2011-11-29T06:50:00.000-08:00</published><updated>2011-11-29T06:53:52.260-08:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='EXTRAITS DE ROMAN'/><title type='text'>LES NOUVELLES AMAZONES</title><content type='html'>&lt;a href="http://3.bp.blogspot.com/-TQ-I24vmQdw/TtTxxJnIm3I/AAAAAAAAAKU/uxds_SQMquc/s1600/amazones_edition_livres_pub.gif" onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}"&gt;&lt;img style="float:left; margin:0 10px 10px 0;cursor:pointer; cursor:hand;width: 210px; height: 320px;" src="http://3.bp.blogspot.com/-TQ-I24vmQdw/TtTxxJnIm3I/AAAAAAAAAKU/uxds_SQMquc/s320/amazones_edition_livres_pub.gif" border="0" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5680430856716983154" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;div&gt;Quand j’ai commencé l’écriture de cet ouvrage, Les Nouvelles Amazones, son titre même induisait qu’il s’agissait d’un divertissement. Cette histoire prenait en compte une situation imaginaire liée à l’actualité de notre pays, la France. Il en a été ainsi durant la moitié de ce livre, jusqu’à ce que surgissent des éléments dramatiques de résonance mondiale qui allaient entraîner la presque disparition d’un pays entier, ainsi que son exposition à des radiations nucléaires qui véhiculent depuis toujours les fantasmes de mort les plus terrifiants. Dès lors, un principe moral m’est apparu comme une évidence, je ne pouvais pas continuer cette histoire, puisqu’elle était articulée sur une partie de faits réels romancés. Il fallait se retirer, dans le seul but de ne pas être indécent à l’égard de ceux qui avaient été emportés par le tsunami ou le tremblement de terre ainsi que des vivants irradiés qui restaient à pleurer leurs morts. Puis, avec un peu de recul, j’ai compris que pour ces gens, la vie ne s’arrêterait pas, ils reconstruiraient, ils recommenceraient, bâtiraient à nouveau et probablement des centaines voire des milliers d’ouvrages, relateraient ce qu’ils avaient vécu et le courage qui avait été le leur. Et comme personne ne peut écrire aussi bien que celui qui parle avec son cœur, son âme ou sa souffrance, ces livres seraient les plus nobles et les plus beaux qu’il soit possible d’écrire. Pour eux, j’ai donc pris la décision de terminer ce roman, mais dès lors les personnages qui en font la vie traduiraient le choc émotionnel ressenti à l’aube des grandes souffrances que nous impose parfois la vie. Les quelques personnages qui habillent cette histoire adopteront par pudeur un ton légèrement plus grave. Conscience collective qu’ils essaieront de traduire individuellement.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;(à suivre - mise à jour chapitre par chapitre - tous les jours)&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-2777940682166192736?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/2777940682166192736/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=2777940682166192736' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2777940682166192736'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2777940682166192736'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2011/11/les-nouvelles-amazones.html' title='LES NOUVELLES AMAZONES'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/-TQ-I24vmQdw/TtTxxJnIm3I/AAAAAAAAAKU/uxds_SQMquc/s72-c/amazones_edition_livres_pub.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-3234652427475438517</id><published>2011-03-11T04:46:00.000-08:00</published><updated>2011-03-11T04:50:49.014-08:00</updated><title type='text'>le pied d’albâtre aux ongles carmin</title><content type='html'>&lt;div&gt;S’il est vrai que le transfert d’une partie du corps d’une femme vers l’imaginaire d’un homme appartient au fantasme, la dévotion qui en résulte est liée, elle, au romantisme pur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;C’est cette imbrication, à travers mes lointains souvenirs, que je vais essayer de vous transcrire, alors qu’aujourd’hui, âgé de 80 ans révolus, je me sens faible et fragile. Comme si cette étrange histoire ne devait pas s’effacer de la mémoire du temps.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’avais à l’époque une cinquantaine d’années, et je pensais avoir vécu l’essentiel de ma vie sentimentale et affective. C’était compter sans ce curieux week-end qui vint à moi sans que je l’eusse sollicité. Une invitation, a priori anodine dans la région de Cabourg par un couple rencontré professionnellement. À l’époque, consacrant le plus clair de mon temps à la bonne réalisation de mes affaires et sortant peu, il avait fallu qu’ils insistent beaucoup pour que je consente à les rejoindre, et accepte, de plus, de passer la nuit sur place.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Venez, j’y tiens, avait insisté Claudia l’épouse. Vous verrez, vous ne le regretterez pas, j’ai invité quelques amis éditeurs, je suis certaine que vous aurez une foule de choses à vous raconter.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Finalement j’acceptai, poussé par le désir de retrouver une région que j’avais bien connue dans mon enfance et mû par le désir de ne pas m’isoler définitivement du monde des humains. Les années qui venaient de passer m’avaient conforté dans cet étrange besoin de solitude et je ne voyais presque plus personne en dehors de mes occupations professionnelles liées au monde de l’édition.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je revis en arrivant la longue digue qui mène de Dives à Houlgate et ces immeubles de bord de mer qui symbolisaient les constructions « belle époque » et l’engouement pour les bains de mer et les longues plages de Normandie. En arrivant devant le portail d’entrée dans l’arrière ville, je me mis à repenser à mon enfance et aux innombrables vacances passées en ces lieux. Quelle valeur accorder au temps ? Que représentaient cinquante années dans la vie d’un homme ? Quelle relation avec le monde de l’enfance conservions-nous ? Une vie s’était écoulée et rien n’avait changé ou presque en ces endroits que je me remettais à aimer après les avoir effacés de mon passé.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;La propriété était belle et mise en valeur par une somptueuse piscine à débord, à l’eau bleu ciel et translucide. Édouard et Claudia avaient invité trois couples et deux femmes seules. Les femmes seules sont souvent perçues comme des intrigantes susceptibles d’attirer, de séduire et de finalement détourner du droit chemin les maris lassés d’une vie de couple trop monotone. En ce qui me concernait, vivant seul et bien décidé à le rester, la présence de ces deux femmes était perçue comme l’ouverture d’une porte sur l’inconnu et suscitait en moi une relative curiosité.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Arrivé dans l’après-midi, j’avais passé les premiers moments en mondanités, choses pour moi particulièrement déplaisantes, mais auxquelles je sacrifiais par courtoisie élémentaire. Les invités arrivant au compte-gouttes, il fut convenu de se rejoindre au bord de la piscine au fur et à mesure. Il faisait chaud en ce mois de juillet et le début des vacances d’été se mêlait aux week-ends des parisiens en recherche d’air pur. Assis seul sur le bord de la piscine, je laissais aller mon esprit en direction des éléments passés de ces dernières années. L’eau battait doucement mes mollets et un sentiment d’étrange bien-être m’envahissait en ces instants de quiétude. Tout n’avait pas été rose après mon divorce, et ces quelques aventures que l’on qualifie souvent de sans lendemain l’avaient été essentiellement par ma faute et par mon attitude. Il était clair que je ne me satisfaisais pas d’une relation sans amour, c’est le lot de ceux qui souffrent des affres d’un romantisme aujourd’hui considéré à tort comme mort et dépassé. Ces femmes que j’avais connues brièvement ne m’avaient pas fait vibrer, elles n’avaient pas exalté mon cœur ni transcendé mon esprit, il leur était dès lors, interdit de posséder mon corps. Dans une relation fusionnelle, l’homme et la femme font conjointement don de leur personne à l’autre, mais ils ne se donnent pas uniquement, ils livrent aussi leur esprit, ouvrent leur cœur et offrent parfois leur âme. J’avais été nourri de romantisme par mes lectures, et ces maîtres de la littérature que sont Gautier, Nerval, Balzac, Poe, Zweig et quelques autres, m’avaient tant donné qu’il m’était impossible à présent de me satisfaire d’une relation qui ne m’emporterait pas aussi loin que sur les rivages impossibles de la fascination et de la perdition amoureuse. Peut-être sans le savoir arrivais-je à la conclusion de ma vie affective et le temps avait dans ce cas effacé tout désir tant il me faisait savoir que les tourmentes amoureuses sont rares et parfois uniques dans la vie d’un homme.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’en étais à ce stade de mes douloureuses pensées quand je perçus sur les côtés, tout près de moi, l’ombre d’un pied. Je tournai machinalement la tête et l’observai, il était à la fois délicat et volontaire, solitaire et sensuel, ses ongles peints avec un parfait sens du détail d’un rouge écarlate annonçaient son triomphe. Sa plastique et son équilibre me troublèrent instantanément. Je relevai donc lentement la tête pour en connaître la propriétaire. Et là, sous mes yeux ébahis s’offrit à mon regard le corps d’une déesse. Les jambes dans une parfaite harmonie semblaient le prolongement naturel de ces pieds qui m’avaient envoûté. Mon regard remonta jusqu’au buste de cette femme inconnue, elle était vêtue d’un maillot de bain noir une pièce qui affinait encore, si besoin en était un corps svelte et élancé. Enfin je découvris son visage, elle me souriait avec l’aplomb et les certitudes que donne la beauté à toute femme qui trouble un homme. L’espace d’un court instant, je fus gêné, comme pris en faute. Il convenait de parler et rapidement, or aucun son ne parvenait à sortir de ma bouche. J’étais tétanisé et seul un flot inintelligible de mots se bousculait en mon cerveau sans qu’il me soit possible d’en faire une phrase. La belle inconnue dut s’en apercevoir et elle me vint en aide.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Bonjour, vous êtes arrivé tôt ce matin ? Vous sembliez absorbé, comme dans vos pensées et pourtant vos yeux parcouraient mon corps, dit-elle sur un léger ton de réprobation.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je m’en excuse. Oui, mon esprit était parti très loin, cela m’arrive souvent. Je suis là depuis il y a à peine une heure. Et puis au diable les banalités, c’est votre pied qui m’a troublé, je l’ai trouvé étrangement beau, il semblait être le moulage du pied d’une divinité, alors ma curiosité m’a simplement poussé à en connaître l’heureuse propriétaire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle éclata d’un rire cristallin.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais je suis une divinité si vous le dites ! Enfin je vous rassure quand même, c’est la première fois que l’on me dit cela. Quel étrange homme vous êtes. Par hasard vous ne seriez pas fétichiste ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Sa question m’embarrassa, je répondis par une pirouette.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais nous avons tous des éléments fétichistes en nous, et puis le corps d’une femme c’est souvent si beau, comment ne pas le déifier.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle s’était assise à côté de moi et nos jambes bougeaient légèrement dans l’eau en de subtils battements que nous contemplions d’un air lointain. Peut-être les choses dont nous parlions étaient-elles beaucoup plus importantes qu’il n’y paraissait au premier abord. En parlant de beauté féminine, peut-être touchions-nous aux fondements même de la création.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle sortit un de ses pieds de l’eau, l’offrit à mon regard et me dit : Je vous assure qu’il n’a rien d’extraordinaire, je le trouve commun, voire même banal.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je m’opposai fermement à cette idée.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Non, votre pied présente mille charmes, il invite à la rêverie, à la mélancolie, propose l’évasion, la folie et suscite l’aventure. Bien des hommes pourraient se damner uniquement pour le plaisir de le posséder ne serait-ce que quelques instants.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Une fois de plus elle éclata de rire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je crois que vous êtes fou, mais vous me plaisez, j’aime les originaux, les gens atypiques. Décrivez-moi ce qui vous plaît en ce pied.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’essayais de forcer mon talent, en tant qu’auteur, je me devais de ne pas la décevoir. Je contemplais l’objet du désir d’un air attentif, et en entrepris une description un peu folle.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Ce pied Madame, mais c’est le moulage du pied d’une Déesse antique, peut-être celui de Cléopâtre, à moins que ce ne fût celui d’Athéna. Il est effilé, élancé, élégant. De délicats petits doigts de pieds en ornent l’ensemble, confinant au ravissement l’heureux élu qui le contemple ; imaginez quel serait le bonheur de celui qui pourrait seulement le toucher, le caresser ou mieux encore le baiser avec ferveur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle m’interrompit.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais vous pouvez l’embrasser si vous le voulez, il suffit de vous baigner, je vous le tendrai.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Vraiment ? répondis-je un peu surpris de son audace.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Qu’importait. Son audace répondait à la mienne, j’avais à mes côtés la parfaite interlocutrice, une joueuse qui se projetait dans l’univers un peu dément que je lui avais suggéré. Je me sentais bien en sa présence. Je sautai dans l’eau, et après quelques brasses me présentai à ses pieds. Alors la belle me tendit l’objet de mes folles convoitises. J’eus le sentiment en approchant mes lèvres que ce pied était encore plus beau que je ne l’avais décrit et en conçus une totale félicité. Cet instant était béni des Dieux mais sûrement, aussi, de quelques Déesses.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je déposai un respectueux baiser en son milieu, alors que la belle me dit :&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Voyez monsieur, avec un peu d’audace et de talent, on obtient tout d’une femme.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je remontai sur le bord de la piscine alors qu’un couple ayant observé notre jeu, semblait s’en amuser.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Nous avions engagé un jeu, peut-être une joute et je pensais que cette rencontre me conduisait inéluctablement vers l’amour. Malheureusement la réalité est parfois tout autre que nos aspirations, nous nous projetons vers un amour naissant et le destin nous envoie au même moment quelques trouble-fête qui accaparent l’objet de notre convoitise. Des amis vinrent à elle avec force bruits, rires et palabres. Elle fut happée et nous fûmes en un instant séparés. Habitué à la solitude je me satisfaisait de cet état et qui plus est de cette séparation. Je me disais que des êtres vous sont donnés puis parfois repris. La solitude est un funeste carcan.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je m’enfermai un instant dans la chambre qui m’avait été attribuée, et lu une heure ou deux. Je n’arrivais pas à me concentrer sur Brûlant secret de Stéphane Zweig, mon esprit ne cessait d’aller des pieds de la Dame, à son corps, puis à son visage. Curieusement, je n’avais de son visage qu’une image instable qui se formulait dans mon esprit pour en disparaître aussitôt. Je ne possédais même pas son prénom, mais pour moi c’était secondaire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;On frappa à ma porte, c’était Claudia.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Ours mal léché ! Rejoignez-nous, une dame souhaite s’entretenir avec vous.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Dans l’embrasure de la porte la belle inconnue de la piscine apparut.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Ce n’est pas bien me dit cette dernière. On vous abandonne trente secondes, et vous vous sauvez comme un lâche.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je suis désolé, mais les affres de la vie m’ont appris à ne pas aller où je n’étais pas convié, lui répondis-je, sans même réfléchir.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;L’inconnue sembla s’en satisfaire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je vous l’enlève Claudia, nous avons une conversation à terminer. Et, me prenant le bras elle me conduisit vers des chemins inconnus.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Vous semblez vous défier de vos sentiments, l’amour vous fait peur ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— L’amour ? Parlons-en de l’amour. Il est égoïste, jusqu’auboutiste, dangereux, despote, exclusif ; redoutable. Pourtant chaque homme, chaque femme sur terre ne vit que pour sa rencontre.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Nous avancions lentement sur une allée ombragée parsemée de graviers. Je me sentais dans une totale félicité en sa compagnie, ce bras que je lui avais donné, elle semblait déjà le posséder.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Poursuivez, me dit-elle, c’est passionnant.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Eh bien, lui dis-je, l’amour est ce que nous pouvons vivre de pire et de meilleur, il ne se donne jamais gratuitement, il choisit ses victimes puis les dévaste. Il les rend dépendantes, prisonnières mais heureuses. Voilà ce qu’est l’amour pour moi ; vous comprenez que je me méfie.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Aurore m’encouragea à poursuivre.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— En ce moment, avez-vous le sentiment d’être en danger ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’éclatai de rire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais je ne connais pas même votre prénom, comment voulez-vous que je sois en danger ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Parce que l’amour frappe au hasard, votre rire sonne faux, vous êtes en grand danger mon ami. Je m’appelle Aurore, comme tout ce qui naît, une journée, un amour peut-être ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;En disant cela, elle m’enveloppait d’un regard envoûtant, me projetant ses plus dangereux filtres d’amour, achevant ainsi de me faire basculer dans une totale confusion.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Peut-être avez-vous raison et suis-je en grand danger en votre présence, mais les situations dangereuses ou extrêmes m’attirent, alors pourquoi fuir ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Nous reverrons-nous ? me demanda Aurore.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais le week-end n’est pas encore terminé, un week-end, cela peut être une vie entière pour certains éphémères. Tout dépend de l’échelle que nous attribuons au temps.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;En poursuivant ainsi notre lente marche, nous étions arrivés devant le portail d’entrée, c’était un lourd portail en fer forgé, fin XIXe qui invitait à poursuivre la rêverie.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je lui proposais :&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Sortons un instant et allons où nous conduiront les pas du destin.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;En franchissant le portail, un vent de liberté sembla m’emporter.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Rejoignons les vagues, la mer est à peine à quelque cinq cents mètres lui dis-je.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Nous traversâmes les anciennes allées d’Houlgate et arrivâmes face à la mer.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;En avançant sur la plage, bords de pantalons relevés et chaussures à la main, nous sentîmes malgré l’étouffante chaleur du mois d’août, une légère brise nous caresser le visage. La mer était à marée basse, il nous fallut avancer encore un long moment avant de sentir le sémillant rafraîchissement du caressant contact de l’eau. Pendant que nous avancions, je pris pour la première fois conscience, en observant les pieds d’Aurore qui semblaient flotter délicatement à la surface de l’eau, que depuis le début de notre rencontre mon esprit s’était focalisé sur un pied, alors que naturellement ils étaient deux. Dans mon esprit, l’objet de l’ensemble de mes projections fétichistes devait être unique. Cela m’amusa au début, mais surtout me troubla. Tout à cette constatation, j’avais cessé de parler, j’observais, comme dans un rêve la marche de mon occasionnelle compagne en espérant que l’éternité nous emporterait. Au loin, les clameurs de la plage semblaient déjà appartenir au passé. Elle rompit soudainement le silence.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Oh là mon ami, vous êtes devenu muet ? Vous observez simplement mes pieds. Parlez-moi, j’aime votre conversation.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Sortant de ma torpeur, je m’excusai maladroitement alors que mon esprit reprenait possession de mon corps. De fait je revins à une conversation plus convenue.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Quand rentrez-vous sur Paris ? Lui dis-je d’une voix un peu lasse.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais je ne vis pas à Paris, j’habite Orléans et je rentre dimanche soir.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Parlez-moi de votre métier.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Eh bien je suis fonctionnaire, secrétaire médicale dans un établissement de santé pour ne rien vous cacher. La bonne marche de l’hôpital passe par moi, je suis le lien entre les patients et les médecins, je dois mettre en phase l’administratif de cet établissement, c’est une lourde responsabilité, croyez-moi.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle semblait fière de ses états de service, d’un seul coup, elle me paraissait moins lointaine, plus réelle.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Bien,répondis-je un peu impressionné.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;De toute façon depuis que cette femme avait, par son pied, accaparé mon regard, elle avait dans le même temps emprisonné mon esprit et occupait déjà l’ensemble de mes pensées. La mer était encore dans sa phase descendante, elle semblait nous emmener au loin peut-être avec l’idée d’engloutir un amour naissant.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— La mer est comme les femmes, lui dis-je en contemplant l’horizon.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Tiens donc ? me répondit-elle amusée. Sans doute encore une de vos extravagantes théories.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Oui la mer est à la fois douce, dangereuse, capricieuse, caressante, changeante, et à trop vouloir la comprendre on peut s’y perdre.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Un bateau passait au loin sur le fil de l’horizon, Aurore le désigna du regard.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Il symbolise le temps qui s’efface lentement de nos vies, il apparaît en un point sur la gauche de l’horizon et à peine avons-nous eu le temps d’en parler et de prendre conscience de sa beauté et de la chance que nous avions de le contempler, que déjà il s’efface et disparaît.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’eus envie sur cette phrase de lui prendre la main, de l’embrasser et de la chérir comme si elle avait été mienne depuis les premiers jours de l’éternité, mais je ne fis rien. Elle évoqua quelques éléments de son passé, me fit comprendre qu’elle avait beaucoup souffert et qu’aujourd’hui une carapace la protégeait contre les turpitudes de l’existence. Nous regagnâmes à pas lents la rive, j’avais l’impression étrange que chaque pas qui me ramenait vers la terre m’éloignait de cette femme. Il y a parfois des impressions, des sentiments qui n’appartiennent à aucune réalité et qui pourtant nous indiquent les voies de notre destinée. Nous les suivons ou ne les suivons pas selon des critères qui semblent ne pas nous appartenir. Je repris contact avec la réalité quand mes pieds foulèrent à nouveau le sable sec. Nous avions marché longuement, échangeant des banalités ou des choses essentielles, sur notre passé, sur notre philosophie, sur un certain sens de la vie, et pourtant je constatais avec frayeur que j’ignorais tout d’elle. Pas une seule fois je n’avais effectué un geste de tendresse en sa direction. Peut-être attendait-elle de ma part autre chose et l’avais-je donc déçue.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;De retour à la villa de nos amis nous constatâmes une effervescence particulière. Un cocktail était servi et tout le monde se demandait où nous étions passés. Quelques regards complices scellaient déjà notre sort, le rendant commun pour le week-end à venir et peut-être même plus. Ainsi vont les idylles que le regard des autres forge les unions parfois même avant qu’elles ne se fassent.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Après avoir poussé la lourde grille en fer forgé, je ressentis comme un étrange malaise, je restituai à la foule des invités la complice de mon évasion, meute sauvage de gens qui étaient dans mon esprit des étrangers et que je percevais presque comme hostiles. Le merveilleux chemin que nous avions fait ensemble allait s’effacer comme l’empreinte d’un pied sur le sable lentement atténué par l’arrivée de la marée montante. Que reste-t-il des liaisons fortuites nées d’une promenade poétique sur le bord d’un rivage ? Que reste-t-il de l’émotion amoureuse provoquée par un pied trop parfait qui semble vous transporter tout entier dans l’antiquité de la perfection anatomique ou dans la Rome antique, de ses débauches et de ses perversions ? Que reste-t-il tout simplement d’un amour naissant non déclaré dont pourtant les certitudes sont à fleur de lèvres. Encore une fois je restais sans réponse. De toute façon l’idée même de rester sans réponse concernant certaines questions existentielles me convenait. Vivant dans l’imaginaire, me projetant dans les mondes merveilleux, je trouvais souvent bien communs les plaisirs et les certitudes terrestres.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Aurores me fut confisquée, retirée comme on supprime un jouet trop précieux à un gosse capricieux. Elle connaissait bien les de Magnac et était un peu l’égérie de la fête. Je la vis se retourner et me jeter un regard un peu inquiet, sans doute désirait-elle aussi poursuivre notre complicité. Mais pour ma part, jamais je ne m’étais battu contre la fatalité, je la considérais comme partie inhérente de mon existence et il y avait dans mon esprit une part de notre destin qui de façon évidente échappait à notre contrôle, aussi à quoi bon lutter. Je la regardai s’éloigner à regret, pourtant ma décision était prise. Quelques instants plus tard, je prétextai un accident familial et repris la route en direction de Paris.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Après de plates excuses auprès du couple qui m’avait invité, je repris mes activités, oubliant cette histoire frustrante qui me renvoyait à une forme de lâcheté qui m’avait habité alors que je fuyais dans la nuit.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;À quelque temps de là un mail étrange apparut, il n’était pas signé, mais reprenait une phrase que j’avais prononcée sur une plage du Nord en compagnie d’une inconnue.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;« Les bateaux qui passent au fil de l’horizon, sont comme le temps, à peine avons-nous le temps de prendre conscience de leur beauté et de la chance que nous avons de les contempler que déjà ils disparaissent ».&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Même si le mail était anonyme, sa provenance était pour moi une évidence, je me souvenais de chacun des mots prononcés sur la plage en compagnie d’Aurore.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Il raviva une certaine douleur, ou certains regrets, il est difficile de savoir à quel niveau se situent les rencontres inachevées. Je m’apprêtais à répondre à ce mail quand un second arriva immédiatement derrière, cette fois-ci il était signé Aurore et le contenu me reprochait un certain nombre de choses.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;div&gt;« Il y a deux mois déjà, date anniversaire d’une rencontre qui n’en fut pas une, vous avez fui lâchement alors même que tout en vous montrait l’attachement que vous aviez pour ma personne. Mon pied n’était-il pas assez beau, alors que vous lui déclariez votre flamme ? Mais je vous aurais donné sûrement beaucoup plus que ce pied qui semblait vous émerveiller. Alors pourquoi avoir fui ? Roland, nous n’étions pas à Roncevaux, vous n’étiez pas obligé de sonner du cor pour faire venir des renforts. Vous n’étiez en aucune façon en danger en ma compagnie. Parfois dans la vie, on rencontre des êtres qui nous semblent uniques et alors même que nous sommes prêts à nous ouvrir à eux ils se ferment comme une huître qui défendrait son trésor. Mais qu’aviez-vous à défendre Roland ? N’étais-je pas une perle pour vous ? Il m’avait semblé pourtant que mon cœur était encore plus beau que ce pied qui pourtant vous avait mis en émoi.»&lt;/div&gt;&lt;div&gt;La lettre se terminait par un étonnant :&lt;/div&gt;&lt;div&gt;« Le temps effacera cette plaie que vous avez ouverte en moi, pourtant, sans être cruelle, je suis consciente que ce mail attisera votre curiosité. Vous allez me regretter Roland, me pleurer même peut-être. Adieu ami d’un week-end, que le désir de la possession de mon pied reste à jamais gravé en votre esprit. »&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’étais abasourdi, je ne pus qu’écrire à la hâte un mot qui n’était sûrement pas à la hauteur de ma douleur nouvelle.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;« La souffrance d’une vie passée à vouloir aimer des ombres qui ne m’étaient pas destinées, les errements amoureux, les douleurs qui en résultent m’interdisaient malgré le désir que j’en avais de reprendre contact avec vous Aurore. Nous n’étions pas dans le même espace-temps. J’avais bien perçu que vous auriez pu être la compagne de la seconde partie de mon existence, mais j’ai reculé par peur de souffrir à nouveau, il y a des seuils de souffrance que notre cœur ou notre âme ne sont plus prêts à affronter. Lâcheté peut-être ? Plus sûrement raison qui fait que deux cœurs s’éloignent alors que tout était en place pour qu’ils s’unissent. Pardon une ultime fois, sachez qu’en moi, jalousement enfouie, demeure l’image de votre sourire, la beauté de votre âme et votre pied qui m’a abusivement séduit. Je pense que malheureusement je le chercherai le restant de ma vie.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Adieu bel et pur amour d’un été. »&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Le temps passa, je ne reçus pas d’autres mails. Bien sûr je fus tenté de m’adresser à nouveau à Aurore, mais, arrivant à me raisonner, je ne le fis pas, cela aurait plus ressemblé à une supplique. Malgré tout, la douleur était intense, son mail avait réveillé des sentiments enfouis au plus profond de moi-même et au fil des jours qui s’écoulaient l’histoire prenait de plus en plus d’importance en mon cerveau. En me relançant par ce mail, elle avait posé des chaînes qui à coup sûr m’enlaceraient pour longtemps. Son pied recommençait à hanter mon esprit. Je me lançais dans une dérive incroyable sur le net à la recherche du pied parfait. Pendant de longues heures, puis de longs jours et autant de nuits, je recherchais les pieds des divinités des siècles enfouies dans la nuit des temps. Mon esprit vagabondait auprès de ces soldats qui avaient aimé des Déesses d’auberges, envoûtés parfois seulement par l’ombre furtive d’un pied. Je recherchais les seigneurs et le pied de leurs servantes ou de leurs reines, pour moi nulle différence. Avec le temps, je commençais à me dire qu’Aurore était la réincarnation de l’une d’entre elles. Les recherches sur le net sont longues, très longues et elles ne sont que rarement à la hauteur des aspirations du navigateur. Dans cet océan de mots, d’images de connaissances, de publicité ou de pornographie, le navigateur semble embarqué pour un voyage interstellaire où il perdra plus sûrement son âme qu’il ne trouvera la réponse à ses questions. Après plusieurs jours, j’abandonnai mes obscures recherches et me dis qu’une partie de la réponse pouvait être dans les livres ainsi que dans les toiles des maîtres du passé. Ces gens avaient passé parfois toute une vie à transcrire la perfection de la beauté féminine. Et quand ils la tenaient sur un tableau ou une sculpture, il offraient au regard du monde une œuvre qui touchait au divin. Je me mis à arpenter les musées, puis à photographier les plus beaux pieds. Cette obsessionnelle recherche occupait la majeure partie de mon temps et mes affaires commençaient à péricliter. Paradoxalement je retrouvais un réel attrait pour les musées, j’achetais les livres des tableaux qui m’avaient le plus marqué et rapidement me constituai une incroyable collection de pieds ayant appartenu aux femmes les plus divines et les plus fantasmatiques depuis la création des temps et les témoignages artistiques des grands maîtres des beaux-arts.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Le temps s’écoula encore, inexorable sablier intemporel aux accents divinatoires. Je n’oubliais pas Aurore bien sûr, mais elle se faisait moins présente dans mon esprit et j’avais repris avec détermination le cours de mes activités professionnelles. Nous étions en mars et le Salon du Livre offrait son enseigne clinquante aux visiteurs de la porte de Versailles. Des colonnes de fourmis humaines se rendaient à la grand-messe du livre, où un nombre impressionnant de maisons d’éditions venaient participer sans trop finalement savoir pourquoi. Car ceux qui faisaient du business au Salon du livre étaient une petite poignée d’éditeurs de renom qui se disputaient le reste de l’année les meilleures ventes et autres prix littéraires. Les immenses allées étaient occupées par les gros éditeurs, alors que les plus anonymes étaient repoussés aux quatre coins du salon dans des endroits où ne passaient que peu de gens. On pouvait facilement imaginer que, dans cette foule qui se pressait, une majorité d’intellectuels et de lettrés se disputaient le droit d’apercevoir quelques stars des meilleures ventes tels Amélie Nothomb, Houelbeck ou Marc Lévy. Ce n’étaient probablement pas eux les grands écrivains de demain, le fossé était trop immense entre eux et leurs prédécesseurs. Ils retomberaient probablement dans l’anonymat faisant place à d’autres, inconnus aujourd’hui. Selon une thématique habituelle, certains pays étaient à l’honneur, il s’agissait de cinq pays nordiques : la Suède, le Danemark et autre Norvège. Ainsi donc, cette année, les écrivains venus du froid connaîtraient une passagère heure de gloire. Je dis passagère, car la gloire, c’est bien connu est éphémère. Et finalement c’est très bien ainsi, cela replace les vraies valeurs par ordre d’importance obligeant chacun à plus d’humilité.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je marchais depuis un long moment, l’esprit dans mes pensées et les jambes un peu lourdes quand je vis venir vers moi une silhouette qui ne m’était pas inconnue, il s’agissait de Claudia qui m’avait invité il y avait plusieurs moi et chez qui j’avais rencontré Aurore. La première question que je lui posai fut à propos d’Aurore. Je vis alors son visage se métamorphoser et une énorme tristesse l’envahir.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Aurore est décédée, il y a quelques mois déjà, un terrible accident de voiture dans la région où elle habitait. L’enterrement fut très triste, elle avait beaucoup d’amis.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je me sentis défaillir.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Mais personne ne m’a prévenu, je n’étais pas au courant.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Les phrases les plus banales sortent souvent dans les moments les plus dramatiques.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Machinalement, sans savoir pourquoi, je pris Claudia dans mes bras et partageai ainsi en sa compagnie quelques secondes.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je ne savais pas que vous étiez proches, me répondit-elle un peu gênée.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Proches, proches, ça veut dire quoi ? Nous avons fait une longue promenade sur la plage d’Houlgate, est-ce à dire que nous étions proches ? lui répondis-je un peu sèchement. Quelques secondes plus tard je m’excusais.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— C’est la douleur qui m’a fait réagir ainsi. Ce que vous m’avez annoncé est inacceptable pour moi, je vous prie de m’excuser.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Nous nous quittâmes en promettant de nous revoir. Parjure mondain que l’on entend dans toutes les rencontres de gens qui rêvent finalement de ne pas se revoir. Je la regardai s’éloigner et se fondre lentement dans la foule, disparaissant rapidement dans la multitude des marcheurs.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Seul j’errais comme une âme en peine, cherchant la sortie pour quitter ce lieu maudit. Une bière, comme souvent, calma mes angoisses, je laissais le facétieux breuvages s’écouler lentement en moi et modifier peu à peu ma vision du monde. Une femme que j’avais aimée, pardon, que j’aurais pu aimer, venait de quitter l’espace dévolu aux mortels en tout anonymat. Je compris en cet instant ce qu’était la solitude humaine, les larmes me vinrent aux yeux, étais-je en train de lui témoigner mes premiers signes d’amour ? Beaucoup de souvenirs me revinrent à l’esprit, mais, en cet instant, il ne restait plus qu’amertume et regrets. Je réussis malgré tout à rejoindre ma voiture et à rentrer chez moi. La nuit fut longue, je ne trouvais le sommeil que partiellement et par brèves séquences, le reste de ma nuit fut peuplé de mouvements heurtés et désordonnés et je crus même me souvenir avoir appelé Aurore dans mon sommeil.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Assommé de tristesse et de désarroi, j’eus besoin à nouveau de me raccrocher à quelque chose. Si Aurore avait disparu de la surface de la terre, je la retrouverai à travers une sculpture ou un moulage de son pied datant d’une époque antérieure ou d’une autre vie.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je décidai de partir à la recherche de ce pied.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Folie que cette recherche ! Je pensais à la réincarnation et me disais qu’un artiste égyptien, helléniste ou de toute autre civilisation avait sculpté dans une époque antérieure le pied de l’être aimé. Les théories les plus folles envahissaient mon esprit.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je me mis à arpenter les rues de Paris à la recherche d’antiquaires ou de brocanteurs avec une frénésie obsessionnelle que rien ne pouvait assouvir. Après avoir consacré de nombreuses journées à cette impossible recherche, je finis par me décourager et par oublier la folie de cette démarche.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Un jour cependant, alors que je traînais dans le quartier latin, allant de bouquinistes en brocantes à la recherche d’illusoires trésors littéraires, le livre le plus intéressant étant celui que l’on ne possède pas, je pénétrai à l’intérieur d’une ancienne échoppe de la rue Bonaparte tenue par un antiquaire très âgé. Je lui demandai des auteurs du XIXe dans des collections anciennes, étant certain que l’homme ne pourrait pas me les fournir. Inutile démarche, comme le sont bien souvent celles que nous effectuons alors que nous sommes à la recherche de l’impossible. Alors que le vieil homme, parti dans l’arrière-boutique essayait de rassembler des livres d’auteurs pouvant satisfaire ma demande, je tombai en arrêt devant une sculpture dissimulée dans un coin, derrière de vieux livres. Je m’approchai de l’œuvre et remarquai la perfection du pied. Un pied assez cambré était posé sur un socle de chêne haut et étroit peint en noir. Seule la pointe du pied reposait sur le socle, le talon était soutenu par une tige métallique en argent. C’était le pied d’Aurore ! Nul doute dans mon esprit. De retour, le vieil antiquaire remarqua mon intérêt pour la pièce que je tenais entre les mains.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Cette sculpture n’est pas à vendre Monsieur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Elle est magnifique, lui répondis-je, je suis prêt à mettre le prix !&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— C’est le moulage d’une œuvre ancienne, mais je n’en connais pas la provenance et je ne souhaite pas m’en défaire.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je tenais toujours le pied d’Aurore entre mes mains et mes sens ne m’appartenaient plus.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Je vous en offre mille euros.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Vous plaisantez, j’espère !&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Deux mille euros si vous voulez.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;L’homme parut inébranlable dans son désir de conserver l’œuvre. Il me la reprit gentiment des mains et la reposa à sa place.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je le saluai comme à regret et quittai sa boutique avec l’image du pied d’Aurore au fond de mon esprit.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Durant les jours qui suivirent je revins régulièrement chez le vieil antiquaire. Je prétextais le fait que j’étais du quartier et lui demandais des livres anciens sur le XIXe, arguant le fait que j’intensifiais mes recherches sur le sujet. Je commençais à lui acheter régulièrement des livres et, après quelques semaines, j’avais laissé à l’homme une petite fortune.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Au fil des jours, je m’en fis un ami, l’invitant de temps à autre et conversant avec lui sur la littérature des siècles qui avaient précédé le nôtre. Nous étions à une époque où il y avait quantité d’écrivains, mais plus de littérature. Mon antiquaire s’appelait André, il avait été spécialiste de la peinture baroque et avait acheté et revendu de nombreuses toiles des petits-maîtres de cette époque. Il s’était enrichi et avait tout perdu dans l’acquisition d’une galerie trop coûteuse. Il avait perdu sa femme, il y avait une dizaine d’années et ne s’en était jamais complètement remis. Ce magasin était tout ce qui le reliait à la vie. Je l’avais courtisé, je l’avoue dans le but de lui acheter un jour le pied d’albâtre que je convoitais secrètement. Mais après avoir sympathisé avec l’homme et l’avoir écouté me raconter sa vie, je n’avais plus l’intention de lui prendre sa statue, considérant que la possession de cette œuvre était peut-être un de ses derniers bonheurs terrestre.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Alors que nous en étions au dessert et qu’André venait de finir avec gourmandise une mousse au chocolat, il posa sa cuillère, me regarda dans les yeux et me dit :&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Vous la voulez toujours ? Hein, je le sais.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Écoutez André, oui je la voulais, j’en étais fou de ce pied, mais après avoir sympathisé avec vous, je ne souhaite en aucun cas vous l’enlever. C’était un caprice de fou, et même si les folies sont faites pour être réalisées, il faut savoir de temps à autre s’effacer, et puis je sais que vous tenez à ce pied ! Alors n’en parlons plus. Et je lui tapais sur l’épaule en un geste amical.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Il y a quelque histoire de femme derrière votre entêtement à posséder cette sculpture, alors je vais vous l’offrir. Vous savez, je suis âgé à présent et quand on se prépare à partir, il convient de s’alléger autant sur le plan matériel que spirituel. Et puis les plus belles choses que nous possédons ne viennent-elles pas de notre imaginaire ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Je restais sans voix devant sa courte tirade. Je ne savais plus quoi lui dire, c’était un peu comme s’il avait lu dans mes pensées et toujours su que je tournais autour de lui pour prendre un jour possession de sa sculpture.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’accepte André, je considère comme un honneur ce cadeau que vous me faites, je vais vous raconter la folie qui m’a poussé à désirer ce pied plus que tout.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;— Racontez jeune homme, racontez…&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Même si je n’avais plus rien d’un jeune homme, je contais en détail l’histoire du pied d’Aurore à mon généreux donateur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Puis le temps passa, je n’abandonnais pas André et continuais à venir le voir durant de nombreux mois. En fait jusqu’à son départ, où un jour de mai alors que la vie fleurissait un peu partout dans le quartier latin il choisit de rejoindre les siens et de percer l’insondable mystère humain. J’eus beaucoup de tristesse. Le soir pour calmer mes doutes je caressais le pied d’Aurore en lui demandant de veiller sur mon vieux compagnon qui l’avait rejointe.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’étais en possession du plus beau des trésors, le pied de ma déesse.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;div&gt;À la suite de son départ pour l’au-delà, je pris quelques jours de vacances et allai m’isoler dans cette maison de campagne qui me semblait être la seule chose qui me restait à aimer sur cette terre, à l’exception de mon chien, dont je ne pouvais que louer la fidélité et la loyauté dont il avait toujours fait preuve à mon égard. Finalement les bêtes ne demandent rien aux humains, elles offrent leur présence et un amour dénué de tout intérêt, de plus, elles vous consolent dans les grands moments de douleur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’arrivai tard le soir, je ne pus m’empêcher de monter dans le haut du parc et de contempler la voûte céleste et ses étoiles. La lune comme à chaque fois était là, majestueuse et silencieuse, empreinte de tous les mystères et les pouvoirs obscurs que les hommes lui attribuent. Elle semblait se cacher à demi derrière quelques nuages aux découpes presque parfaites qui défilaient sur fond de ciel rendu luminescent par sa plénitude. Je l’observais plus précisément encore ; elle était entourée d’un halo de brume diffus, alors qu’autour d’elle tout semblait bouger. Tout autour, la campagne était noire, mais on distinguait parfaitement les ombres fantomatiques des maisons, des arbres ou des bosquets. De même la découpe de la minuscule route qui semblait ne mener nulle part se détachait-elle parfaitement dans cette nuit qui ressemblait à une journée sans soleil. Je constatai en poursuivant mon chemin qu’à l’instar du soleil, la lune pouvait créer des ombres. Ainsi au hasard de ma promenade nocturne j’observai que les arbres centenaires projetaient l’ombre de leurs feuilles sur le sol. Emporté par je ne sais quel désespoir, je me mis à pleurer, de longs spasmes incontrôlables qui semblaient sortir de mon cœur pour venir mourir dans la solitude de la nuit. Douleur d’avoir aimé ? Douleur de ne pas avoir su aimer ? Simple sensation de solitude ? Je sentis une présence à mes côtés, mon chien venait de me rejoindre et me manifestait mille sollicitudes, comme pour me témoigner que, dans cette passagère douleur je n’étais pas seul et que nous affronterions à deux les affres de l’existence. Je l’entourai de mes bras, sentis son poil noir qui me réchauffait, l’embrassai sur la truffe et nous redescendîmes, car la fraîcheur de la nuit tombante se faisait plus prégnante.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;En m’allongeant sous l’immense voûte de bois que formaient les poutres de la charpente, je mesurais quelle solitude traversait à présent ma vie. Seul cet animal muet m’accompagnait encore dans mes folles dérives. Il prit d’ailleurs la direction d’un canapé avoisinant, sur lequel, comme toutes les nuits il irait se blottir afin d’oublier sa condition de vieux chien.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Cette nuit, j’étais décidé à tenter une expérience de métempsycose avec Aurore et à l’accueillir en mon corps pour une nuit de retrouvailles. Oh bien sûr, il s’agissait là plus d’un désir que d’une réelle expérience et l’éventualité qu’Aurore parvienne à transvaser son âme en mon corps était plus une folie appartenant aux fantasmes d’un esprit perturbé plutôt qu’une éventuelle possibilité nocturne. Cependant, depuis que j’avais appris sa disparition, cette femme m’obsédait à nouveau et j’étais résolu à renouer avec elle coûte que coûte, dussé-je y laisser ma vie. Lentement après avoir éteint la lumière, alors que le feu crépitait en bas et que montait une douce chaleur, je me laissais aller à tout oublier, laissant mon esprit perdre le contrôle de toute pensée. Plusieurs fois j’appelais Aurore dans un demi-sommeil, dans l’espoir d’être entendu quelque part dans l’au-delà. En de courts instants, je sentis une immense quiétude m’envahir, mais il ne se passa rien. Le lendemain alors que mon esprit s’éveillait à une nouvelle journée, j’eus la sensation d’un rêve, il était très lointain, mais j’arrivais quand même à rassembler les quelques images qui avaient pendant la nuit imprimé ma mémoire. Je me souvins d’une femme qui avançait vers moi dans une tenue étrange, les bras le long du corps et les paumes des mains ouvertes et qui prononçait très distinctement mon prénom. Puis le souvenir s’estompait et les pages d’un livre assez gros se tournaient comme par enchantement et sur chacune des pages était écrit le nom d’Aurore en gros caractères que l’on appelle Majuscule ou Capitale selon ses connaissances du milieu typographique. Malgré d’intenses efforts, je ne pus rassembler d’autres souvenirs ou images de ce rêve et le quittais un peu frustré pour aller me préparer quelques tasses de café.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Finalement si ma tentative était un demi-échec, elle avait presque un parfum de succès. Cette femme à n’en pas douter était revenue me voir. Ou bien avait-elle seulement occupé un coin de mon esprit dans une zone que l’on nomme rêve et dont j’étais incapable de définir la part de réalité si tant est qu’il y en ait une.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;La journée passa en des travaux d’automne, taille des arbres, ramassage des innombrables feuilles, dans le but de les mettre au pied des jeunes arbres afin de les protéger des frimas de l’hiver, ou sciage de bûches pour le feu de cheminée. Bref une vie rude qui pouvait s’apparenter à celle des trappeurs des siècles passés, ou à celle plus désespérée, d’hommes fuyant la société à la recherche d’une plus grande proximité avec la nature. Mais le soir arriva de nouveau, je n’eus pas le désir de me préparer à la poursuite de mes obscures expériences et me couchai après avoir avalé un verre de Calva. Le froid devenait plus intense de week-end en week-end et dormir à la campagne à la fin de l’automne et au début de l’hiver procure de véritables sensations de bien-être qu’aucune vie citadine ne pourra jamais vous apporter. Alors que le feu offrait en même temps que sa lumière feutrée ses significatifs craquements, pendant que la délicieuse odeur du feu de bois remonte en vos narines, je me glissais voluptueusement à l’intérieur des draps sans même penser à l’éventuel plaisir que m’offrirait le fait de revoir Aurore, même pour un fugitif instant. Ainsi sommes-nous faits, que pour revoir, même pour un parcellaire flash, une femme que nous avons aimée, nous serions prêts à donner ce que nous avons de plus précieux en nous : notre vie. Comme à chaque fois et pour chaque être humain qui s’allonge pour le voyage nocturne quotidien le sommeil me saisit sans que je sois capable de dire à mon réveil, à quel moment la phase d’endormissement était intervenue. Je pense aujourd’hui avec le recul du temps que mon esprit dériva en des contrées d’où l’esprit ne revient jamais parfaitement intact. Était-ce parce que je l’avais tant appelé que ce moment me fut donné ? Était-ce parce que l’absolutisme de mon désir était en adéquation avec l’esprit de ma chère disparue, ou simplement parce qu’en cet instant une grâce Divine m’avait été octroyée ? Comme il est prétentieux d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, qu’une grâce particulière puisse vous êtes attribuée par un de nos divins créateurs. Pourtant nous sommes ainsi du haut de notre petitesse, scrutant les cieux et leur immensité, parlant avec des êtres de lumière dont finalement nous ignorons tout, leur demandant des grâces dans le but d’améliorer ou de protéger nos funestes vies, sans même trop savoir à qui nous nous adressons. Et pourtant nos suppliques que nous appelons prières sont, si l’on y réfléchit bien, presque toujours exhaucées par ceux qui semblent détenir les clés de nos humbles destinées. Et c’est bien là un miracle quotidien qui indubitablement nous rapproche jour après jour de notre créateur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Pendant cette dérive nocturne en des contrées inconnues de toute forme de rationalité, j’eus tout d’abord une grande sensation de sérénité, comme si mon corps et mon esprit ne faisaient plus qu’un et qu’aucun des deux ne dirigeait mon avancée dans un royaume s’apparentant à celui des limbes. Comme si, en ce royaume, il n’y avait plus de notion de temps et de vie terrestre. Puis je me vis assis à cheval sur ce qui pouvait être un tronc d’arbre ou peut-être un large tuyau, naviguant en de grandes hauteurs et surplombant d’immenses vides sans en concevoir la moindre frayeur. Je ne puis dire combien de temps dura ce voyage, tant ces aventures qui nous invitent à pénétrer dans d’autres dimensions, peut-être d’autres vies, échappent à toute réalité. Toujours est-il que je retrouvai à un moment donné, les sensations plus étroites d’un lit. Le temps s’écoula à nouveau et les notions spirituelles de mon songe s’évanouirent durant mon sommeil. Puis tout à coup une étrange sensation de bien-être m’envahit à nouveau. C’est l’instant que choisit Aurore pour pénétrer à l’intérieur de mon âme. Je sentis une immense sensation de partage et d’osmose, il n’y avait rien de terrestre dans ce qui arrivait, c’était un bonheur céleste, planétaire que dis-je ? Universel. Elle était là, elle était venue ! Elle avait pu le faire et moi je l’avais reçue. J’étais émerveillé et laissais son amour m’envahir et rejoindre le mien. Nul mot entre nous et pourtant j’avais le sentiment très puissant d’une intense communication. Je vécus en cet instant les plus beaux moments d’extase qu’il puisse être donné à un humain de vivre. Jamais sur terre je n’avais ressenti de tels instants. C’est comme si nous faisions l’amour sans les limites du corps. Je pense qu’en cet instant nous n’étions que des esprits. Puis comme tout ce qui est rattaché à la vie terrestre, je dus m’éloigner de ces divins instants pour rejoindre l’infiniment petit du quotidien des humains. J’eus le temps de prononcer son nom plusieurs fois, de lui dire adieu, et me croirez-vous, de la voir s’éloigner. Instant magique qui me donnerait à jamais la force de pouvoir vivre sans elle.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Puis le temps passa, s’écoula comme l’eau d’un fleuve semblant aller nulle part ou simplement dont la destination est inconnue au malheureux poète qui contemple le temps qui passe, sachant que jamais il ne pourra revenir en arrière.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;J’oubliais peu à peu, l’incroyable visite d’Aurore et je ne racontais à aucun homme, ni aucune femme, l’histoire que je viens de vous conter.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Seulement enfouies en moi, au plus profond de mon être il y eut toujours deux parties très distinctes dans mon existence. Avant la venue d’Aurore, et après ma communion avec l’être aimé. Ce qui me fait dire alors que j’arrive au terme de cette étrange histoire : « la femme que j’ai le plus aimée, je ne l’ai jamais possédée ». Il ne me reste probablement que quelques années à vivre, mais je sais qu’au terme de mon parcours terrestre je rejoindrai Aurore pour un autre et dernier voyage céleste.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Après mon départ, mes héritiers trouveront à l’intérieur de ma vieille ferme un étrange et intrigant pied de femme. Un pied d’albâtre aux ongles carmin.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Seul, ceux qui pressentent les mystères pourront en connaître le réelle valeur.&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-3234652427475438517?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/3234652427475438517/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=3234652427475438517' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3234652427475438517'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3234652427475438517'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2011/03/le-pied-dalbatre-aux-ongles-carmin.html' title='le pied d’albâtre aux ongles carmin'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-6396790544607808225</id><published>2010-02-28T06:21:00.001-08:00</published><updated>2010-02-28T06:27:42.297-08:00</updated><title type='text'>La Tueuse de Hong Kong</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/S4p8k_PTFjI/AAAAAAAAAJg/XKnFaWaipUw/s1600-h/ravel9.jpg"&gt;&lt;img style="float:left; margin:0 10px 10px 0;cursor:pointer; cursor:hand;width: 131px; height: 200px;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/S4p8k_PTFjI/AAAAAAAAAJg/XKnFaWaipUw/s200/ravel9.jpg" border="0" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5443300074523399730" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;span class="Apple-style-span"   style="  -webkit-border-horizontal-spacing: 1px; -webkit-border-vertical-spacing: 1px; font-family:Verdana;font-size:12px;"&gt;Un krack boursier d’envergure mondiale bouleverse l’équilibre financier de la planète. Jack un trader de génie engagé quelques mois auparavant pour faire fructifier l’argent d’une importante triade, va tout perdre dans cette tourmente.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ruiné par ce qu’il estime être la faute du trader, Monsieur Wong, le patron de La bande des mers lointaines, décide de mettre un contrat sur la tête du jeune français. Il rappelle Madame Xiu, son ancienne maîtresse, une tueuse expérimentée. Il lui demande de « prendre son temps », de tuer le trader psychologiquement avant de le supprimer physiquement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette femme, âgée aujourd’hui d’une quarantaine d’années est retirée des affaires ; cependant, après avoir vu la photo du jeune homme, elle accepte la mission de Monsieur Wong autant par jeu que par défi.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Madame Xiu, une beauté asiatique envoûtante, manipulatrice, doublée d’une femme d’action redoutable, peut commencer la chasse au trader… &lt;/span&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-6396790544607808225?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/6396790544607808225/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=6396790544607808225' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6396790544607808225'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6396790544607808225'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2010/02/la-tueuse-de-hong-kong.html' title='La Tueuse de Hong Kong'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/S4p8k_PTFjI/AAAAAAAAAJg/XKnFaWaipUw/s72-c/ravel9.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-5912893566966278981</id><published>2009-09-23T08:06:00.000-07:00</published><updated>2009-09-23T08:15:45.388-07:00</updated><title type='text'>La Vierge punk</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Sro7mIe3trI/AAAAAAAAAJY/QHi_Jx21nsk/s1600-h/ravel9.jpg"&gt;&lt;img style="float:left; margin:0 10px 10px 0;cursor:pointer; cursor:hand;width: 128px; height: 200px;" src="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Sro7mIe3trI/AAAAAAAAAJY/QHi_Jx21nsk/s200/ravel9.jpg" border="0" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5384681830772881074" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div&gt;La salle du Palais des congrès de la ville de Tours était chauffée à blanc. Il s’agissait d’un concert unique des Wrenglers’Death, ce groupe local qui avait réussi de l’autre coté de la manche. Et ce n’était pas un mince exploit de s’imposer dans les charts londoniens, là ou le rock était roi et ou les groupes les plus talentueux se faisaient une guerre sans merci pour rester en tête du box-office. Mick, le chanteur, portait un prénom prédestiné pour s’imposer dans le milieu du Rock. Il l’avait choisi en fonction de l’admiration sans borne qu’il portait à Mick Jagger le chanteur emblématique des Stones.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Certes les années s’étaient écoulées et les rythmes avaient évolué aussi, mais le rock restait une musique de référence et ce jeune groupe avait du « peps » et une bordée d’admirateurs, qui ce soir étaient prêts à hurler leur fanatique engagement à ces musiciens locaux.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Les sons des Wrenglers’Death étaient plus proches de certains groupes de heavy métal que du rock traditionnel, et certains membres du groupe avaient une réputation sulfureuse ; quant aux paroles, elles s’inspiraient du répertoire satanique et parlaient de crucifixion, de tombes, de mort et de destruction. Mick le jeune chanteur outre sa gueule d’ange avait son lot d’admiratrices déjantées, junkies, fans d’ectasie ou de tout ce qui pouvait leur permettre d’oublier leur misère sociale ou intellectuelle.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;L’apparition des Wrenglers’Death se fit dans un déferlement de batterie et sur fond sonore de bruits de guerre auxquels étaient rajoutées des images d’apocalypse propre à faire chavirer n’importe quel fan d’Apocalypse Now, film culte faisant à sa façon l’apologie de la guerre.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Le public reprenait en chœur les paroles de chansons qu’il connaissait par cœur.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Altéa était au premier rang, on la reconnaissait à sa chevelure, mauve d’un côté et verte de l’autre. Sa nuque était rasée et les quelques anneaux qui encadraient son visage n’arrivaient pas même à ternir sa beauté. Elle avait à l’occasion de ce concert prit sa dose d’acide et même probablement un peu plus. Son corps tanguait harmonieusement aux rythmes syncopés de la musique des Wrenglers’Death, alors que ce qui restait de son âme entourait Mick afin de le protéger des atteintes éventuelles d’une vie désaxée.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Après plusieurs tubes, le silence se fit. Plus un bruit dans la salle, le public fut parcouru d’un frisson délicieux. Ce silence annonçait Déferlement de mort, le morceau culte des Wrenglers’Death.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Puis, alors que chacun était suspendu à cet intemporel silence, un long solo de batterie récompensa l’attente des spectateurs. Après un long moment, Mick arracha littéralement un micro et se mit à vociférer des paroles de haine, de mort de destruction et de satanisme, alors que les guitares montaient progressivement dans une tension oppressante.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Après une déferlante d’injures malsaines qui dura trois minutes, Mick s’effondra sur la scène comme mort. Cela provoqua une hystérie générale chez ses groupies, pour qui cette mort simulée était un acte d’engagement total.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Le concert dura encore une heure durant laquelle divers morceaux, dont un extrêmement doux et nostalgique enthousiasma le public présent.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Altéa ne savait plus dans quelles eaux son esprit naviguait. Son corps avait été abandonné, pourtant il ondulait sur les rythmes magistraux des Wrenglers’Death.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;À l’occasion du dernier acte de cette démentielle production, la salle se vida lentement, alors que les acteurs se retiraient sous les acclamations.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Le corps d’Altéa suivit la lente procession et se retrouva à l’air libre alors que chacun regagnait sa voiture ou un bus et que les groupes se diluaient dans les rues adjacentes en commentant la prestation de Mick et des Wrenglers’Death.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Altéa fut saisi par le froid et son esprit réintégra subitement son corps. Qu’en était-il de son âme ? Perdue au panthéon de ses désillusions et de ces amours déçus, elle errait en des sphères ou tout était à l’image de sa vie, noire et sans avenir. Consciente qu’elle était en overdose et au plus mal, elle appela par deux fois son amie qui était avec elle au début du concert, mais personne ne répondit. Alors elle tomba seule à genoux sur le trottoir, en un triste ralentit, comme dans un film dramatique. Sa tête heurta le sol et elle sombra inconsciente le front ouvert, dans un nouveau et improbable voyage.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Personne ne remarqua Altéa et le vent d’automne qui poussait quelques feuilles en même temps que la pluie commença à refroidir lentement son corps.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Mick et les Wrenglers’Death fêtaient leur succès en même temps que le retour au pays. Ils se changèrent, se démaquillèrent et burent quelques bières. Des groupes d’amis étaient restés et les félicitaient pour leur prestation. Cependant la magie de cet après-concert prit fin et il fallut bien regagner soit son hôtel, soit son domicile.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;La maison de Mick était à quelques kilomètres aussi fut-il l’un des derniers à partir. L’effet de la cocaïne qu’il avait absorbé afin d’être au sommet de son art commençait à se dissiper et il ressentait une grande lassitude et une profonde fatigue. Il salua les deux gardiens qui étaient afférés à clore les grilles et disparut rapidement par une porte dérobée.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Il marchait depuis quelques instants lorsqu’il aperçut une forme à terre. Quelques vêtements abandonnés là par hasard pensa-t-il. Plus il avançait, plus il prenait conscience de cette forme humaine allongée à même le sol sous cette pluie fine qui filtrait, envoyées par d’invisibles nuages, là-haut dans le ciel. Pauvre gars pensa-t-il. À présent c’était sûr, un clochard avait choisi de finir sa vie dans cet endroit sinistre. Mick arriva devant la forme humaine, c’était une jeune femme qui gisait à terre, il y avait du sang sur son front et elle était inanimée ; il se pencha, essaya de lui parler et de la ranimer. Son corps inerte ne donnait aucun signe de vie. Il aurait voulu appeler au secours, mais il n’y avait personne. Il lui parla, lui donna de légères claques sur les joues, dans le but de la réveiller, mais la jeune punk ne donnait aucun signe de retour à la vie. Cette vie qui filait entre ses mains, le paniquait, la pureté du visage de la jeune mourante l’émouvait au plus haut point. Il réalisait qu’elle le quittait pour rejoindre un hypothétique au-delà. Dans un ultime geste de désespoir, il lui tapa violemment dans le dos et perçut enfin un premier signe de retour à la vie chez la jeune fille.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Elle revenait à la vie, ou échappait à la mort ?&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Il la souleva. Altéa n’était pas très lourde, dans une semi-inconscience, elle l’enlaça de ses deux bras et blottit sa tête contre son épaule. Mick se sentit tout à coup aimé, comme si cet oiseau presque mort, tombé du nid était capable par la seule force de ses deux bras enlacés, de lui rendre tout ce que cette musique lui avait pris, la tendresse et le désir d’aimer.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Mick réalisa qu’il tenait en ses bras une vierge punk.&lt;/div&gt;&lt;div&gt;Il pensa qu’à défaut de régner sur le monde, cette vierge-là régnerait dorénavant sur son cœur.&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-5912893566966278981?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/5912893566966278981/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=5912893566966278981' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/5912893566966278981'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/5912893566966278981'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2009/09/la-vierge-punk.html' title='La Vierge punk'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Sro7mIe3trI/AAAAAAAAAJY/QHi_Jx21nsk/s72-c/ravel9.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-6977458150894639665</id><published>2008-10-09T13:22:00.000-07:00</published><updated>2008-10-09T13:40:54.728-07:00</updated><title type='text'>Sur les rives lointaines des amours oubliés</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/SO5sTGdCVuI/AAAAAAAAAF8/767jD4FQoJE/s1600-h/Andrea_Mantegna_016.jpg"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/SO5sTGdCVuI/AAAAAAAAAF8/767jD4FQoJE/s200/Andrea_Mantegna_016.jpg" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5255256890593662690" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur les rives lointaines des amours oubliés&lt;br /&gt;J’ai croisé le chemin d’une Déesse&lt;br /&gt;Elle portait en son cœur le  poids des années&lt;br /&gt;J’ai lu en son regard une immense détresse&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur un cheval ailé, devant moi elle est passée,&lt;br /&gt;J’ai tendu la main, mais n’ai pu la toucher&lt;br /&gt;Alors sur les berges crépusculaires d’un lac isolé&lt;br /&gt;L’animal sacré respectueusement l’a déposée&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Allait-elle dans le royaume des catacombes ?&lt;br /&gt;Rejoindre un amant depuis longtemps disparu&lt;br /&gt;Après quelques instants, je la perdis de vue&lt;br /&gt;Je l’imaginais pleurant à genoux sur une tombe.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour un regard d’elle à jamais je me serais damné.&lt;br /&gt;Las ! Ayant attendu longtemps je ne la revis plus&lt;br /&gt;Ainsi vont pour toujours les amours inachevés&lt;br /&gt;Alors selon le corbeau, je dis “jamais, jamais plus.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans quel rêve, dans quelle réalité l’avais-je entrevue ?&lt;br /&gt;Était-elle Circé, magicienne en son île d’Océa ?&lt;br /&gt;Ulysse voyageur égaré, en son amour espéra&lt;br /&gt;Mais il se perdit après avoir contemplé la belle dévêtue&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je l’imaginais sirène au chant mélodieux et perfide,&lt;br /&gt;Attirant le voyageur imprudent sur les récifs de sa beauté&lt;br /&gt;Entre songe et fantasme, pour quelle réalité ?&lt;br /&gt;Déesse des océans marins elle devenait mon guide.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-6977458150894639665?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/6977458150894639665/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=6977458150894639665' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6977458150894639665'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6977458150894639665'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2008/10/sur-les-rives-lointaines-des-amours.html' title='Sur les rives lointaines des amours oubliés'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/SO5sTGdCVuI/AAAAAAAAAF8/767jD4FQoJE/s72-c/Andrea_Mantegna_016.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-1914254754949073014</id><published>2007-12-26T09:44:00.000-08:00</published><updated>2007-12-26T09:46:38.471-08:00</updated><title type='text'>L'odyssée du Cybérius</title><content type='html'>LE VOYAGE&lt;br /&gt;&lt;div style="text-align: justify;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous sommes en 2550. Le Cybérius parti de la planète Terre cent cinquante ans plus tôt pour sauver ce qui restait de technologie et de sciences avancées, avait à son bord dix hommes et dix femmes triés sur le volet et représentant toutes les couches fondamentales à la survie d’une société et d’un peuple.&lt;br /&gt;Les dix années qui avaient précédé le départ de cette expédition de la dernière chance pour la survie de l’espèce humaine avaient vu chaos, destruction et obscurantisme se répandre sur la terre.&lt;br /&gt;Le début des années 2000 avait été l’ère de nouvelles et très grandes découvertes en même temps que la faillite des systèmes socio-économiques.&lt;br /&gt;Au rang des découvertes majeures, il fallait ranger tout ce qui touchait de près ou de loin à l’espèce humaine, lecture de l’ADN, compréhension et modification du fonctionnement du cerveau humain, création des premières doublures autonomes, répliques quasi parfaites de l’homme. Ces doublures étaient, entre autres choses, spécialistes des déplacements télépathiques, séparation du corps et de l’esprit, et on leur affectait surtout des tâches intellectuelles.&lt;br /&gt;Cette période fut également l’ère de l’éclatement des frontières, du brassage des peuples et des races en même temps que l’asservissement de l’homme aux grandes religions.&lt;br /&gt;Les guerres de religions, jointes aux grandes épidémies, avaient à cette époque décimé le quart de la population, puis un ordre nouveau était né, un Conseil de la Terre avait vu le jour et c’était ce Conseil qui avait permis à l’humanité d’alors, de repartir en bâtissant les fondements de nouvelles valeurs.&lt;br /&gt;Le globe terrestre avait été divisé en huit étoiles par le Conseil de la Terre, les anciens États-Unis d’Amérique devenus Altaïr, les territoires inoccupés du Pôle Nord et du Groenland devenus Polaris, l’ancienne Europe appelée Bételgeuse, les territoires asiatiques englobant une partie de la Russie, la Chine et l’Inde furent appelés Véga.&lt;br /&gt;La mer du Pacifique fut Aldébaran, l’Amérique du Sud Orion, l’Afrique Arcturus et les terres Australes Antarès.&lt;br /&gt;Une nouvelle religion était née : le divinisme ; elle présentait l’avantage de maintenir chaque peuple dans sa croyance, tout en ne bouleversant pas l’ordre nouvellement établi. Durant quelques centaines d’années, une paix fondée sur l’anéantissement des personnalités, le ramollissement des esprits ainsi que la soumission totale au divinisme s’installa en souveraine sur la Terre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Seul refuge pour ceux qui n’acceptaient pas les décisions du Conseil de la Terre : les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris ou la mer du Pacifique d’Aldébaran.&lt;br /&gt;Les évolutions technologiques et scientifiques avaient permis à l’homme, après plus de 2000 ans, d’occuper enfin les fonds marins et de s’en rendre maître.&lt;br /&gt;Des bases entières, véritables citées ou usines étaient à cette époque construites sur terre, puis immergées en état de vide pour être assemblées au moyen de technologies simples mais que l’homme maîtrisait à présent parfaitement. Grâce à ces usines, l’homme pouvait réaliser les plus vieux rêves de Jules Vernes : domestiquer les fonds marins et vivre en se nourrissant de tout ce qui les peuplait. Algues, lichens, poissons, coquillages, anémones de mer, gastéropodes marins, toute cette flore aux couleurs variées et multiples aux formes extraordinaires et aux espèces innombrables nourrissait à présent l’homme et compensait les insuffisances agricoles de la planète. Les rebelles qui s’étaient réfugiés dans la mer d’Aldébaran étaient devenus quasiment invulnérables sous l’eau, au grand dam du Conseil de la Terre qui ne parvenait pas à leur faire une guerre traditionnelle. En effet, tout comme l’homme qui, pour voler, avait emprunté ses attitudes à celles des oiseaux, ceux de la mer d’Aldébaran avaient pour se déplacer sous l’eau, conçu leurs engins selon la souplesse des poissons d’attaques.&lt;br /&gt;Ils offraient donc un armement surprenant, rapide et insaisissable.&lt;br /&gt;À l’instar de ceux de la mer d’Aldébaran, ceux qui avaient choisi les territoires inoccupés du Pôle Nord de Polaris avaient également l’avantage du terrain et étaient difficilement traqués par le Conseil de la Terre. De ce fait, deux entités très puissantes s’étaient ainsi constituées et s’opposaient très violemment au gouvernement en place.&lt;br /&gt;Durant les cent premières années, quantité d’esprits supérieurs étaient partis s’installer sur Polaris. Ils avaient d’ailleurs eu des descendants, tous insoumis au Conseil de la Terre. Puis d’autres rebelles étaient venus se réfugier dans la mer d’Aldébaran où ils avaient installé d’autres bases sous-marines encore plus performantes.&lt;br /&gt;L’attitude du Conseil de la Terre à l’égard de ces rebelles avait été dans un premier temps le mépris ; il avait ainsi, sans le réaliser, laissé se développer deux entités toutes puissantes, autonomes, qui avaient à présent chacune ses lois, ses armées et un pouvoir qui devenait de plus en plus imposant chaque jour.&lt;br /&gt;L’ordre s’était ainsi peu à peu inversé entre l’inactivité des six autres étoiles engluées dans les décisions hésitantes du Conseil de la Terre, et la puissance industrielle et financière des peuples de Polaris et d’Aldébaran.&lt;br /&gt;C’est aux environs de 2 400 que ces deux peuples s’unirent pour faire la guerre aux six autres puissances.&lt;br /&gt;Une convention, appelée Convention des Étoiles, interdisait l’usage des armes de destruction massive ou à conséquence atomique immédiate. Seules étaient autorisées les armes à destruction laser autonome ou les armements traditionnels utilisés au début du siècle.&lt;br /&gt;La guerre fut longue et étrange. Les deux étoiles rebelles gagnaient des guerres-éclairs dont elles ne pouvaient assurer le suivi. Elles détruisaient systématiquement les gouvernements en place mais ne pouvaient, après leur départ, assurer le maintien de l’ordre, faute d’effectifs suffisants.&lt;br /&gt;Les gouvernements religieux firent place à des états militaires, les conventions furent bafouées et la guerre devint totale et dévastatrice. Ainsi donc, après plusieurs années de destructions massives, ce qui restait du Conseil de la Terre décida d’expédier dans l’espace, à l’abri de la folie des hommes, un vaisseau d’un type très particulier.&lt;br /&gt;C’est ainsi que, pour sauvegarder vingt siècles de connaissances, de recherches et de découvertes, on construisit le “Cybérius”.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La préparation de cette mission fut longue et laborieuse, nous étions en période de guerre, et les autorités qui régissaient le Conseil de la Terre étaient affaiblies. Elles avaient vu leur pouvoir discuté et remis en question car le désordre régnait alors en maître sur la terre.&lt;br /&gt;Les plus grandes sommités de l’époque furent réunies à bord d’un vaisseau que l’on baptisa Cybérius. Il fut lancé dans l’espace dans le plus grand anonymat et dans une confusion générale dictée par la bérézina du Conseil de la Terre qui subissait désormais la loi des deux étoiles rebelles.&lt;br /&gt;Le vaisseau s’éleva d’une base secrète sous le regard de quelques centaines de techniciens et de ce qui restait des dirigeants du Conseil de la Terre, emportant avec lui les espoirs de ce peuple déchu.&lt;br /&gt;À cette époque, les fusées porteuses n’étaient plus nécessaires, la puissance des moteurs atomiques suffisait à propulser les vaisseaux hors de l’atmosphère terrestre. Le Cybérius traversa donc l’atmosphère à grande vitesse et fut hors de vue quelques secondes plus tard.&lt;br /&gt;Il pénétrait l’espace interstellaire à une vitesse sidérante. C’était un immense triangle de 100 mètres de long et de plusieurs milliers de tonnes, propulsé par huit moteurs atomiques.&lt;br /&gt;Sur chaque pointe du triangle du vaisseau figurait l’emblème du Conseil de la Terre symbolisé par un cercle séparé en son milieu verticalement ; la partie gauche du cercle était rouge, la partie droite était constituée de trois bandes horizontales bleues sur fond blanc.&lt;br /&gt;Tout autour du cercle étaient positionnées, dans un rythme géométrique parfait, les huit étoiles du Conseil de la Terre ; elles étaient de couleur or. Ainsi paré, le vaisseau terrien avait belle allure et arborait fièrement ses armoiries.&lt;br /&gt;À bord, l’équipage, hommes et femmes, avait été placé en état d’hibernation avancée. Seules les doublures au nombre de quinze ainsi que quatre doublures de rechange comportant chacune un stock de pièces et cerveaux interchangeables devaient assurer le bon déroulement de l’odyssée du Cybérius.&lt;br /&gt;Ces doublures, hormis une destruction éventuelle, avaient une durée de vie illimitée. Une fois par mois, elles passaient au "vital contrôle" où l’ensemble de leurs circuits était revu et leur cerveau soumis à plus de trois millions de tests à l’issue desquels elles étaient confirmées dans leurs fonctions, ou en cas de défaillance éventuelle, se voyaient attribuer des tâches subalternes ou proposer un passage à la revitalisation.&lt;br /&gt;Les deux tiers de ces doublures avaient été conçues à l’image des hommes, un tiers seulement à l’image des femmes. Doublures femmes et doublures hommes jouissaient du même potentiel musculaire, donc de la même force.&lt;br /&gt;Aucune fonction érotique n’avait été initialement programmée, mais comme les scientifiques les avaient voulues à la parfaite image humaine, les doublures hommes ou femmes possédaient toutes un sexe.&lt;br /&gt;Un marché parallèle du sexe était d’ailleurs né car, à l’occasion des vital-contrôles, les techniciens mettaient en service les fonctions sexuelles de certaines doublures dont on se disputait les faveurs nocturnes sur les bases éloignées et les planètes oubliées.&lt;br /&gt;Mais à bord du Cybérius, on était bien loin de tous ces problèmes, chaque doublure parfaitement à sa place remplissait ses fonctions avec une ténacité proche de l’obsession.&lt;br /&gt;À l’intérieur du vaisseau avaient été recréés la plupart des éléments végétaux que l’on trouvait sur Terre.&lt;br /&gt;On avait stocké un nombre incroyable d’espèces de graines, de plantes, de fruits, de légumes, de façon à pouvoir éventuellement les réensemencer sur une planète lointaine qui pourrait héberger les hommes du Cybérius. Les embryons des animaux les plus divers avaient été également chargés à bord en grande quantité avant le départ de l’expédition. Ils étaient conservés dans des conditions de parfaite reproductibilité. On avait également conçu un jardin où circulait une rivière miniature peuplée d’innombrables poissons.&lt;br /&gt;Cet espace de verdure et de fraîcheur était aussi un havre de paix et une aire de repos à l’usage des passagers du Cybérius, car chacun sur Terre, avant le lancement, savait que ce voyage durerait longtemps, pour ne pas dire l’éternité.&lt;br /&gt;Tout était calme et silencieux à bord.&lt;br /&gt;Le cerveau central assurait une veille permanente et Isis, la doublure numéro un, transmettait les données à la Terre.&lt;br /&gt;Isis était une doublure femme ; on disait qu’elle avait été secrètement préparée pour l’expédition et qu’elle était d’une intelligence prodigieuse, plus de dix fois supérieure à celle d’un humain.&lt;br /&gt;Elle était vêtue d’une combinaison gris-bleu adaptée à ses formes élancées et sportives, la taille ornée d’une large ceinture de plastique transparente, et sur les manches de sa combinaison étaient accrochés son vocal sensoriel, son séparateur d’esprit ainsi que son déflagrateur atomique portable.&lt;br /&gt;Isis était une brune calme et placide dont l’assurance et l’intelligence artificielle avaient, déjà avant son départ, fasciné tous les humains qui avaient eu le privilège de l’approcher. Elle portait les cheveux courts et l’on pouvait lire dans son regard toute la philosophie que lui donnait l’étendue de ses connaissances. À aucun moment dans ses relations, que ce soit avec les hommes ou avec les doublures, il ne lui avait été nécessaire d’imposer un quelconque personnage de composition pour se faire entendre ou respecter. Chez elle, les attributs féminins étaient réduits au minimum et restaient d’une grande discrétion. Elle était l’âme de cette mission et en était consciente.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’équipage de doublures hommes et femmes était entièrement programmé pour exécuter toutes les décisions d’Isis sans le moindre atermoiement.&lt;br /&gt;L’ordre du Cybérius et en quelque sorte le sort de ce qui restait de nos connaissances étaient entre les mains de cette doublure androïde et quelque peu androgyne tout acquise à la cause du Conseil de la Terre. Avec ses cheveux bruns très courts, Isis offrait un physique mi-femme mi-homme qui dérangeait selon les propres termes de l’homme qui, sur Terre avant le départ du Cybérius, s’était occupé de la mission. Ce scientifique s’appelait Joyce ; il avait été à l’origine de toutes les grandes découvertes de ces vingt dernières années, et avait partagé durant de longs mois une intimité totale avec les membres du Cybérius et particulièrement avec Isis. Ce qui ne devait surtout pas arriver s’était naturellement produit : Joyce était tombé follement amoureux d’Isis et n’avait pu supporter l’idée de la perdre, trouvant refuge dans l’alcool et quelques drogues nouvelles à la mode à cette époque.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il faut dire qu’Isis était particulièrement envoûtante avec son regard noir dans lequel on pouvait saisir des connaissances qui n’avaient plus rien d’humaines, avec sa taille surprenante pour une femme — elle mesurait plus d’un mètre quatre-vingt — et sa silhouette élancée juste cernée par quelques rares formes féminines qui accentuaient son côté androgyne.&lt;br /&gt;Si elle était actuellement numéro un de cette mission, Isis n’oubliait pas qu’à l’arrivée de l’expédition sur une planète inconnue dans x années, elle ne deviendrait plus que le numéro 3 derrière les deux astrogénéraux Rigel et Astra.&lt;br /&gt;Ce soir-là, Isis envoya comme chaque jour ses messages à la Terre. Ils prenaient en compte les diverses positions des étoiles et la nouvelle carte astronomique que les observateurs électroniques du Cybérius avaient tracée. Ces données permettraient peut-être, en des temps éloignés, de définir les routes qui mèneraient à Galaxie 2, Galaxie 3 et peut-être même au-delà.&lt;br /&gt;En dehors de la vérification des observateurs électroniques, Isis avait pour mission d’effectuer des pauses obligatoires de contemplation du vide et du noir sidéral. Ces pauses étaient quotidiennes et devaient donner lieu à des comptes rendus personnels.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quintoch, la doublure d’analyse de champ visuel du vaisseau, était présent pendant ces moments, non qu’Isis fût incapable de travailler en autonomie mais il s’agissait d’exercices de concentration trop risqués pour qu’elle soit seule. Ce travail s’effectuait en effet au moyen des dons télépathiques qui lui avaient été conférés et la fatigue qu’elle ressentait parfois à l’issue de ces séances nécessitait une surveillance.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De plus, les découvertes qu’elle pouvait faire se produisaient dans un état de semi-hypnose pour Isis qui transmettait alors simultanément ce qu’elle percevait avec une marge de flou plus ou moins grande selon la difficulté de perception et l’éloignement spatial du point d’émission. Il était alors important qu’un témoin puisse rapidement enregistrer ses déclarations. À plusieurs reprises ces derniers jours, Isis avait été en contact avec une source d’information lointaine qui semblait porteuse d’éléments clefs pour la suite du voyage. Malheureusement elle était en échec jour après jour et commençait à penser qu’il s’agissait d’un mirage interstellaire. Elle produirait ainsi sa propre vision à son insu, ce qui risquait à terme de détruire la finesse de ses pouvoirs, mais cette éventualité était d’une très faible probabilité.&lt;br /&gt;Ce qui était le plus plausible en revanche, c’était qu’une force s’interpose entre l’émetteur et Isis, force physique, psychique ou de nature encore inconnue.&lt;br /&gt;Ce jour-là, Isis sentit la présence de deux formes vigoureuses qui l’entouraient et lui parlaient une langue inconnue. À côté de ces deux formes invisibles à l’œil humain, elle voyait apparaître en arrière-plan comme une foule qui s’étalait au loin.&lt;br /&gt;Elle se sentit soudain envahie par une couleur blafarde et eut du mal à respirer.&lt;br /&gt;— Arrêtez, que faites-vous chez moi, partez immédiatement, hurla-t-elle.&lt;br /&gt;Quintoch fut très surpris car Isis en principe recevait toute information avec le calme nécessaire à l’acquisition de nouvelles connaissances, fusent-elles inquiétantes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Son état de réceptivité faisait d’elle un être à part et elle ne pouvait avoir peur, elle était ainsi programmée. Y avait-il une faiblesse dans sa conception ou bien tout simplement allait-elle trop loin ?&lt;br /&gt;Sortant de son état de torpeur hypnotique, elle tendit la main devant elle comme pour attraper quelque chose :&lt;br /&gt;— Il s’efface, murmura-t-elle, je ne le vois plus, c’était une illusion opaque, translucide, je le sens mais il m’échappe, le noir envahit tout à nouveau, c’est fini.&lt;br /&gt;Redevenant elle-même, Isis reprenait son rythme normal de parole et de respiration. Elle n’avait que très peu de souvenirs de ces visions télépathiques, à part une impression d’ensemble.&lt;br /&gt;— Tu semblais avoir des craintes, questionna&lt;br /&gt;Quintoch ?&lt;br /&gt;— Oui c’est vrai, dit-elle. C’était comme si l’on m’avertissait que nous allions affronter une collision, mais ce que je percevais ce n’était pas la collision, c’était "l’après".&lt;br /&gt;— Et c’était comment "l’après" ?&lt;br /&gt;— C’était difficile, comme si tout basculait, comme si notre technicité ne nous servait plus à rien. Notre survie était en danger, j’ai hurlé quelque chose, je ne sais plus quoi…&lt;br /&gt;— Que faites-vous chez moi ? Partez immédiatement ! rappela Quintoch.&lt;br /&gt;— Alors cela signifie que nous devons être vigilants. C’était sûrement l’avertissement d’un danger imprévu. Je ne vais pas passer ce message à la terre tout de suite, je vais prendre un peu de recul pour construire une information plus cohérente.&lt;br /&gt;Quintoch se retira, la laissant à sa reconstruction.&lt;br /&gt;Pendant ce temps, le Cybérius continuait à dériver dans le vide interstellaire tel une pierre sans trajectoire précise, il n’y avait nul horizon, nulle perspective, tout était noir et silencieux. L’infini, cette notion que l’esprit des humains ne pouvait intégrer et que les sondes américaines lancées un peu avant les années 2OOO avaient tenté de résoudre, avait amené des interrogations et une dimension encore plus grandes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Résoudre l’énigme des trous noirs, passage obligé pour les terriens d’alors, avait débouché sur une impasse. Il avait fallu accepter de nouvelles limites : l’esprit humain n’était pas adapté à la compréhension de tous les mystères de l’univers.&lt;br /&gt;À l’époque où la mission du Cybérius avait été lancée, très peu de questions avaient été élucidées, simplement les interrogations s’étaient déplacées.&lt;br /&gt;Isis avec son cerveau de doublure et avec l’étendue de ses connexions — largement supérieure au plus inspiré des êtres humains — pouvait percevoir sans les formuler les différentes complexités des systèmes solaires et les interrelations des galaxies entre elles.&lt;br /&gt;Elle avait traversé, il y avait vingt ans déjà, ce qui était probablement une autre galaxie qu’elle avait appelée Galaxie 1.&lt;br /&gt;Cette Galaxie lui avait laissé des souvenirs flous mais elle avait conservé de son approche quelques réflexes supplémentaires quant à la capacité du Cybérius à faire face à une éventuelle tentative de destruction extérieure ou d’autodestruction. Tout s’acquérait au fur et à mesure, comme s’il s’agissait d’un puzzle. Isis avait compris à cette époque qu’il lui fallait emmagasiner, décoder et coter chaque impression comme s’il s’agissait d’un mode d’emploi qui se découvrait et se créait lui-même avec la mission qui avançait.&lt;br /&gt;Comment le Cybérius était-il arrivé jusque-là ? Il était impossible de répondre. Il est vrai que la totalité de l’équipage du Cybérius reposait à ce moment-là dans cette presque mort qu’est l’état d’hibernation. Ce qu’Isis savait, en revanche, c’est qu’en cette occasion il lui avait été donné d’approcher des myriades d’étoiles et quelques planètes aux couleurs si poétiques, qu’elle en avait pleuré d’émotion, seule face à l’univers. Le Cybérius avait traversé à cette époque des routes interstellaires qui semblaient mener à de grandes nébuleuses empreintes de mystères et de couleurs étranges. La plupart de ces étoiles produisaient de tels rayonnements que, malgré les distances énormes qui les séparaient du Cybérius, il était impossible de les fixer.&lt;br /&gt;Les planètes qu’Isis avait tenté d’approcher, proposaient dans la plupart des cas des conditions de vie inadaptées à l’homme.&lt;br /&gt;Isis ne le ressentait pas comme un impossible à jamais, car dans l’esprit même de la découverte et de la recherche, rien n’est jamais totalement impossible. Elle le ressentait plutôt comme une blessure brûlante, incandescente, celle de l’approche d’une nouvelle lucidité.&lt;br /&gt;Pour l’instant, soit les températures au sol descendaient dans certains cas jusqu’à -450 °C, c’est-à-dire encore en dessous de ce que sur Terre on croyait être le zéro absolu, soit ces planètes étaient des astres morts.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pire encore, elles n’étaient souvent que des masses gazeuses à la beauté illusoire et aux coloris proposant toute la palette des bleus aux mauves en passant par les couleurs les plus profondes qu’il ait été donné à un humain ou à une doublure d’observer.&lt;br /&gt;Certaines, telles des toupies en rotation, étaient entourées d’anneaux multicolores, d’autres présentaient des champs magnétiques intenses et dangereux.&lt;br /&gt;Céder à la fascination visuelle signifiait la destruction immédiate du vaisseau. Isis avait été entraînée et programmée en conséquence, elle savait qu’aucune de ces planètes ne proposait des conditions de vie adaptées à l’homme.&lt;br /&gt;Pourtant ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était être en approche finale au-dessus d’une planète, découvrir progressivement sa topographie, sa constitution, étudier en simultané sur les puissants ordinateurs du vaisseau sa structure et sa composition. Ce spectacle, en même temps qu’il lui procurait une intense émotion, faisait chavirer ses sens par sa beauté et sa pureté sans cesse renouvelées.&lt;br /&gt;Isis avait enregistré tout cela dans l’ordinateur de bord avec qui elle conversait régulièrement, et peut-être un jour quelques humains prendraient-ils connaissance de ces découvertes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce soir-là, Isis eut besoin d’aller rendre visite aux terriens qui dormaient en état d’hibernation dans des cellules closes dont seulement deux personnes avaient le code d’accès, elle et la doublure qui faisait fonction de médecin de surveillance durant la traversée dans l’espace du vaisseau. Elle descendit plusieurs niveaux en utilisant l’ascenseur monoplace tubulaire à air comprimé, traversa d’immenses coursives ou elle croisa plusieurs doublures affairées à leurs occupations de contrôle qui la saluèrent selon le salut du conseil de la terre, c’est-à-dire main gauche tenant le bras droit, dont le poing serré marquait un signe de respect et de détermination de l’ordre établie. c’était une sorte de présentez armes sans arme. Isis leur rendit leur salut et poursuivit sa route. Elle arriva enfin dans les zones d’hibernation ou elle rendit visite à Astra et à Rigel, ils dormaient tous deux semblant morts et inertes pour l’éternité. Isis s’assura du bon fonctionnement de chaque appareil et ne quitta les zones d’hibernation qu’après être certaine que les dix hommes d’équipages étaient toujours en vie. Elle avait besoin malgré tous les appareils de mesures et de contrôle de s’assurer par elle même que tout était OK. En repartant elle se surprit à penser que ce qui était demandé à ces dix terriens était infiniment plus compliqué qu’une simple existence ; on leur demandait de vivre, de mourir, puis de ressusciter pour revivre à nouveau avant de mourir une deuxième fois.&lt;br /&gt;Mais ces dix corps inertes rouvriraient-ils jamais les yeux ?&lt;br /&gt;De retour à son poste de commande, Isis finissait la reformulation du message qu’elle préparait pour l’envoyer à la terre quand, le soir même, elle reçut un appel de celle-ci. Cet appel était particulièrement inquiétant pour l’équipage du Cybérius. Il disait en termes brefs :&lt;br /&gt;" Les étoiles d’Aldébaran et de Polaris viennent de prendre le contrôle du commandement du Conseil de la Terre, ce message est le dernier que vous recevrez de nous, bonne fin de voyage Cybérius et adieu."&lt;br /&gt;Un monde venait de s’écrouler, un des plus fantastiques projets de l’histoire des hommes, n’était plus relié à rien, et les occupants du Cybérius voués à dériver dans l’espace. Isis était sous le choc de cette nouvelle. Il lui fallut un long moment pour se remettre, mais qu’était un long moment dans l’espace ?&lt;br /&gt;Dorénavant le dernier lien entre le Cybérius et la terre était la base Galéna qu’ils avaient dépassée il y avait déjà cinq ans.&lt;br /&gt;Sur cette base vivaient une bonne cinquantaine d’humains accompagnés de deux cents doublures.&lt;br /&gt;Cette base était un laboratoire d’expérimentation implanté sur un astre mort par les Américains avant la fin de leur suprématie mondiale. La mission de Galéna avait eu pour thème au début, l’adaptabilité de l’homme aux conditions de vie dans l’espace.&lt;br /&gt;Beaucoup d’expériences avaient été faites sur Galéna.&lt;br /&gt;On voulait tester la capacité de survie de l’homme dans l’espace mais pour cela il fallait à la fois recréer certaines conditions favorables et connues tout en supprimant certains états négatifs liés à la condition humaine.&lt;br /&gt;Ainsi ces humains transplantés pourraient se concentrer sur un but unique, leur adaptabilité, débarrassés des contingences déstabilisantes liées aux fluctuations des humeurs, des émotions, des sentiments, du stress au sens large.&lt;br /&gt;Il n’y avait pas d’atmosphère autour de Galéna, mais on avait créé artificiellement une couche gazeuse nimbée des mêmes colorations et source de développement d’un maximum de végétaux. Une légère différence existait cependant car on en était aux balbutiements des adaptations et substitutions. Les imperfections du système avaient d’ailleurs permis d’avancer dans le domaine des palliatifs. Ainsi certaines couleurs n’existaient pas sur Galéna, le jaune n’était pas très vif et les tons orangés se fondaient dans un pourpre sombre. Les couleurs froides étaient dominantes, aucun problème avec les bleus et les verts par exemple, et puis le gris avait un aspect métallique beaucoup plus dur.&lt;br /&gt;On s’était vite aperçu que cet état de choses apparemment anodin avait des répercussions importantes sur les individus qui souffraient d’insomnies répétitives et d’une tristesse passive qui devenait rapidement chronique.&lt;br /&gt;Tous n’étaient pas atteints, les caractères les plus forts résistaient mieux, comme à l’accoutumée, mais plus de cinquante pour cent de la population étaient concernés. On retrouvait dans ces états ce qui avait longtemps été le lot des humains sur la terre jusqu’aux environs de l’an 2000, la déprime et l’absence croissante de désir aboutissant à une paralysie morale à développement lent mais irréversible.&lt;br /&gt;On avait sur terre trouvée un remède miracle à cet état grâce à l’élaboration chimique d’un médicament qui était devenu la drogue qu’on s’arrachait.&lt;br /&gt;Ce médicament qui guérissait sur terre avait bien sûr été importé sur Galéna, mais ses effets n’y étaient pas, et de loin, aussi spectaculaires. On avait dû travailler à la recherche d’un complément associatif combinant de nouvelles molécules entre elles. Cela avait été assez long mais bénéfique car, à la faveur de ces difficultés, on avait du même coup réussi à pallier ces états de déprime négatifs et autodestructeurs et à trouver le moyen d’inverser certaines tendances psychologiquement néfastes dans telle ou telle situation. Cela permettait, par exemple, à un individu de nature craintive de se battre comme un lion si la nécessité s’en faisait sentir, ou à l’inverse, à un être par trop violent et irréfléchi de canaliser ses pulsions avant de dépasser les limites du tolérable pour lui-même et pour autrui.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand tout avait basculé sur la Terre et que les États-Unis d’Amérique avaient été dissous au profit du Conseil de la Terre, les cinquante hommes vivant sur Galéna avaient refusé de rendre les armes. Ils se considéraient à juste titre comme citoyens Américains. Depuis, ces hommes étaient respectés et les échanges commerciaux et scientifiques avaient repris. Maintenant que cette terrible nouvelle venait de s’afficher sur l’écran d’Isis, les données allaient vraisemblablement subir quelques changements, mais il était trop tôt pour faire des suppositions.&lt;br /&gt;Cette base était devenue avec les années un haut lieu du tourisme spatial, quantité d’hommes et de femmes avant que la guerre n’éclate et ne mette à feu et à sang notre planète venaient sur Galéna afin de réaliser le plus beau et le plus grand voyage de leur existence.&lt;br /&gt;Pour réaliser l’ampleur de l’exode qu’avait provoqué Galéna, il suffisait de se remémorer, à la fin du vingtième siècle, les grandes capitales en période estivale, avec leurs cohortes de cars de tourisme déversant des milliers de curieux avides d’inutiles et futiles souvenirs et de furtives images qu’ils emportaient soit dans leur esprit, soit dans leurs photo-caméscopes.&lt;br /&gt;Galéna était le lieu le plus recherché pour ce que l’on appelait dans le passé les voyages de noces. Le voyage coûtait 3 000 conseils, le conseil était devenu la monnaie universelle et 3 000 conseils représentaient pour de jeunes unions un an de salaire dans la plupart des cas.&lt;br /&gt;Le secteur ouest de Galéna avait été aménagé comme le paradis des joueurs, cela avait amené également sur cette base une faune faite de types qui n’avaient plus d’avenir sur terre ou d’aventuriers en quête de sensations nouvelles.&lt;br /&gt;Isis continua d’analyser le dramatique message qu’elle venait de recevoir et essaya d’en tirer les conclusions qui s’imposaient. Elle savait de toute façon que ce voyage était une mission sans retour, elle savait aussi que le rituel des transmissions du vaisseau vers la terre et de la terre au vaisseau venait de prendre fin à tout jamais. Son objectif à présent était de déposer son précieux équipage sur une planète à l’atmosphère respirable, pour que vive cette mission.&lt;br /&gt;Isis, malgré toutes ses programmations qui faisaient d’elle une surdouée et son extra-ordinaire tempérament de gagnante, connut quelques brefs instants de découragement.&lt;br /&gt;Ne venait-elle pas aussi d’un seul coup de perdre ce qui était un peu sa famille ?&lt;br /&gt;Elle se ressaisit très vite ; elle était seule entourée de corps inertes, du vide aussi, celui de son esprit et celui de l’espace interstellaire.&lt;br /&gt;Ce soir-là, elle réunit l’équipage de doublures et tint un conseil extraordinaire afin de les informer des données nouvelles.&lt;br /&gt;La mission poursuivit son chemin, les jours s’écoulèrent, les mois aussi de façon curieusement intemporelle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Seuls quelques chiffres sur un écran de contrôle indiquaient clairement que le vaisseau avait quitté la terre depuis 45 ans, 3 mois, 27 jours et une poignée d’heures. Le temps dans l’esprit d’Isis et des doublures de l’équipage n’était pas programmé de la même façon que dans le cerveau humain. L’écriture temporelle dans le cerveau des doublures variait dans un rapport de un à dix. On pouvait dire en quelque sorte que les doublures ne voyaient pas le temps passer.&lt;br /&gt;Isis sur sa route intergalactique avait croisé de nombreuses planètes. Toutes, après approche visuelle, avaient été longuement analysées et explorées en détail par la navette Oxygène 4 dont la mission était d’aller recueillir des informations puis de les rapporter à bord du Cybérius.&lt;br /&gt;Une seule avait retenu réellement son attention et obtenu son approbation, c’était la planète qu’elle avait baptisé Novaland. Cette planète avait répondu à l’une des plus anciennes interrogations de l’humanité : sommes-nous seuls dans l’univers ? Elle était en effet habitée, peuplée pour ne pas dire surpeuplée. Et Isis, une doublure, était la seule à détenir la réponse. Oui, l’homme n’était pas seul dans l’univers, oui d’autres peuples, d’autres civilisations pouvaient se croiser sur la route des étoiles.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle avait eu alors envie de crier la nouvelle à la face du monde, mais elle était seule, seule avec son terrible secret.&lt;br /&gt;Un instant l’idée de sortir de leur hibernation les deux astrogénéraux et de leur faire partager cette incroyable nouvelle lui avait traversé l’esprit, mais elle savait que cela était impossible sans mettre en cause la pérennité de la mission.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle s’était calmée, elle ne pouvait plus informer le Conseil de la Terre aujourd’hui disparu, elle avait réalisé qu’il lui fallait porter seule, avec les autres doublures, le poids de cette extraordinaire découverte.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La navette Oxygène 4 avait rapporté de la planète Novaland des images d’une surprenante beauté pour ce qui était de la végétation et des paysages et survolé des cités d’une densité de population incroyable.&lt;br /&gt;En ce moment, Isis voyait défiler devant ses yeux tous ces souvenirs et elle se prit à penser avec insistance à Novaland. Pourquoi ne pas tenter un atterrissage et une intégration à cette vie ? Rien ne s’y oppose si ce n’est la crainte de ces êtres inconnus supposés hostiles soit par ignorance, soit par superstition ? Simultanément cependant, son circuit magnétique axe-prudence se mit en route pour tempérer ses rêves de doublure et lui rappeler que les risques pour l’équipage devaient se mesurer avec plus de rigueur.&lt;br /&gt;Ainsi donc Isis avait continué sa route, emportant avec elle son immense secret.&lt;br /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-1914254754949073014?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/1914254754949073014/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=1914254754949073014' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/1914254754949073014'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/1914254754949073014'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/12/lodysse-du-cybrius.html' title='L&apos;odyssée du Cybérius'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-9198827393056570059</id><published>2007-12-02T07:19:00.000-08:00</published><updated>2007-12-02T07:20:25.205-08:00</updated><title type='text'>Dominako</title><content type='html'>Dominako, en quittant le cadre trop étroit du manga, posa avec circonspection les pieds qu’elle avait jolis et délicats sur le trottoir d’Osaka. Cette délicatesse qui contrastait étrangement avec la violence que la jeune fille avait en elle. D’ailleurs que savait-elle de ses propres sensations ou sentiments ? À vrai dire peu de chose. Elle n’était que l’émanation du cerveau complexe et tourmenté de son créateur dessinateur, Dominique.&lt;br /&gt;Dominique, le créateur de Dominako, était un de ces garçons vivant complètement reclus dans son univers fantasmatique. Il donnait naissance à toutes sortes de personnages qui se matérialisaient sous son crayon habile à modeler les formes et les couleurs. Son horizon culturel était parsemé de bandes dessinées, de vidéos, de mangas, d’animaux mythiques, d’histoires étranges et surnaturelles. Après avoir fait vivre un personnage, il le scannait puis le colorisait au moyen des nouvelles technologies sans cesse plus performantes. Il avait parfois du mal à socialiser ses créatures et à leur donner un rôle après les avoirs créées. Ce n’était pas le cas avec Dominako, elle était la créature la plus importante qu’il ait jamais conçue. Chaque trait qui esquissait son élégante silhouette était donné avec amour, sa main glissant voluptueusement sur le papier passant et repassant jusqu’à obtenir la perfection. Chaque regard, tour à tour tendre, courroucé ou moqueur, était l’occasion pour Dominique de tomber en extase devant le comportement outrancier de son héroïne. Il en était éperdument amoureux et connaissait chacun de ses mouvements, chacune de ses intentions avant même de l’avoir dessinée. Dominako occupait l’existence entière de Dominique, et quand le soir, épuisé, il s’endormait, il la rejoignait dans ses rêves les plus fous et les plus tumultueux.&lt;br /&gt;En quittant le manga et en posant les pieds sur le trottoir d’Osaka, Dominako avait échappé — peut-être pour un temps — à son créateur. Elle connaissait bien cette ville, elle était le champ d’exploration de ses exploits dans un autre manga dont l’histoire se déroulait au xve siècle. Tout au moins croyait-elle la connaître.&lt;br /&gt;Ce qui la surprit immédiatement, ce fut le bruit, puis le décor. Tout avait changé. Dominako, en tant qu’espionne de l’empereur, était dotée d’un courage et d’une bravoure à toute épreuve ; mais là, devant cet environnement étrange et hostile, elle eut peur. Elle tira son sabre de samouraï et, dans une attitude de combattante, commença à tourner lentement sur elle-même, protégeant ses flancs et son arrière, telle une guerrière qu’elle était, habituée aux multiples combats. Autour d’elle, une cohorte ininterrompue d’hommes et de femmes se rendant à leur travail, simplement amusés par l’originalité comportementale et vestimentaire de Dominako. La plupart des gens pensaient qu’elle était là pour ramasser quelques pièces après un court spectacle, ou pour promouvoir une marque quelconque à l’occasion d’une opération promotionnelle.&lt;br /&gt;Dominako, se rendant compte que les gens ne prêtait pas plus que cela attention à elle, rangea son sabre. Elle était superbe avec la tête ceinte du foulard des samouraïs de la région de Kansai, ses cheveux bruns attachés voguant dans un mouvement de balancier incessant au rythme de ses gestes de tête.&lt;br /&gt;Son regard, farouche et guerrier, aurait pu effrayer même des combattants aguerris. Cependant en cette occasion, il attendrissait des Japonaises se rendant à leur travail, alors que les hommes, plus attirés par l’harmonie physique de la jeune héroïne, la détaillaient de pied en cap. Elle était vêtue de courtes chausses qui lui arrivaient à mi-mollets, laissant apparaître des jambes racées et musclées de sportive accomplie. Ses bras aux épaules dénudées présentaient une musculature longiligne et fuselée. Tout en elle respirait l’impavide guerrière. Des bracelets d’argent enroulés au plus près sur ses avant-bras achevaient de la rendre dangereusement attractive.&lt;br /&gt;La mission de Dominako, lorsqu’elle avait quitté le manga pour une raison encore inconnue, était de se rendre à un rendez-vous avec le prince de Shokotu afin de le séduire et d’obtenir les renseignements nécessaires à l’empereur, car il s’avérait que ce dernier avait plus que des doutes sur sa fidélité. Le prince de Shokotu était un jeune descendant du clan des Wakayama, et sa beauté n’avait d’égal que le courage dont il faisait preuve à l’occasion des nombreux combats qui ensanglantaient la région.&lt;br /&gt;Le rendez-vous avait été fixé au temple de Shitennoji, seulement les chemins qui y menaient avaient été modifiés et la jeune guerrière ne reconnaissait plus rien.&lt;br /&gt;Rassurée de voir que personne ne l’attaquait, elle se mêla à la foule et se mit à chercher le chemin du temple. Malheureusement, alors qu’elle traversait une rue, une voiture s’arrêta un peu trop près de la jeune fille qui se retourna effrayée. Sortant son sabre, elle poussa un cri guerrier et asséna un terrible coup sur le capot de la voiture. Pris de panique, ses occupants quittèrent le véhicule et partirent en courant. Ce fut le début des ennuis de Dominako qui, dès lors, fut poursuivie par une cohorte de policiers.&lt;br /&gt;La jeune samouraï était dotée d’une agilité hors du commun, elle se déplaçait, mi-chat mi-panthère, avec une grâce féline qui pouvait surprendre quand on la voyait se mouvoir. Elle lâcha très vite les cinq policiers lancés à sa poursuite, avant que d’autres ne se joignent à eux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*    *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dominique se réveilla avec un fort mal de tête et un étrange sentiment d’insatisfaction. Pendant son sommeil, il avait eu la sensation curieuse que son héroïne lui échappait. Il ne pouvait plus se connecter mentalement avec elle. Il fit son café, et comme pour se rassurer et se prouver qu’il la possédait au bout du crayon, commença à esquisser la silhouette de Dominako sur une feuille blanche. À sa grande surprise, ses trais étaient devenus maladroits et aucune silhouette humaine n’apparut.&lt;br /&gt;« Bah ! pensa-t-il, je ne suis pas encore réveillé, cela ira mieux après le café. »&lt;br /&gt;Après avoir jeté négligemment deux morceaux de sucre dans son bol, il se pencha sur le mystérieux liquide noir pour voir s’il recevrait un signe de son héroïne, espérant secrètement qu’il apercevrait sa silhouette dans le reflet du liquide. Las, il n’avait pas affaire à un bol de saké et aucune silhouette féminine n’apparut. Dépité, il décida d’aller s’acheter le journal.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*    *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans sa course-poursuite effrénée à travers la ville d’Osaka, Dominako avait affronté trois policiers qui, au détour d’une rue, l’avaient encerclée. Elle en avait blessé deux avec son sabre et avait réussi à leur échapper. Elle arriva dans la zone portuaire, et là, malgré les habitations qui ne ressemblaient en rien à ce qu’elle connaissait, elle eut une impression de déjà vu. Simplement, les bateaux étaient très différents de ceux de son époque, mais ils voguaient toujours sur l’eau.&lt;br /&gt;Une voiture de police fit son apparition toute sirène hurlante, puis une deuxième, puis une autre équipée d’un gyrophare.&lt;br /&gt;« Tous ces guerriers-là pour moi, c’est trop d’honneur ! »&lt;br /&gt;En même temps, la jeune guerrière s’interrogeait sur ce qui lui était arrivé, une incursion dans une époque qui ne ressemblait en rien à ce qu’elle connaissait. Elle se glissa dans un bateau amarré au quai, descendit quelques coursives, poussa plusieurs portes et s’endormit sans le savoir dans un coin bien dissimulé du navire, à fond de cale.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*    *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quand il remonta avec son journal en main, Dominique s’installa sur le canapé le plus confortablement possible, alluma la télé, glissa une vidéo dans le magnétoscope et se mit en ambiance sonore un film d’aventures moyenâgeuses qu’il connaissait par cœur. Après avoir pris connaissance des informations politiques et économiques, il parcourut la rubrique des faits divers. Il tomba sur la dépêche suivante :&lt;br /&gt;« Au Japon, à Osaka, une femme terrorise aux heures de pointe la population, blesse gravement deux policiers avec un sabre de samouraï avant de disparaître mystérieusement. »&lt;br /&gt;Dominique esquissa un sourire. Si elle n’était pas qu’une héroïne de manga, ce pourrait être un coup de Dominako. Songeur, il posa son journal sur le canapé et se laissa absorber un temps par la vidéo qu’il avait mise. Il n’essaya même pas de se reconnecter à son héroïne, simplement il décida d’aller se promener vers les quais, puis du côté d’Opéra où il affectionnait tout particulièrement une librairie japonaise dont les mangas lui servaient parfois d’inspiration. Alors qu’il se baladait du côté du Louvre, la sonnerie de son portable le sortit de ses rêveries. Raphaël, son ami, était au bout du fil :&lt;br /&gt;« Qu’est-ce que tu fous ? Ça fait trois quarts d’heure que je t’attends, on devait déjeuner ensemble, tu as oublié ?&lt;br /&gt;— Non, non, répondit Dominique visiblement troublé. J’arrive ! »&lt;br /&gt;Après avoir vidé une bouteille de Beaujolais nouveau et avoir largement évoqué leurs projets communs dans le domaine des bandes dessinées, Raphaël demanda à Dominique :&lt;br /&gt;« L’héroïne dont tu m’as parlé, c’est bien Dominako ? L’album que tu as édité aux éditions de La Compagnie Littéraire ? Je l’ai sur mon étagère.&lt;br /&gt;Et joignant le geste à la parole, il sortit Princesse Samouraï de sa bibliothèque.&lt;br /&gt;— Ouvre à la page quinze, il y a un dessin d’elle sur une page entière.&lt;br /&gt;— La page quinze ? Tu veux rire, elle est blanche, il y a juste un cadre noir. C’est Alzheimer qui commence tôt mon vieux.&lt;br /&gt;Dominique prit l’album des mains de son ami. À sa stupéfaction, la page quinze était blanche.&lt;br /&gt;— Elle est partie, dit-il le plus sérieusement du monde, une lueur de panique dans le regard.&lt;br /&gt;— Partie ? Tu veux dire que c’est le beaujolais qui a filé, lui répondit Raphaël en se marrant. »&lt;br /&gt;Dominique, visiblement très soucieux, quitta son compagnon, la fuite de son héroïne en tête.&lt;br /&gt;Dominako se réveilla après avoir dormi longtemps, très longtemps. À l’intérieur de la cale où elle s’était reposée, le noir absolu régnait sur toute chose. Elle resta allongée un long moment sans plus se souvenir où elle était ni à quelle époque se rattachait son histoire présente. Puis lentement, les choses se remirent en place dans son esprit, elle se souvint comment elle avait échappé à ses poursuivants et dans quelle drôle d’époque elle avait vécu ses dernières aventures. Plusieurs fois en se relevant et en essayant d’avancer, elle buta sur des sacs de grains ou sur des caisses en bois. Après avoir marché une longue minute à tâtons dans l’obscurité, elle entrevit une lueur infime qui filtrait sous une porte. Elle l’ouvrit et s’engagea dans un immense couloir où l’intensité de la lumière la surprit. La jeune femme pensa instinctivement que son salut se situait vers la sortie, donc vers le haut de cet étrange bateau.&lt;br /&gt;Effrayée par ce fantomatique navire, elle monta quatre à quatre les marches qui la menaient vers l’air libre. Lorsqu’elle arriva enfin sur le pont, Dominako observa les mille petites lumières qui scintillaient dans la nuit bleutée du port d’Osaka. Peu habituée à la multitude des points lumineux que propose la lumière artificielle, elle resta un long moment fascinée par l’intensité du spectacle. Peu à peu, cependant, Dominako comprenait : elle était dans une autre époque. La notion de déplacement temporel dans le futur lui était parfaitement étrangère. Pourtant, elle percevait très clairement que sa seule chance d’échapper à cette époque qui n’était pas la sienne était de retrouver le manga et de réintégrer son univers de papier. Mais quelle réalité avait, en fait, Dominako ? Cela, il aurait fallu le demander à son créateur, Dominique. Seul le créateur détient les clés concernant le temps, la vie, la mort, le sens de la vie, ou bien encore l’immortalité. Dominako n’était que l’instrument d’un désir, la concrétisation d’un fantasme.&lt;br /&gt;Il devait être 2 ou 3 heures du matin, elle était seule dans la nuit. La jeune guerrière enjamba la balustrade de l’énorme navire sur lequel elle s’était réfugiée et rejoignit la terre ferme en glissant le long d’un énorme câble.&lt;br /&gt;Nulle ombre errante, le port était parfaitement désert. La jeune femme refit en sens inverse le chemin emprunté quelques heures plus tôt. Ce chemin fut long, elle hésita plusieurs fois sur le bon trajet.&lt;br /&gt;Alors qu’elle était presque arrivée vers l’aéroport d’où elle avait quitté le manga, Dominako croisa un groupe d’hommes d’affaires dans un état d’ébriété assez avancé, accompagné de jeunes filles européanisées qui les soutenaient plus qu’elles ne les accompagnaient. Un des hommes fut séduit par l’ombre fugitive de l’héroïne de manga. Il lui demanda de se joindre à eux. Dominako mit la main au pommeau de son sabre, se redressa et poussa un cri guerrier aux intonations gutturales en le provoquant du regard. L’homme n’insista pas et se raccrocha à la jeune femme qui le soutenait.&lt;br /&gt;Dominako arriva à son point de départ. Elle se mit à chercher le manga désespérément. Qu’adviendrait-il d’elle si elle ne le retrouvait pas ? Elle n’avait pas la réponse. Après avoir cherché un long moment, elle aperçut, coincé sous un pneu de voiture et baignant dans l’eau du caniveau, le manga. Elle se précipita à l’intérieur et quitta l’univers réel pour retourner dans le virtuel et redevenir une créature de bande dessinée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*    *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dominique n’arrivait pas à dormir, sa nuit était agitée, il se tournait et se retournait dans son lit sans arrêt. Dominako l’avait abandonné, il se sentait seul et désespéré. Le soir venant, il avait bu quelques bières pour supporter le doute qui était en lui. Dominako était-elle partie définitivement ? En plus d’un sentiment de malaise et de vide, la tête lui tournait. Il se leva, prit son album afin de vérifier si elle n’était pas rentrée, et constata que la page quinze était toujours blanche.&lt;br /&gt;« Dominako, Dominako, pourquoi m’as-tu abandonné ? »&lt;br /&gt;Et il se mit à pleurer sans bruit dans la solitude de sa vie devenue soudainement sans signification. Alors qu’il sanglotait, une forme invisible posa une main sur ses cheveux.&lt;br /&gt;— Ne pleure pas Dominique, je suis revenue.&lt;br /&gt;Le garçon se sentit immédiatement apaisé, il retrouva son calme et s’endormit dans une parfaite béatitude. À l’intérieur du rêve qu’il fit, une cérémonie dans laquelle ils étaient réunis tous les deux les unissait comme mari et femme.&lt;br /&gt;Le jeune dessinateur sentait la présence physique de Dominako, elle était en chair et en os dans sa chambre. D’ailleurs, une chose accréditait cette thèse : le fait qu’elle ait posé son sabre de samouraï sur la table ; il avait entendu distinctement un bruit sourd. Il profita de cet état de félicité qui se prolongea la nuit durant.&lt;br /&gt;Au matin, ivre de bonheur et sûr de son fait, il ouvrit son album. Dominako était revenue. Il observa le dessin un long moment, il lui semblait que quelque chose avait changé. Il regarda attentivement son héroïne. Oui, quelque chose avait changé, elle portait un anneau d’or à l’annulaire gauche.&lt;br /&gt;Combien de temps Dominique avait-il à vivre avec sa créature ? Personne n’aurait pu le dire, car nul ne sait ce que dure le bonheur.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-9198827393056570059?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/9198827393056570059/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=9198827393056570059' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/9198827393056570059'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/9198827393056570059'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/12/dominako.html' title='Dominako'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-2943161912049223664</id><published>2007-11-20T23:46:00.001-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:23.994-08:00</updated><title type='text'>L'écran noir</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0PjaXZZJrI/AAAAAAAAAD8/H-DK9NMeK6s/s1600-h/Ravel%28Chant-violon%29.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0PjaXZZJrI/AAAAAAAAAD8/H-DK9NMeK6s/s320/Ravel%28Chant-violon%29.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5135198042229122738" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’histoire débute dans cette région qui se situe aux confins de l’imaginaire et des royaumes poétiques, là où tout n’est que beauté, teintes aux harmonies pastel et spiritualité intemporelle. Le Tibet, pays où des chemins de terre et de cailloux serpentent à travers les nuages, semblant mener nulle part, si ce n’est à la découverte de soi-même. Lieu magique où la montagne marque de son empreinte céleste les terres arides et solitaires où paissent des troupeaux de yacks sauvages.&lt;br /&gt;Jonathan était imprégné du mystère de cette surprenante région. Il y avait vécu deux années parmi les moines tibétains qui l’avaient recueilli à la disparition de sa mère. Karl, le meilleur ami de son père présumé, parti à sa recherche, l’avait sauvé du lamaïsme en le retirant de l’emprise des moines. Mais jamais plus l’enfant n’oublierait ce qu’il lui avait été donné de voir.&lt;br /&gt;Durant ces années, il avait eu l’étrange sensation, à travers son isolement et par la prière, de rejoindre les dieux. L’ascétisme lui avait été enseigné, le jeûne également, mais il lui restait surtout en mémoire les lacs froids et immobiles aux palettes de couleurs d’une surprenante beauté, où les outremers se mêlaient aux jades et aux cobalts à travers une eau transparente, symbole de pureté.&lt;br /&gt;Comment oublier, pour de jeunes yeux, les hauts sommets du Kangchenjunga noyés dans la brume et recouverts d’une poudre de neige éternelle ? Comment oublier ces visages burinés, à la peau desséchée par le froid, et semblant n’attendre que l’immuable rythme des saisons ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*     *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La mère de Jonathan, Française d’origine, princesse des palaces locaux la nuit et aventurière le jour, pilotait des avions. Ces zincs, entretenus avec les moyens du bord, étaient de véritables poubelles volantes. Cela ne l’empêchait pas de faire du fret d’une ville à l’autre. Elle s’était installée au Népal qui était alors à la mode, excitant la spéculation imaginaire et mercantile à la fois. Alexandra avait eu Jonathan avec un industriel américain qui développait l’artisanat local en direction des États-Unis.&lt;br /&gt;La nuit, l’industriel jouait, perdant plus souvent qu’il ne gagnait, en d’interminables parties de poker qui se terminaient souvent à l’aube, le laissant exsangue, anéanti autant par la fumée et l’alcool que par le stress du jeu. Cet homme vivait deux passions : son amour immodéré pour sa farouche compagne Alexandra, et son attirance quasi-suicidaire pour les cartes et les combinaisons magiques qu’elles étaient capables de créer. Toutes les nuits dansaient devant les yeux de l’Américain figures et chiffres, brelans d’as, carrés de dix, quintes royales ou full aux dames. Quand il gagnait, tout allait bien, il avait l’impression de tenir son jeu et sa destinée en main ; mais quand il perdait, les figures commençaient à lui échapper. Le roi faisait la cour aux dames, les as se dérobaient subrepticement tandis que les valets cousaient quelques noueuses intrigues avec le menu fretin des petits chiffres. Son univers qui tenait à peu de chose basculait dans ces moments-là, et le whisky parachevait cette œuvre de destruction si bien entamée.&lt;br /&gt;L’aventurière, de son côté, se montrait, faisait jouer son charme ambigu, tournait autour des tables de jeux, usant d’une maîtrise parfaite pour défendre ensuite, comme si sa vie en dépendait, une sorte de cause perdue auprès de quelque milliardaire en mal de philosophie. Petite de taille, elle faisait jouer à merveille les ornements païens, bagues, colliers et bracelets qui prenaient sur elle un éclat magique, moins envoûtant cependant que le reflet pervers de ses yeux bleu azur.&lt;br /&gt;Sportive accomplie, la féminité de sa silhouette se doublait d’un mental de pionnier. Sur la base, elle était à la fois considérée comme l’oiseau rare et le fétiche. Sa gouaille et l’air de défi permanent qu’elle arborait en toutes circonstances lui valaient parfois l’inimitié des autres pilotes. Cette femme aimait, par-dessus tout, les nuages et la liberté. Au retour de ses missions, elle était ailleurs, partie dans les grands espaces ; dans ces moments-là, elle devenait inabordable et nul n’avait le droit de lui parler.&lt;br /&gt;Elle se plaisait à parodier Baudelaire pour se définir : « Qu’aimes-tu donc le mieux, femme énigmatique ? J’aime les nuages, les merveilleux nuages qui passent là-bas. »&lt;br /&gt;La rencontre de ces deux êtres avait été explosive. En quelques mois, la Française avait détruit l’Américain, le rendant dépendant d’un corps qu’il déifiait sans cesse. Elle était devenue son obsession, sa religion, sa drogue. L’alcool et le jeu avaient fait le reste.&lt;br /&gt;Mais comme s’il avait déjà voulu reprendre un amour trop dangereux, le destin rappela Alexandra. Au cours d’une de ses nombreuses missions de fret, son avion se mit subitement à perdre beaucoup d’huile, puis de l’altitude ; et dans ces régions, la perte d’altitude signifiait la mort. Quand cette femme exceptionnelle percuta la montagne, elle avait déjà rejoint les mondes célestes auxquels elle aspirait tant.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*     *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’homme délaissa le jeu, sombra dans le whisky et la folie, cherchant à rejoindre cette femme mythique qu’il ne reverrait jamais plus dans le monde des vivants, dans les méandres néfastes des rites alcooliques.&lt;br /&gt;Il s’ensuivit pour le jeune Jonathan une période extrêmement floue : il fut abandonné par ce père devenu fou et dont la présence épisodique au sein de la maison de Karl resterait à jamais pour lui un mystère. Peut-être après tout, les deux hommes avaient-ils été amoureux de la même femme et Karl se sentait-il, au nom de cet amour, obligé de venir en aide au vieil homme gagné par la folie. Toujours est-il qu’il dispensa à son fils adoptif le meilleur enseignement durant les dix-huit années où ils vécurent ensemble. Les dernières années d’études de Jonathan furent consacrées au décryptage des mécanismes de la finance internationale.&lt;br /&gt;La maison de son père était isolée sur les hauteurs de la ville. On y parvenait par une route d’étroits lacets qui serpentaient à travers les nuages, pour franchir un portail flanqué de plusieurs gardes dont on disait qu’ils étaient armés. Si Jonathan n’avait jamais su ni compris pourquoi, il n’avait pas non plus cherché à approfondir le mystère.&lt;br /&gt;Peut-être son père adoptif, qui mêlait business et influence locale, était-il le seul étranger admis dans cette région reculée du globe. Pour quel gouvernement travaillait-il ? Par qui était-il protégé ? Toutes ces questions resteraient probablement pour Jonathan sans réponse.&lt;br /&gt;Ce qu’il savait ce soir en revanche, c’est qu’il partait dès le lendemain pour un contrat de deux ans avec l’une des plus grandes entreprises américaines de pétrole. Cet engagement était le couronnement attendu de plusieurs années d’études qui lui avaient paru longues et fastidieuses.&lt;br /&gt;Jonathan avait atteint l’âge de vingt-quatre ans. Il avait la stature d’un sportif mais le regard d’un poète. La lueur de volonté et de ténacité qui brillait dans ses yeux pouvait à tout moment s’effacer sous le regard lointain et tourmenté d’un jeune homme en proie aux affres douloureuses de l’existence.&lt;br /&gt;Sa première destination fut Los Angeles. Karl, son père, lui avait demandé d’être présent à 19 h 30, pour leurs adieux.&lt;br /&gt;Les lumières de la ville de Lasha sautillaient en contrebas. L’air ambiant était chargé d’eau et les points lumineux des habitations apparaissaient diffus comme à travers un voile de tulle. Nous étions en octobre… mais les saisons importent peu dans un pays aussi intemporel.&lt;br /&gt;Après être resté silencieux un long moment devant ce grandiose spectacle, son père s’adressa à lui sur un mode solennel :&lt;br /&gt;— Jonathan, le même sang ne coule pas dans nos veines, pourtant notre esprit est le même. Je t’ai élevé, mais de nous deux c’est peut-être toi qui m’as donné le plus. Va toujours à l’essentiel, et si tu poursuis rêves et chimères, poursuis-les jusqu’au bout. Garde toujours en toi la candeur des enfants, l’insouciance des adolescents, l’égoïsme des jeunes hommes. Ces trois éléments te permettront d’accéder à la sagesse des vieillards.&lt;br /&gt;— Volonté, bloc de marbre indestructible, tu peux tout accomplir, entonna Jonathan sur un ton amusé et sérieux à la fois.&lt;br /&gt;C’était une de leurs répliques favorites depuis que Jonathan était enfant.&lt;br /&gt;Ils partirent tous deux d’un grand éclat de rire, complices à la fois de la grandiloquence de l’un et de l’humour de l’autre.&lt;br /&gt;Ils se connaissaient si bien. Karl avait enseigné à Jonathan rigueur et inflexibilité face à l’accomplissement d’une tâche. Il y avait partiellement réussi mais n’avait pu avoir prise sur le recul que Jonathan prenait régulièrement sur les choses. C’était une frontière mouvante dans l’histoire de leur connivence. Comment s’en étaient-ils satisfaits tous les deux ? Ils le ressentaient plus qu’ils ne l’expliquaient.&lt;br /&gt;Ce soir-là, l’émotion qui passa entre eux était incontestablement plus forte car ils n’avaient pas l’idée de retrouvailles possibles avant longtemps. Karl serra Jonathan dans ses bras en lui disant avec force :&lt;br /&gt;— Il faut que nous suivions maintenant le même chemin mais sur des voies différentes.&lt;br /&gt;Les adieux furent brefs, Jonathan fixa un long moment “la contrée des dieux” afin de s’imprégner une dernière fois des rythmes sacrés de cette terre de prière.&lt;br /&gt;Il partit tôt le lendemain.&lt;br /&gt;Le voyage fut long, les escales nombreuses, des flots de souvenirs emplissaient sa tête…&lt;br /&gt;Souvenirs de son enfance heureuse dans ce pays dont l’existence même semblait être un mystère, paradis des religions perdues, carrefour du bouddhisme et du lamaïsme, pays où les montagnes et les lacs semblent attendre un signe des dieux pour rejoindre l’éternité.&lt;br /&gt;Jonathan revit toutes les années passées avec ses précepteurs qui lui avaient appris quatre langues et avaient formé sa rigueur intellectuelle.&lt;br /&gt;Il revit aussi cet amour d’enfance qui avait démarré très tôt avec Kalia.&lt;br /&gt;Il y avait eu, alors, dans la maison, une jeune femme qui s’occupait de tout avec délicatesse et efficacité. Jamais Jonathan n’avait su quels rapports elle entretenait avec son père. Elle était là, comme une évidence, avec une petite fille, Kalia, qui ensoleilla ses premières années d’enfant adopté. Ils ne parlaient pas le même langage mais se comprenaient intuitivement. Ils s’étaient ensuite inventés un langage propre à eux, où les mots se coulaient dans une musique qui devait à jamais rester gravée dans sa mémoire.&lt;br /&gt;Et puis un jour Kalia était partie avec sa mère. Elles avaient emmené ce vieil homme fou qui fréquentait régulièrement la maison et dont on s’occupait par bonté et avec respect. Pour Jonathan, ce vieil homme était une énigme dont il pensait craintivement avoir découvert le sens.&lt;br /&gt;Le vieillard avait souvent posé sur le petit garçon qu’il était alors, un regard d’infinie tendresse qu’il reliait à cet espace blanc où se perdait l’image de sa mère disparue.&lt;br /&gt;Était-il ce père englouti dans le tourbillon d’une existence foudroyée ? Jonathan le pensait mais Karl n’avait jamais voulu aborder le sujet.&lt;br /&gt;Le jour où il vit Kalia s’éloigner, il eut envie de se précipiter vers elle et vers le vieil homme mais son chagrin l’en empêcha. Pour lui, le monde perdait son sens. Il avait alors dix-sept ans et la douleur qu’il éprouva lui parut insurmontable.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*     *&lt;br /&gt;Jonathan regarda par le hublot pour échapper à sa rêverie mélancolique. Mais les souvenirs l’assaillaient sans ménagement.&lt;br /&gt;Il se rappelait sa mère, dont il avait vu les photos en tenue d’aviateur. Pour lui, à jamais, seule sa mémoire orienterait ses fantasmes. Qui avait-elle été ? Comment avait-elle vécu ? Elle était vraiment très belle sur les photos, mélange de fierté et de défi. On la disait intelligente, provocatrice, impudente.&lt;br /&gt;Il aurait tant voulu lui ressembler. Pourtant, même s’il s’en sentait proche, il réalisait que deux mondes les séparaient : elle avait la folie en plus et l’éternité devant elle. Elle était partie comme disparaissent les comètes laissant derrière elles de la poussière d’étoile.&lt;br /&gt;La voix de l’hôtesse, à la fois douce et ferme, annonçait que l’avion arrivait au-dessus de Los Angeles et qu’on allait amorcer la descente. Jonathan vit par le hublot des milliers de petites lumières blanches et jaunes, annonciatrices d’une aventure nouvelle et porteuses d’un message de bienvenue.&lt;br /&gt;À cet instant, il ne put s’empêcher de penser que le monde entier lui appartenait et déjà il se souvint des propos de son père.&lt;br /&gt;Les premiers jours, les premières semaines et même les premiers mois furent conformes à ce que Jonathan attendait. Karl avait insisté sur la force qu’il puiserait à la fois dans son intelligence et son esprit de synthèse, s’il savait dominer les situations nouvelles. Ces conseils s’avérèrent fructueux.&lt;br /&gt;Malgré sa quasi-inexpérience des marchés financiers internationaux, Jonathan avait, par sa logique et sa puissance de raisonnement, démantelé rapidement les mécanismes boursiers. Sa clairvoyance lui avait permis d’être nommé à la direction d’un secteur clé de l’entreprise : le contrôle des transactions financières en direction de l’Europe.&lt;br /&gt;Les méthodes de management à l’américaine faisaient la part belle aux esprits bien faits et entreprenants. Ceux qui trouvaient les codes d’accès de la réussite grimpaient rapidement dans la hiérarchie des buildings de verre. Rien d’étonnant donc, qu’en quelques mois Jonathan soit devenu un des rouages indispensables de l’entreprise et que son patron lui demande de venir négocier avec lui lors de rendez-vous importants. Son origine et sa formation presque autodidacte lui conféraient un comportement pluriculturel qui, lors des négociations, s’avérait souvent comme un atout.&lt;br /&gt;Parfois, le soir, Jonathan était inquiet. Pour lui ce job ne se présentait pas comme un travail. Il vivait plutôt cela comme un gigantesque “Fun”, une sorte de jeu. Tout se passait comme si quelque chose appartenant au passé lui dictait à chaque instant le geste qu’il devait effectuer ou la décision à prendre. Qui était ce joueur qui sommeillait en lui ? Cette mère disparue guidait-elle ses pas ? Il avançait dans un étrange labyrinthe dont il était capable d’ouvrir les portes sans même en posséder les clés.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-2943161912049223664?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/2943161912049223664/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=2943161912049223664' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2943161912049223664'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2943161912049223664'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/lcran-noir.html' title='L&apos;écran noir'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0PjaXZZJrI/AAAAAAAAAD8/H-DK9NMeK6s/s72-c/Ravel%28Chant-violon%29.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-7776530119250818732</id><published>2007-11-20T14:22:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:24.413-08:00</updated><title type='text'>L'arbre</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0Nhu3ZZJoI/AAAAAAAAADk/DaPGNWK2mVk/s1600-h/arbre-coup%C3%A9.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0Nhu3ZZJoI/AAAAAAAAADk/DaPGNWK2mVk/s320/arbre-coup%C3%A9.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5135055457904830082" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;L’arbre&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La vie de Yann, qui avait été durant sa première partie une lente et positive évolution, rythmée par le travail et les valeurs enseignées par les anciens, s’accélérait tout à coup d’une façon inquiétante. Cette accélération prenait la forme d’un maelström semblant vouloir tout emporter sur son passage.&lt;br /&gt;La femme dont il était éperdument amoureux l’avait quitté et était partie vivre à plus de mille kilomètres, sans qu’il y ait le moindre espoir de voir un jour son retour.&lt;br /&gt;Sa compagne fidèle, lassée de souffrir et de le voir progressivement se détruire s’en était allée aussi.&lt;br /&gt;Son environnement professionnel avait la fragilité des châteaux de cartes que l’on assemble avec précaution en espérant que rien ne viendra précipiter la chute des cartes patiemment assemblées.&lt;br /&gt;Pour rester en activité, il s’était battu au-delà de ce qu’il était possible d’imaginer, avec ce qui lui semblait être le courage d’un héros moderne.&lt;br /&gt;Il se sentait ce jour-là comme un conquérant de l’inutile, incapable de poursuivre à présent les fantasmatiques sirènes de la réussite.&lt;br /&gt;Cependant, à près de cinquante ans, il savait qu’il était temps pour lui de prendre le virage philosophique, d’aller à l’essentiel en faisant ce qu’il aimait, et ce qu’il aimait, c’était raconter des histoires, écrire des nouvelles de la vie de tous les jours.&lt;br /&gt;Il savait l’économie de son pays en perdition et, dans un environnement hostile, s’il faisait de tels choix sa survie ne tiendrait qu’à un fil.&lt;br /&gt;Sa renonciation était somme toute très humaine et plaidait d'ailleurs plutôt en sa faveur. Il y a tant de choses nouvelles à découvrir de par le monde.&lt;br /&gt;De plus, Yann s’était investi totalement et selon toutes les règles de la société de profit. Il avait donc coopéré complètement au système qu’aujourd’hui il rejetait. Il se sentait attiré par la beauté de la planète, par les préoccupations environnementales telles que la protection des océans, la préservation des espèces animales et la beauté de nos forêts.&lt;br /&gt;Aussi, désormais repoussait-il en bloc le profit systématique et l’abrutissement des grandes cités, les embouteillages, la pollution, l’abêtissement des populations par les médias et la fiscalité imbécile des gouvernements, tout ce lot de contraintes qu’on ne souhaiterait pas imposer à son pire ennemi.&lt;br /&gt;Yann n’avait plus en tête que les vastes étendues vallonnées de la campagne française, parsemées de cultures, où régnaient des couleurs issues du terroir. Il aimait l’ocre des blés et les champs frémissant qui ondulent sous la caresse du vent, spectacle solitaire où la nature tout entière semblait se donner à lui.&lt;br /&gt;Souvent, après la moisson, il parcourait à pied les champs de blé coupés où de gros rouleaux de paille créaient des perspectives infinies en jalonnant d’immenses étendues. Dans ces lieux magiques se mêlait la couleur brune de la terre au jaune d’or de la paille fraîchement coupée.&lt;br /&gt;Dans cette quête éperdue de l’apaisement de ses sens, Yann était particulièrement attentif aux mille parfums qui l’accompagnaient dans ses longues promenades solitaires. C’est peut-être par l’odeur naturelle de la terre qu’il s’en sentait le plus proche, lorsque les sillons mouillés exhalent leur fraîcheur retrouvée, ou lorsqu’encore, au travers d’un chemin, un arbre chargé de vie transporte l’essence des fruits jusqu’au rêveur égaré.&lt;br /&gt;Chacune de ces promenades était pour lui l’occasion de rejoindre cette femme dont il était séparé depuis dix ans déjà et que son esprit malade d’amour n’avait jamais pu se résoudre à quitter. La reverrait-il un jour ? Il en doutait. Elle avait été durant deux années le plus brillant reflet de son identité. Il s’était fondu en elle au-delà de sa propre image, acceptant qu’elle efface sa personnalité et ravage son esprit. Puis après son départ il avait souffert mille morts.&lt;br /&gt;Avec le temps et les années, l’image de cette compagne magique qui lui avait tant donné et lui avait tout repris s’était peu à peu estompée.&lt;br /&gt;Aujourd’hui il vivait loin des grandes cités, au sein de la campagne française qui berçait sa souffrance.&lt;br /&gt;Sa maison était une vieille ferme faite de pisé, qui racontait les années à travers sa vétusté. Elle était constitué d’un lot incroyable de dépendances à l’intérieur desquelles on trouvait mille tuiles, briques, branches mortes et autres rondins de bois. Les araignées, fourmis volantes, minuscules rongeurs, chats errants, se disputaient le droit d’habiter dans les ruines de ce qui n’avait jamais été qu’une pauvre ferme. Les oiseaux bâtissaient leurs nids à même le mur, pour plus tard s’envoler au-delà des nuages. Jusqu’aux chauves-souris qui attendaient la tombée de la nuit pour entrecouper le ciel crépusculaire de leur vol en zig-zag , saccadé et imprévisible. Un univers à la dimension hallucinatoire des grands maître de l’insolite que n’aurait pas renié Edgar Allan Poe. En surplomb des bâtisses s’étalait un champ de cinq hectares, parsemé d’arbres qui avaient déjà vu vivre, puis partir plusieurs générations.&lt;br /&gt;Cette maison était la seule richesse que Yann possédait, il en avait hérité à la disparition de sa mère et s’évertuait à la sauver au prix de quelques clous, sacs de ciment, et beaucoup de bonne volonté.&lt;br /&gt;Ce matin-là, rentrant d’une sortie au village voisin, il trouva une lettre dont il ignorait la provenance. Son manque d’identité lui conférait un certain mystère. Elle venait de Montbard. Tout de suite il associa le nom de cette ville à celui de l’être aimé qu’il avait perdu, Sandra. Ce ne pouvait être que Sandra qui lui écrivait.&lt;br /&gt;Il l’ouvrit mais il ne reconnut pas l’écriture de son ancienne compagne. Il s’agissait en fait du frère de son amie. Il l’avait rencontré juste une fois, des années auparavant. Ils avaient sympathisé, puis ne s’étaient jamais revus.&lt;br /&gt;Cette lettre, dès les premières lignes, avait un ton très triste, elle annonçait une fin, elle était porteuse d’un message de mort :&lt;br /&gt;Si je vous écris aujourd’hui, c’est à la demande de ma sœur. Elle avait souhaité, s’il lui arrivait quelque chose, que vous fussiez prévenu de sa disparition. Elle s’est noyée il y a deux jours ; accident de plongée au large de Marseille. Elle m’a souvent parlé de vous et de votre histoire manquée. Elle était très dépressive ces derniers temps.&lt;br /&gt;Le reste de la lettre ne disait pas qu’il s’agissait d’un suicide, mais le laissait juste entendre à demi-mots, entre les lignes.&lt;br /&gt;Yann restait pétrifié par cette nouvelle, il ne bougeait plus et essayait de comprendre en allant voir plus loin jusque dans l’encre qui était incrustée dans l’épais papier de cette lettre maudite.&lt;br /&gt;Il ressentait un incroyable malaise, comme si la Terre se mettait à tourner mille fois plus vite, comme si aucune partie de son être ne pouvait contrôler cette terrible sentence. Il s’effondra à genoux, en implorant le ciel que cette nouvelle fût fausse.&lt;br /&gt;Elle venait de le quitter définitivement. Tant qu’elle était vivante, elle était toujours à lui. Mais en cet instant elle appartenait à un autre monde auquel il n’avait pas accès, même s’il était vrai qu’il la rejoindrait un jour.&lt;br /&gt;Yann resta étendu sur le sol. Ses larmes se mêlaient à la terre, à cette terre qu’il aimait mais qu’aujourd’hui il désirait quitter.&lt;br /&gt;Avec les mots les plus forts, on ne peut que très imparfaitement décrire ce que fut la souffrance de cet homme, combien son désespoir le conduisit à se sentir oublié de Dieu à travers la disparition de cette femme que la mort lui enlevait à tout jamais.&lt;br /&gt;Il cria plusieurs fois son nom, en martelant la première syllabe et en prolongeant la seconde un long moment jusqu’à l’infini de l’écho. Mais ce cri se perdit dans la quiétude d’une indifférente journée d’octobre.&lt;br /&gt;Quand il reprit ses esprits, il se vit à genoux les mains posées sur le sol comme pour une prière à une divinité païenne. À quelques mètres de lui se tenait un oiseau en quête de quelque butin vivant, vers ou insecte. Sa présence le réconforta et lui arracha même un triste sourire. C’était la première marque de son retour à la vie.&lt;br /&gt;Combien de souffrance morale faut-il endurer pour arriver jusqu’au crépuscule de son existence ? Pour que le sort de chaque homme soit pris en main par la divinité de sa croyance jusqu’à une vie nouvelle ou un monde meilleur?&lt;br /&gt;La perte de Sandra était pour Yann un coup funeste dont il ne se relèverait pas, il le savait, le pressentait, et il n’était même plus pour lui question de lutter. La disparition de cet être mythique précipitait sa chute.&lt;br /&gt;En regagnant son vétuste domaine qui avait pris tout à coup des allures plus fantasmagoriques, Yann se remémora cette phrase qu’elle avait dit un jour, parlant au beau milieu de son sommeil :&lt;br /&gt;« Shall we go for a last deep ? »&lt;br /&gt;Cette phrase était lourde de sens. Elle était une invitation pour une dernière plongée, mais elle pouvait être aussi l’annonce d’une rupture, d’un départ ou d’un suicide. La mort de sa compagne n’était pas accidentelle.&lt;br /&gt;Combien de temps lui faudrait-il attendre avant de la retrouver ? Et dans un autre monde, quelle image aurait-il d’elle ? C’est à partir de ce moment-là que l’esprit de Yann se perdit dans les contrées obscures de l’égarement mental.&lt;br /&gt;Il s’isola encore plus, coupant le téléphone, ne s’alimentant plus que très légèrement et essentiellement d’eau, de lait, et d’un peu de pain. Il apercevait sa douce amie un peu partout au détour des vieilles dépendances de sa maison en ruine.&lt;br /&gt;Dans ses visions, elle était encore plus belle que dans la réalité et était souvent vêtue d’une robe blanche. Elle lui souriait sans lui parler, et pourtant il comprenait ce qu’elle pensait. Ses apparitions étaient assez brèves mais lui apportaient un peu de réconfort.&lt;br /&gt;Dans le même temps, sa vieille ferme devenait jour après jour de plus en plus étrange, voire menaçante.&lt;br /&gt;En pleine journée, le ciel se couvrait de lourds nuages gris-bleu ou noirs qui déferlaient à la vitesse d’un train en marche.&lt;br /&gt;Souvent des escargots géants — animal que pourtant il aimait — le poursuivaient à travers l’herbe devenue haute de sa propriété. Ou bien encore, les vieilles bâtisses craquaient comme à plaisir, en prenant l’expression de visages humains.&lt;br /&gt;À l’intérieur, les arbres mêmes semblaient souffrir, et leurs feuilles s’arrachaient par centaines sous l’impulsion du vent de son esprit.&lt;br /&gt;Au fil des jours qui se succédaient Yann devenait de plus en plus craintif. Dans le village sa maladie se sut très vite ; alors les dernières portes qui lui étaient encore ouvertes se fermèrent d’elles-mêmes, et la fermière ne lui apporta plus de légumes comme elle le faisait de temps à autre le soir.&lt;br /&gt;Les seuls instants où il retrouvait la sérénité, c’était lorsqu'il quittait cet endroit, cette demeure devenue maudite. Il marchait alors de longues heures à travers la nature sur des chemins de campagne, en parlant aux arbres, aux esprits ou à lui-même.&lt;br /&gt;Il était devenu, au fil du temps, attentif à la moindre pousse. Il connaissait chaque talus, chaque champ et tous les arbres des chemins environnants. Sa détresse l’avait rapproché de la nature au point qu’il finissait par s’identifier à elle.&lt;br /&gt;De temps à autre, il s’immobilisait à côté d’un arbre, le touchant avec délicatesse en même temps qu’il lui parlait :&lt;br /&gt;« Arbre, ami, à travers ma solitude je me rapproche de toi, bientôt je serai tel que tu es, fait de bois et de substances végétales. »&lt;br /&gt;Ce jour-là, Yann avait marché longuement. Le paysage était grandiose, le vent roulait de légers nuages blancs sur un fond de ciel azur ; c’était une journée d’octobre, belle, lumineuse, avec une lumière légèrement jaune ; les tons roux et ocre de l’automne naissant se mêlaient harmonieusement aux teintes vertes de l’été finissant.&lt;br /&gt;Les arbres bruissaient légèrement, distribuant quelques feuilles jaunies à un tapis moelleux de terre chaude et d’herbes sèches.&lt;br /&gt;Yann était tout en haut des champs. Il surplombait une vallée qui s’étendait sous son regard enflammé, offrant un gigantesque panorama.&lt;br /&gt;Il sentit monter en lui un élan de folie, et, répétant sa litanie :&lt;br /&gt;« Arbre, je suis comme toi, je deviens arbre. Nature, je t’appartiens, je sens la sève monter en moi. »&lt;br /&gt;Il s’offrait sans restriction à la nature. Il se tenait à la lisière d’un champ, les bras écartés, incapable de contenir son délire verbal et émotionnel.&lt;br /&gt;Les jours qui suivirent, il resta prostré, ne s’alimentant plus, sa maladie évoluait. Il ne reçut qu’une fois la visite de sa bien-aimée. Cette visite eut lieu en fin de soirée, alors que seul dans sa cuisine il était assis face à la table, un verre d’eau devant le vide de son regard. La belle dame apparut, elle irradiait, ne semblait être que beauté ; sa présence lui apporta un instant de bonheur.&lt;br /&gt;« Pourquoi m’as-tu abandonné ? pensa-t-il sur un ton de reproche.&lt;br /&gt;— Pour être plus près de toi à tout jamais, car tu me rejoindras bientôt, lui répondit sa douce amie sans bouger les lèvres.&lt;br /&gt;Elle poursuivit :&lt;br /&gt;— Il est un endroit, par-delà ciel et terre, où les souffrances terrestres sont à jamais effacées, où la difficulté qu’ont les hommes à vivre s’illumine à travers d’autres esprits qui sont pour eux des phares. Le phare est sur terre symbole de lumière, il guide le voyageur égaré, le protégeant à travers les ténèbres. Je connais ta passion pour les phares, pics de béton sortis de la roche, battus par les lames, esseulés au milieu des tempêtes. »&lt;br /&gt;Yann regardait l’apparition et semblait renaître à sa vision. Elle resta un long moment avec lui, sans qu’il n’y ait plus de transmission de pensée. Mais que pouvait être un long moment pour un homme dans l’antichambre de la mort et qui dialoguait avec un spectre ?&lt;br /&gt;Elle n’avait plus ce côté guerrière et un brin amazone de la femme qu’il avait aimée dix ans plus tôt. Pourtant les formes étaient les mêmes, elles se percevaient à travers la lumière. L’harmonie spirituelle avait remplacé l’harmonie terrestre.&lt;br /&gt;Distrait par le bruit de la pluie qui commençait à tomber, Yann détourna la tête l’espace d’une seconde. Lorsque son regard revint vers sa défunte compagne, il ne vit plus que l’ampoule électrique qui pendait au plafond, diffusant une lumière inquiétante. Le corps éthéré à l’aveuglante clarté s’en était allé.&lt;br /&gt;Dehors, la pluie déversait de grosses gouttes qui claquaient lourdement sur le sol, transformant en quelques minutes la cour de sa maison en rizière, puis en marais.&lt;br /&gt;Yann, après ce qui venait de lui arriver, ne savait vraiment plus où il en était. Son esprit malade était fasciné par ce déluge d’une violence inouïe. C’était un peu comme si la maison tout entière allait disparaître, emportée par la colère divine.&lt;br /&gt;L’orage grondait en même temps que les éclairs. Il était arrivé au cœur de la tourmente. Alors, emporté par une pulsion incontrôlable, il sortit de chez lui et se mit à danser sous la pluie, paumes ouvertes vers le ciel. Il avait en cet instant retrouvé le bonheur, il s’adressait à son créateur en communiant avec la nature.&lt;br /&gt;Une fièvre totale et dévastatrice s’était emparé de son esprit. Après avoir tournoyé un longtemps sur lui-même dans une ode à la nature, il s’écroula à même la terre et resta inerte. Puis lentement, très lentement, il se redressa et prit la direction du lieu où il venait se recueillir et apprendre à aimer la nature. Il parcourut un sentier abrupt et tortueux qui menait à la colline qu’il aimait.&lt;br /&gt;Il ne sentait plus la pluie, les ténèbres avaient envahi la Terre, encore accentuées par le déferlement d’énormes nuages noirs qui semblaient l’accompagner dans sa fuite éperdue. De monstrueux éclairs, roulant en vacarme effrayant, achevaient de déchirer cette voûte céleste en furie.&lt;br /&gt;Yann marchait alors sur les sentiers de l’apocalypse ; il ne s’écoulait qu’une poignée de secondes avant qu’un autre éclair ne vienne remplacer celui qui le précédait, lui-même ponctué d’un roulement de tambour. On eut dit qu’une armée entière était en mouvement, précédant la bataille de ses grondements furieux. L’orage déversait en quelques instants des masses d’eau qui s’écoulaient en torrents de part et d’autre du sentier qu’il empruntait.&lt;br /&gt;Après sa fuite éperdue, Yann arriva enfin à son lieu de prédilection d’où il dominait la vallée.&lt;br /&gt;Les éléments semblaient se calmer, la violence de l’orage avait fait place à une pluie régulière, et par endroit, dans le ciel obscurci, on pouvait percevoir une trouée lumineuse, espoir d’une rédemption future.&lt;br /&gt;Yann gravit les derniers mètres. Sous son regard fiévreux, le plus incomparable panorama s’offrait à lui : une vallée irréelle, envahie par la pénombre, où la lumière filtrait à travers les nuages, redonnant aux champs leur couleur originelle. Tout autour de lui, le bruit de l’eau ruisselante qui regagnait la terre, un parfum de paille humide et une atmosphère soudainement plus fraîche.&lt;br /&gt;Ce qui restait d’humain en Yann se planta à la lisière d’un champ, et dans un hymne à la nature, il appela son corps à communier avec les éléments :&lt;br /&gt;« Terre, eau, ciel, vent, éléments de vie, je suis à vous, je suis comme vous. Je sens la sève monter en moi, la chlorophylle m’envahit. »&lt;br /&gt;Il écarta les bras. Déjà les feuilles frémissaient le long de ses bras, et son corps humain se transformait en tronc d’arbre, alors qu’à même le sol, ses pieds prenaient racine.&lt;br /&gt;Les derniers mots terrestres de Yann furent un cri de bonheur :&lt;br /&gt;« Nature, je deviens arbre, je suis à toi. Je suis un arbre. »&lt;br /&gt;Il était effectivement devenu un arbre, et alors que son corps achevait de planter ses racines pour l’éternité, son esprit et son âme rejoignirent sa bien-aimée au-delà des nuages.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-7776530119250818732?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/7776530119250818732/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=7776530119250818732' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7776530119250818732'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7776530119250818732'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/larbre.html' title='L&apos;arbre'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0Nhu3ZZJoI/AAAAAAAAADk/DaPGNWK2mVk/s72-c/arbre-coup%C3%A9.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-3650461624076979969</id><published>2007-11-20T14:17:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:24.566-08:00</updated><title type='text'>Dérives et déraison</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0r2RHZZJsI/AAAAAAAAAEE/ijaVZ257Ctw/s1600-h/ciel+rose.jpg"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0r2RHZZJsI/AAAAAAAAAEE/ijaVZ257Ctw/s320/ciel+rose.jpg" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5137189098873235138" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Dérives comme ces lourds nuages qui défilent dans des cieux obscurcis, où des cumulus rougeoient, semblant s'enflammer avant de sombrer dans les océans. Ces cieux obscurcis qui semblent le reflet du comportement humain, où tout devient noir d'un coup alors que quelques instants auparavant le ciel ne semblait que pureté et plénitude immaculée.&lt;br /&gt;Ce terme “immaculé” qui porte en lui des notions de pureté et de virginité pourtant souillées par nos actes impropres. Comme il nous est difficile de rester ce que nous voudrions être et qu'en fait nous ne sommes pas. Comment l'homme passe-t-il aussi facilement de l'amour virginal ou tout n'est que pureté adolescente, au désir les plus sombres, les plus inavouables ? Qu'éprouve exactement l'homme qui refait un jour dans sa vie le chemin inverse et qui se retrouve cinquante ans en arrière sur les chemins de son enfance, une très oppressante sensation, une sensation de quasi-éternité, comme si sa vie avait déjà été trop longue et qu'il ne se sentait pas la force d'en vivre une deuxième. Une deuxième ! Pour en faire quoi ? Le temps qui nous est imparti est essentiel, il est unique et nous en sommes inconscient. Nous passons à côté des choses essentielles de l'existence sans même nous en apercevoir, seulement hantés par les fantômes de nos amis disparus. Ils essaient de nous guider, alors qu'emporté par le tourbillon de la vie nous ne percevons pas leurs signes. Quand bien même aurions-nous la sagesse d'écouter notre raison qui nous dit que dans notre existence tout n'est que déraison, nous serions alors irrémédiablement rejetés par le système, système qui n'aime pas les différences, système qui rejette les penseurs. Nos actes ne sont jamais à la hauteur de nos aspirations.&lt;br /&gt;Voyageant dans des ténèbres tumultueuses avec celle que j'aimais et qui n'était plus accessible que dans mes rêves, je m'imprégnais d'un bonheur qui n'était déjà plus terrestre. Il y avait pourtant énormément de charnel dans ma “road movie” céleste. J'embrassais mon inaccessible compagne à la naissance de ses cheveux, m'imprégnais de son parfum qui me droguait en m'amenant à l'extase. Mes mains dans sa chair semblaient vouloir pénétrer, alors que tout entier je lui appartenais. J'avais le désir de pénétrer en elle, souhaitant qu'elle me protège comme une autre femme l'avait fait de nombreuses années auparavant. À chaque fois que nous faisons l'amour, nous retournons à la source même du plaisir, en cet endroit magique qui nous fit un jour naître à la vie. Le sexe de la femme reste toujours pour l'homme un mystère, il est à la fois symbole de vie, de création de plaisir.&lt;br /&gt;Cette compagne magique avait cessé de m'appartenir depuis de longues années, dix ans déjà, je comptais chaque année comme un douloureux pensum, espérant seulement un jour la retrouver, même si cela devait être dans l'au-delà. Je l'eu préférée morte. Là, elle eut encore été plus belle, plus inaccessible, elle serait devenue uniquement céleste. Mais la réalité était tout autre, elle avait une vie terrestre qui ne m'appartenait pas. Voilà dix ans que je ne pouvais me faire à cette idée. Cependant, la capacité que j'avais eue à lui rester fidèle sur le concept amoureux me satisfaisait plus que tout. L'amour que l'on porte à un être, à un dieu, à une terre, doit être indestructible, total, irraisonnable, jusqu'auboutiste. Il ne doit s'aliéner d'aucune compromission.&lt;br /&gt;Présent sur cette terre depuis de longues années, je n'avais pas tout compris, j'avais dans les premières années de ma vie d'adulte cherché l'accomplissement professionnel, comme beaucoup de jeunes hommes. Est-on blâmable pour autant ? Je ne pense pas, il est bon d'avoir des buts. Loup solitaire, j'avais plus tard trouvé refuge dans l'écriture qui seule me permettait, me parlant à moi-même ou mettant en scène des personnages, d'établir une relation avec mon intelligence, que le labeur quotidien faisait péricliter. Je me mêlais le moins possible de ces conversations de salons, philosophico-religieuses où les uns et les autres avaient chacun leurs convictions, leurs certitudes, mais étaient toujours renvoyés soit vers un créateur invisible, soit vers le néant. À propos de néant, l'espace m'intéressait. Mais me direz-vous, l'espace n'est pas le néant, certes, mais pour l'étroitesse d'une vie terrestre il s'y apparente un peu. Seule l'immensité de l'univers semblait commencer à me donner un semblant de réponse, en me posant des questions auxquelles je ne pouvais répondre. L'interrogation était à la hauteur du mystère, et l'interrogation elle-même apportait les réponses. Point de refuge en une croyance trop apprise, mais plutôt l'idée que les réponses étaient auprès de nous dans notre façon de conduire notre vie terrestre. Nous n'avions à redouter ni la mort, ni l'éternité, encore moins les flammes de l'enfer. Nous avions tous le désir de laisser une trace de notre passage terrestre, aussi modeste fut-elle. Pour la plupart d'entre nous, il s'agit de laisser quelques sincères regrets à quelques proches, et de lointains souvenirs à certains membres de notre famille. Avez-vous remarqué l'amnésie collective qui touche les gens après une disparition, où le nom du disparu pourtant cher auparavant n'est évoqué que d'une discrète façon, presque sur la pointe des lèvres. Peut-être que le simple fait d'évoquer leur nom pourrait nous faire mourir. C'est cette frayeur qu'il est intéressant d'observer. Oui, nous avons peur de la mort, elle nous entraîne dans des régions inconnues et le manque de réponse et l'absence de certitude nous effraie. Je pense que nous n'avons pas à avoir honte de notre frayeur, elle est à la hauteur de notre cheminement.&lt;br /&gt;La société, par ses développements technologiques, met en place, sans vraiment en prendre conscience, les ramifications d'une intelligence planétaire où un esprit peut voyager à l'autre bout du monde sans avoir de corps. Ce sont peut-être là les prémices de l'intelligence se détachant de son enveloppe charnelle. Le téléphone portable est un élan de liberté à l'échelon de la planète, mais il propose une voix. La communication par le réseau mondial web ne propose qu'une intelligence, pas de voix, pas d'image, bien que cela soit en passe d'évoluer prochainement, pas de corps donc. Juste un esprit qui vous parle. C'est le fantasme absolu, me direz-vous.&lt;br /&gt;Un matin, en m'éveillant, je me sentis étrange à l'intérieur de mon lit, mon corps semblait voluptueux, charnel, je descendis les mains le long de mes cuisses, et ne retrouvai pas la sensation habituelle de muscles saillants à fleur de peau, mais au contraire une douceur qui m'était inconnue. Par habitude je revins vers mon sexe, que j'aimais toucher à mon réveil, mais constatais avec stupéfaction qu'il avait disparu. À sa place, un pubis qui proposait un passage dans lequel un de mes doigts s'engouffra voluptueusement. Je ne fus pas effrayé le moins du monde, commençant à faire vivre cet instant de plaisir qui m'était proposé dans un genre nouveau. L'orgasme qui me vint fut violent, il dura de longs instants qui furent un bonheur total. Une femme était l'instigatrice de ce plaisir dévastateur. Elle contrôlait mon esprit et je la vénérais comme une déesse alors qu'elle me renvoyait un sourire hautain et condescendant. J'éclatais en un râle qui me secoua violemment, nous étions en pleine nuit. Je portais à nouveau la main vers mon sexe, il était en place, simplement tout autour de la nuit, l'impression d'un océan de plaisir.&lt;br /&gt;Un peu plus loin dans un autre rêve, un autre délire, à mi-chemin entre réalité et limbes, je me trouvais à la station Barbès-Rochechouart. Nous étions en janvier deux mille, à la naissance du troisième millénaire. Pourtant je trouvais que rien n’avait changé. Multicouleurs, multi-races, mais on avait le sentiment d’être dans un mauvais film de Gabin où truands et policiers se disputaient le pavé. Dans la nuit noire et le froid glacial, les lumières artificielles scintillaient comme autant de points luminescents véhiculant tout un cortège d’espoirs et de fantasmes.&lt;br /&gt;À quelques pas de là se trouvait Pigalle et ses espérances emplies de désespoir, où des filles au mental de mec, sont capables de vous donner ce que les profondeurs de votre cerveau et de votre inconscient sont venus chercher. Au-dessus des arches du métro, une croix de pharmacie verte clignotait résolument, entourée de son halo transparent. Je me jetais dans cet univers incapable de savoir où ma folie m’entraînait.&lt;br /&gt;J’atterris dans un night-club. Là, une lolita à la peau légère et transparente m’accueillit. Elle était encore enfant avec cependant certains aspects physiques de la femme. Sa taille était infiniment mince et rien ne venait altérer la pureté de son visage. Ses cheveux étaient impeccablement mis, sa jupe très courte, ne portait la trace d’aucun pli, et le pull rouge soigneusement emprisonné à l’intérieur mettait en valeur une ceinture de cuir noir rehaussée par une boucle d’or qui semblait annoncer le triomphe de la femme et de la féminité. Ses chaussures un peu trop hautes pour une si jeune fille lui conféraient une allure de femme. La montre qu’elle portait à son poignet droit avait un bracelet en plastique transparent vert clair. Ce qui me frappa surtout, c’est la tonicité de son maquillage, non pas que ses yeux fussent fardés de trop de noir, non, ils étaient presque naturels. Mais ses lèvres étaient peintes d’un rouge vif éclatant qui faisait vivre à tout instant le mouvement de ses lèvres, jusqu’aux plus imperceptibles. Probablement étaient-ce-là ses peintures de guerre, celles avec lesquelles elle chassait l’homme en dérive fantasmatique.&lt;br /&gt;Nous engageâmes la conversation, il est difficile de vous dire lequel ou laquelle de nous d’eux parla le premier, bien que je pense que ce fut-elle. Je lui parlais avec respect en la vouvoyant, elle me répondait sur le même mode en m’appelant Monsieur. Je lui dis que j’avais un prénom : Denis. Elle se nommait Cécile. Je dus commander pour lui faire plaisir plusieurs coupes de champagne. Chaque nouvelle commande me permettait d’accroître la durée du temps qui m’était imparti en sa compagnie, tout en me permettant de converser avec elle sur un mode très décontracté. J’appris qu’elle venait du Havre et qu’elle avait fui une ville encerclée par la pollution des complexes industriels avoisinants. Cécile me dit aussi qu’elle était passionnée de littérature, et qu’à ce titre, elle lisait à peu près tout ce qui portait le titre de livre, et qu’elle s’intéressait à l’écrit, non pas à ce qui était écrit. Je ne compris que beaucoup plus tard ce que cela signifiait et l’importance de ce message qui allait quelques années plus tard changer ma vie. Elle étudiait dans une fac de la banlieue parisienne avec l’espoir de réussir ses examens pour finir soit dans l’enseignement, soit dans un job près des jeunes et du terrain. Les conditions de sa vie à Paris étaient très précaires, c’est pour cela que j’avais été amené à la rencontrer dans cet endroit quelque peu sordide. Elle exerçait trois soirs par semaine, cela lui permettait de survivre et de payer son loyer. Loin de moi l’idée de la juger. J’étais d’ailleurs plutôt admiratif. Cécile avait des lectures plutôt éclectiques, elle dévorait les rayons de la Fnac, parcourant des livres entiers sur des kilomètres de rayonnage et des océans de lignes imprimées.&lt;br /&gt;— Chaque livre a une aventure, chaque livre représente une souffrance, l’expression de désirs, de troubles que le quotidien gomme souvent et que les écrivains, ces chercheurs de l’inconscient, mettent à jour avec une conscience qui les honore.&lt;br /&gt;Cécile semblait lancée, elle ne tarissait plus.&lt;br /&gt;— Tu te rends compte les milliers d’auteurs, tous ces livres sortis du tréfond de l’esprit, parfois de l’âme, tu ne connaîtras jamais la part de réel, et la part d’imaginaire. Je m’oblige parfois en lisant, à trier les éléments autobiographiques de la partie romancée. Et je vais t’étonner, j’ai l’impression que j’y arrive de mieux en mieux chaque jour.&lt;br /&gt;Un livre, c’est un auteur, un homme une femme qui souhaite être entendue, et qui jette une bouteille à la mer. Souvent dans un océan d’indifférence d’ailleurs. Des vagues de déraisons et de délires verbaux inondent les bibliothèques du monde entier. Souffrances obscures portées comme les notes de musique, complaintes douloureuses jaillissant d’un violon oublié.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Page 12 à suivre&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-3650461624076979969?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/3650461624076979969/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=3650461624076979969' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3650461624076979969'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3650461624076979969'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/drives-et-draison.html' title='Dérives et déraison'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0r2RHZZJsI/AAAAAAAAAEE/ijaVZ257Ctw/s72-c/ciel+rose.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-7913982444131236669</id><published>2007-11-20T14:08:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:24.710-08:00</updated><title type='text'>HIVER</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NcT3ZZJnI/AAAAAAAAADc/PuUHdU-x2x8/s1600-h/Arbre.JPG"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NcT3ZZJnI/AAAAAAAAADc/PuUHdU-x2x8/s200/Arbre.JPG" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5135049496490223218" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Hiver comme la fin des quatre saisons, lente décrépitude, identique au vieillissement des corps et de l’esprit. L’hiver semble nous pousser tout droit vers le néant, il est ainsi synonyme de mort. Pourtant à sa façon, l’hiver est aussi une belle saison et ses froides journées austères poussent l’homme vieillissant à la réflexion.&lt;br /&gt;L’hiver, dernier volet de deux existences, met en scène Claude, un ancien chef d’orchestre, violoniste précoce et talentueux, interprète virtuose dès ses plus jeunes années, et Rose, mystérieuse égérie de sa fin de vie. Claude finit sa vie, oublié par ses pairs et par sa fille, dans une petite ville de province, à l’abri des turbulences des grandes cités.&lt;br /&gt;C’est dans cette maison de retraite calme et confortable qu’il va rencontrer celle qui sera son dernier amour, alors que déjà il se prépare à la mort.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;* *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Premier jour de l’hiver&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je partais dans ma quatre-vingt-septième année, je n’attendais plus rien de la vie, elle m’avait tout donné et comme souvent tout repris également. Dieu m’avait offert le talent, je l’avais exercé au moyen de mon violon afin de lui rendre hommage. Interprète, j’ai été le plus gâté des hommes, j’ai joué devant des parterres de mélomanes. J’ai contemplé l’émotion naissante d’innombrables personnes, souvent traduite par des larmes. J’ai adoré mon violon, je l’ai caressé, protégé comme la plus belle des épouses. Je l’ai aimé jusqu’à le haïr quand il ne jouait pas à l’unisson de mes désirs. Plus tard, bien plus tard, j’ai pris la direction d’orchestres à la demande des plus jeunes. J’ai accepté par jeu, mais un peu par défi aussi. La musique des plus grands, Wagner, Beethoven, Mozart, m’a transporté dans des contrées qui échappent habituellement aux mortels et où les fées tutoient les dieux. Des auteurs romantiques comme Smetana, Mendelssohn m’ont porté sur les rives de la mélancolie quand l’âme se brise sur les rochers de la solitude, telle la vague explosant sur une île lointaine au beau milieu d’une tempête. Mais les plus grands transports émotionnels m’ont été donnés par la conduite d’orchestres, quand les instruments vibrent à l’unisson d’une symphonie, d’un concerto, et que des hommes et des femmes tendent vers un seul but : la gloire de la musique et l’apogée d’une virtuosité conjuguée. Quand, à la fin, viennent mourir les dernières notes alors que dans un silence respectueux s’achève la symphonie, et que l’orchestre entier vibre d’une onde magique qu’aucune logique ne sait expliquer. Oui, ces instants je les ai vécus et rien au monde ne saurait les remplacer, ni la vieillesse me les faire oublier. Vous comprendrez mieux ainsi que je passe le plus clair de mon temps enfermé dans une espèce de nébuleuse où règne le souvenir de la musique, maîtresse absolue et intransigeante de mon esprit.&lt;br /&gt;Tout absorbé que j’étais dans mes lointains souvenirs, je n’avais pas été sans remarquer cette grande et élégante femme, un peu fantomatique qui se promenait calmement dans le jardin lorsque le soleil était au rendez-vous. Son pas tranquille indiquait qu’elle était en paix avec elle-même. Elle m’avait immédiatement impressionné et une force invisible me poussait à aller à sa rencontre. Je m’habituais à sa présence et la saluais chaque fois que je la croisais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Deuxième jour de l’hiver&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au fil des jours qui s’écoulaient lentement au sein de la pension, je me rendis compte que j’attendais l’instant de ce qui dans mon esprit était devenu notre rendez-vous quotidien. Cette élégante femme mystérieuse avait pris ce qui me restait de vie en accaparant mon esprit. Elle était pour moi l’incarnation des plus nobles aspirations musicales.&lt;br /&gt;Je la baptisai donc Mélodie et décidai fort courageusement d’engager la conversation.&lt;br /&gt;Ce matin-là, dans l’exiguïté de ma chambre, je me préparais avec une certaine fébrilité à ce qui était probablement l’un des derniers rendez-vous galants de mon existence. Un foulard savamment négligé autour du cou, une chemise méridionale aux motifs provençaux et enfin quelques pressions sur le vaporisateur du délicieux parfum d’eau de Cologne anglais "Yardley" que m’avait offert ma fille.&lt;br /&gt;Je descendis les quelques marches qui menaient au jardin avec les palpitations d’un jouvenceau se rendant à son premier rendez-vous amoureux.&lt;br /&gt;Malheureusement, après avoir parcouru quelques centaines de mètres, je ne vis pas l’élégante dame. Je décidai de faire un deuxième tour de jardin cherchant à gagner du temps. Cette matinée de décembre était assez douce et seuls les arbres dénudés offrant leurs branches noires et torturées nous rappelaient que nous étions en hiver. Un soleil aux teintes roses émergeant de derrière les découpes sombres des immeubles avait calé son disque parfaitement entre deux branches d’arbres. Il semblait attendre lui aussi la dame.&lt;br /&gt;Malheureusement, à l’issue de mon deuxième tour, je ne vis toujours pas celle que j’avais surnommée Mélodie. Dépité, je remontai dans le hall et allai m’enquérir auprès du personnel de la santé de la dame.&lt;br /&gt;Il me fut dit qu’elle avait gardé la chambre suite à un léger refroidissement, mais que demain elle serait probablement visible. Je demandai à l’aide-soignant la plus grande discrétion, ne souhaitant pas faire état de ma passion naissante, et décidai de me replonger dans ce livre qui, hier après-midi, m’avait fait tant rêver.&lt;br /&gt;Il s’agissait d’un livre ayant appartenu à mon grand-père, édité au début du siècle et présentant des morceaux choisis de la littérature romantique française. Il avait séjourné de longues périodes dans des endroits tour à tour poussiéreux puis humides. Toutes sortes d’insectes et de rongeurs s’étaient ainsi attaqués aux plus grandes pages de la littérature française.&lt;br /&gt;Je me disais qu’à défaut de lecteur ce livre avait connu de nombreux rongeurs et cette constatation ne manquait pas de me faire sourire. Certaines pages étaient d’ailleurs détachées ; j’avais entrepris de le restaurer, recollant les pages abîmées, puis le couvrant. Maintenant il était l’ouvrage auquel je tenais le plus au monde, non par la qualité de son contenu qui était pourtant certaine, mais parce que ce livre me venait de mon grand-père. C’était un héritage culturel, et à ce titre considéré par moi comme le plus précieux des legs.&lt;br /&gt;De retour dans ma chambre, je me replongeai dans sa lecture. Je lus pendant près d’un quart d’heure avant de m’apercevoir que mon esprit s’en était allé rejoindre le charme discret de l’élégante dame, et que je n’avais pas retenu une seule ligne de ce que je venais de lire. Je m’en amusai, percevant là des signes alarmistes de déconcentration que j’avais connus dans ma jeunesse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme on ne retrouve jamais, même si on le désire, l’exactitude des situations, le lendemain je ne me préparai pas à la rencontre de Mélodie. Et c’est très négligemment vêtu que j’entrepris mon tour de jardin. Sec et osseux, j’avais quelques douleurs arthritiques, mais mon port était droit et empreint d’une élégance naturelle. Cependant aujourd’hui l’air était froid et le souffle glacial de l’hiver pénétrait mes membres insuffisamment vêtus.&lt;br /&gt;Alors que j’avais presque achevé mon tour de jardin, j’aperçus montant les quelques marches qui menaient à l’entrée de la maison, la dame de mes aspirations. Cette vision me redonna un allant nouveau, et je gravis presque prestement les marches avant de la rejoindre dans le hall. Elle se retourna et me dévisagea avec une certaine froideur, montrant un complet détachement de son existence présente.&lt;br /&gt;« Bonjour madame ! lui dis-je maladroitement, je suis heureux de voir que vous allez mieux.&lt;br /&gt;— Monsieur, à qui ai-je l’honneur ? me répondit-elle, jetant entre elle et moi un immense espace de dédain.&lt;br /&gt;— Claude Sonorité, artiste sur la fin de ses jours. Pour vous servir madame. » En disant cela, je l’observais, cette femme avait une classe folle. Ses cheveux blancs et longs montés en chignon lui conféraient un air sévère en lui donnant une allure princière. Elle me dévisagea d’un regard hautain.&lt;br /&gt;« Rose de la Ville en Ruines, héritière des filatures de Tourcoing, aujourd’hui ruinée et décrépite. » Puis reprenant : alors, monsieur, si je comprends bien vous vous inquiétez à mon sujet. Vous m’en voyez comblée, d’autant qu’il y a bien longtemps que ma santé, hormis quelques médecins et infirmiers de cette pension, ne soucie plus personne.&lt;br /&gt;— À dire vrai je vous avais remarquée, et souhaitais échanger avec vous.&lt;br /&gt;— Vous ne me proposez pas une histoire d’amour au moins jeune homme ? » dit-elle sur un mode d’autodérision qui acheva de me subjuguer. Je la trouvais belle et mes sentiments à son égard croissaient au rythme des phrases et de ses réparties.&lt;br /&gt;« Je ne sais pas madame, il est encore trop tôt pour le dire, mais je puis vous assurer qu’il s’agit bien là d’une rencontre.&lt;br /&gt;Et poursuivant :&lt;br /&gt;— Alors, votre prénom est Rose, je vous avais baptisée Mélodie car vous me paraissez semblable à une musique romantique, douce, légère, faite de charme et de discrétion. N’ai-je pas raison ?&lt;br /&gt;— Certainement monsieur, les sentiments que je peux encore vous inspirer, compte tenu de notre grand âge, seront ceux que nous emporterons avec nous dans l’au-delà. Ne sont-ils donc pas quelque part les plus importants ? Vous m’en voyez flattée, mais vous, parlez-moi de vous. »&lt;br /&gt;Je fus heureux de cette demande. En me sollicitant, elle avait répondu à mon désir premier : entrer en contact avec elle.&lt;br /&gt;Alors que je m’exécutais, commençant à évoquer mes origines modestes et la personne qui m’avait amené à la musique. Un aide-soignant nous proposa un chocolat. Nous nous assîmes l’un en face de l’autre et poursuivîmes.&lt;br /&gt;« C’est ma grand-mère qui m’a donné le goût du violon. Dès l’âge de cinq ans, elle m’a initié, me formant de façon obsédante heure par heure, jour après jour. Ma mère laissait faire, par fierté et peut-être aussi par crainte de cette femme qui était sa mère et dont l’intransigeance était sans limites. Nul n’osait s’opposer à elle, pas même mon père qui, à vrai dire, laissait faire les femmes en matière d’éducation. La musique fit donc partie intégrante de mon existence dès mon plus jeune âge. Les leçons de violon succédaient aux leçons de français ou de mathématiques et ma grand-mère ne concevait pas que je ne sois pas le meilleur élève de la classe, toutes matières confondues.&lt;br /&gt;C’est dans cette ambiance très stricte que je vécus, ne m’évadant qu’à travers le tourbillon des mélodies des plus brillants compositeurs que mon intransigeant professeur me forçait à jouer. J’avais pour cette femme un respect et une dévotion totale. Il est vrai que les cours à peine terminés, elle savait rire, plaisanter et m’amener à croquer la vie avidement.&lt;br /&gt;Le XIIe arrondissement où nous vivions dans un appartement petit mais très lumineux était un quartier propice à l’émerveillement et à l’éveil d’un enfant. J’admirais le lion de la place Daumesnil un peu comme une bête mythique capable de se réincarner en être vivant à tout moment. J’en concevais une certaine frayeur, mais mon attraction pour cet animal s’en trouvait accrue. L’immense avenue qui menait au lion me permettait de gambader joyeusement de tous côtés sur les larges trottoirs avec l’insouciance qui caractérise les enfants dans leur dixième année. J’observais les immeubles Haussmanniens, ils me semblaient avoir déjà comblé plusieurs existences et à ce titre je recevais leur imposante présence avec le respect dû à mon jeune âge. J’imaginais d’élégantes femmes vêtues avec le soin et la préciosité qui caractérisent la fin du xixe siècle, mélange de dentelles, de tailles fines et de gants ajourés, d’ombrelles et d’airs mutins, poursuivies par des messieurs d’âge mûr, un peu enveloppés, dans des redingotes noires. J’avais dû percevoir ces images dans quelque film ancien ou sur des cartes postales d’époque. »&lt;br /&gt;Rose m’écoutait sans mot dire. Elle avait marqué un intérêt très vif pour mes propos, je le lisais dans l’acuité de son regard et dans son attitude immobile et attentive.&lt;br /&gt;« Tout ceci est passionnant, vous avez commencé par l’enfance, je vous demande de continuer monsieur, demain après la promenade et tous les jours qui suivront. Il vous faudra prendre le temps, j’aime les belles histoires. Je dois vous dire aussi que vous avez des talents de conteur certains.&lt;br /&gt;— Certes, madame, je suis très honoré de vous avoir intéressé, mais j’ai hâte aussi de connaître votre histoire.&lt;br /&gt;— Monsieur, je suis navrée de vous répondre que mon histoire, vous n’y aurez pas accès, je la considère comme une affaire personnelle et me livre peu. D’ailleurs, c’est vous qui êtes demandeur dans notre relation et pour que je garde mon mystère, donc un intérêt à vos yeux, il convient que vous ne sachiez rien de moi. Par contre, je vous demanderai jour après jour le récit de votre vie, sans l’omission du moindre détail. C’est une tâche qui devrait vous accaparer la journée durant, avant notre rendez-vous quotidien. Elle me salua respectueusement.&lt;br /&gt;— À demain donc ! »&lt;br /&gt;Puis elle tourna les talons.&lt;br /&gt;Je restai abasourdi. Qui était cette femme pour se permettre à son âge de jouer encore ainsi ? Je me sentais un peu irrité, comme floué, j’avais le sentiment qu’elle avait pris le contrôle de la situation. Mais en même temps j’étais irrémédiablement attiré par ce qu’elle venait de me dire.&lt;br /&gt;De toute façon, le jeu avait fait partie intégrante de mon existence. Et la perspective que ma vie passée puisse, jusque dans ses moindres détails, intéresser cette femme subtile, un brin magique et soudainement inaccessible me mettait en émoi.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cinquième jour de l’hiver.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Jour après jour, l’histoire de mon existence défilait en un cérémonial préétabli. Le matin vers 11 heures, nous nous retrouvions après la promenade, dans sa chambre et je contais à la dame, un volet de mon existence passée.&lt;br /&gt;Notre “liaison” était à présent découverte par l’ensemble des membres de l’établissement. Nous suscitions d’ailleurs, comme dans la majorité des cas, intérêt, convoitise, jalousie ou admiration. Le personnel soignant était devenu dans son ensemble complice et essayait d’organiser au mieux notre tranquillité. Il s’agit là d’un point précis dont je garde d’ailleurs un souvenir ému.&lt;br /&gt;— Allez mon ami, ne perdez pas de temps, je suis impatiente ; quelle histoire allez-vous me conter aujourd’hui ?&lt;br /&gt;— Rose, fermez les yeux, vous êtes salle Pleyel, trente ans en arrière. La foule se presse pour venir écouter La Symphonie pastorale de Beethoven. Il s’agit là de l’anniversaire du décès de cet extraordinaire compositeur, plus de cent musiciens sont présents sur la scène. Je suis en cette occasion premier violon. La musique de Beethoven est pleine, talentueuse, d’une inégalable densité. Je sais que le solo est très difficile à interpréter, je l’ai cependant joué tant de fois qu’il ne me paraît pas hors de portée. Malgré tout une panique m’envahit, pétrifiant mes muscles et mes membres tout entiers. Nous sommes à l’apogée d’un mouvement particulièrement intense. À cet instant, le chef d’orchestre se tourne vers moi, m’invitant d’un geste à peine perceptible à poursuivre. Paralysé, je marque une courte pause. Et puis, me croirez-vous Rose ? Mon violon, oui mon violon tout seul, se met à interpréter le passage si délicat avec une virtuosité qui, à ce niveau-là, semble me dépasser. Oh ! bien sûr, c’est moi qui tiens l’instrument, mais je puis vous assurer qu’en cette occasion une force invisible a guidé ma main, palliant ma défaillance. La soirée est un succès, elle se termine en apothéose pour l’ensemble des concertistes. Une série incroyable de rappels nous connecte directement à la gloire du défunt compositeur. Je suis ému aux larmes, réalisant qu’il vient de se passer quelque chose qu’aujourd’hui encore je n’explique pas.&lt;br /&gt;— Quel admirable conteur vous faites, Claude ! Mais sachez que c’était bien vous qui jouiez ce soir-là, il s’agissait de l’émanation d’une force intérieure ne pouvant s’exprimer que dans les moments d’intense émotion.&lt;br /&gt;— Les spectateurs quittent à présent lentement la salle Pleyel, je vois, non pas des gens, mais une masse diffuse, sombre qui semble comme à regret regagner le quotidien d’une existence redevenue soudain monotone.&lt;br /&gt;Ce soir-là, mes compagnons et moi-même emportés par les élans sublimes de la composition de Beethoven avons magnifié encore un peu plus, La Symphonie pastorale.&lt;br /&gt;En coulisse, nous nous congratulâmes longuement. Une violoncelliste ne put contenir ses larmes, elles s’écoulaient lentement le long de ses joues. Il est certain qu’à l’occasion de cette soirée, l’ombre du célèbre compositeur planait sur la salle Pleyel.&lt;br /&gt;« Merci Claude, quel bel intermède musical ! J’aime beaucoup cette symphonie, la musique éclairait ma mémoire pendant que vous me racontiez cette histoire. Grâce à vous, j’ai l’impression de vivre autre chose, comme une double vie. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Septième jour de l’hiver.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin-là une pluie fine et glacée tombait d’un ciel gris, j’avais le sentiment que le cours des saisons ne pourrait plus jamais s’inverser et que ce temps triste annonçait des temps de désolation pour les mois et les années à venir. Bref mon moral était en berne et je voyais tout en gris. Malgré le fait que l’histoire que j’avais à raconter était l’épisode le plus douloureux de mon existence, il était indispensable pour moi de le partager avec quelqu’un une ultime fois. Pourquoi pas avec Rose ? Je pénétrai donc à l’intérieur de sa chambre, avec le masque tragique d’un comédien antique.&lt;br /&gt;— Qu’avez-vous mon ami ? ne put s’empêcher de me demander Rose.&lt;br /&gt;— Ce que j’ai, c’est à la fois simple et triste, depuis ce matin je pense à une femme que j’ai beaucoup aimée, disparue tragiquement il y a déjà de nombreuses années.&lt;br /&gt;— Confiez-vous à moi, cela apaisera votre âme.&lt;br /&gt;— Eh bien voilà… J’avais fini par l’oublier, ou tout au moins par l’enfouir au fin fond de ma mémoire… Les cinq premières années qui avaient suivi son départ m’avaient laissé en état de choc, provoquant en moi d’étranges sentiments de rejet de l’existence et de l’envie même de vivre. Je considérais comme injuste que le Seigneur m’ait enlevé cette femme que j’aimais par-dessus tout, compagne magique. Les sept années qui suivirent furent plus douces pour moi, la nostalgie avait remplacé la souffrance, et les rares contacts que nous avions par téléphone maintenaient, eux seuls, le fil ténu de ce qui avait été une relation passionnée et violente.&lt;br /&gt;Cependant je vivais comme si l’on m’avait arraché une partie de moi-même, sachant de surcroît que rien plus jamais ne pourrait être comme avant. Je vécus de longues années aux prises avec ce drame intérieur jusqu’à ce que le temps efface en quasi-totalité la souffrance que j’avais en moi.&lt;br /&gt;Une seule fois, dix ans après, elle revint me voir, elle était accompagnée de sa fille de onze ans. Nous passâmes la journée à visiter le musée du Louvre et à nous promener dans Paris. Le soir venu je la raccompagnai en voiture dans sa famille, après quoi je lui adressai simplement cette lettre pour la remercier :&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Ce mardi a été un moment de grande félicité, je l’ai vécu pleinement sans réfléchir, sans faux-semblant aussi. La magie était intacte, je n’ai à aucun moment été déçu par ton image, qu’elle soit physique ou morale. Tu es toujours dure et sensible à la fois. Tes deux visages me touchent toujours autant. Je savais cependant que chaque minute de cette étonnante journée qui passait m’éloignait de toi. Pour combien de temps ? Dix ans peut-être ? Non le passé ne se répète jamais de la même façon. Merci d’avoir eu le courage d’affronter dix ans d’incertitude. L’amour est étrange, tenace comme une maladie qui ne veut pas guérir. Coralie ajoutait à la note surréaliste. Je pense que comme tous les enfants elle a du sentir certaines choses. Après ton départ ton parfum était très présent dans la voiture, je roulais fenêtres ouvertes, alors pour le conserver plus longtemps, j’ai fermé les vitres de la voiture ; et là, chose étrange, il a alors complètement disparu. Je pense que je pourrais facilement t’écrire une dizaine de pages sur ce mode nostalgique, mais il n’entre pas dans mes désirs de me faire mal ou d’essayer de faire mal.&lt;br /&gt;Alors merci d’être venue et peut-être à un jour prochain. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Puis je ne la revis plus, simplement échangions nous téléphoniquement deux à trois fois par an. Jusqu'au jour où je fis ce rêve étrange : Bénédicte m'apparaissait à travers le voile dérangeant du songe ou les visions que l'on a semblent plus réelles que rêvées. En même temps je pressentais ce rêve comme annonciateur d'éléments négatifs et l'inquiétude l'emporta bien vite sur le plaisir d'avoir reçu la visite de cette femme que j'aimais toujours. Réalisant qu'il venait de se passer un moment fort de mon existence présente, passée ou à venir, je me précipitai sur une feuille de papier et transcrivis le plus exactement possible mon étrange songe.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Cette nuit vous êtes venue me visiter en rêve. Vous étiez vêtue d’une robe noire sans manches et maquillée de rouge à lèvres. Je vous ai tendrement prise par les épaules n’osant vous embrasser de peur de retirer votre rouge : “Douze ans, je vous ai attendue douze ans”, vous ai-je dit. Dans mon rêve, je ne savais pas si vous étiez là pour un temps indéfini ou juste de passage. Nous étions face à un horizon très vaste peut-être un océan. Un sentiment de bonheur intense m’envahit en votre présence, il me rappela combien l’amour est éternel, et qu’il ne saurait être terni par le temps. Je ne peux pas dire que le réveil me fut désagréable, comme si le sentiment que ce rêve n’était pas la réalité ; non, au contraire, la sensation d’avoir passé un instant en votre compagnie me ravit d’aise. Seulement, ce soir, en écrivant ces quelques lignes, j’éprouve un sentiment d’injustice profond. Il m’est interdit d’approcher l’être aimé alors que ma vie s’écoule à la vitesse des grains de sable d’un sablier intemporel. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Malheureusement, deux à trois mois après ce songe, je reçus une lettre porteuse de mauvaises nouvelles : ma compagne était atteinte d'un cancer. Elle développait à travers une triste lettre les éléments que j'avais ressentis lors de mon songe. Malgré cela, elle gardait dignité et courage, vertus qui appartiennent aux êtres d'exception dont je sais qu'elle faisait partie. Bénédicte concluait qu'elle ne savait pas si nous pourrions même nous revoir un jour. Je lui répondis bouleversé :&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Ce soir j’ai appris la mauvaise nouvelle. Ta lettre était intitulée : “Bad news”. Tu indiquais “cancer avancé”. Terrible nouvelle qui m’anéantit presque aussi sûrement que toi, prise de conscience d’une histoire d’amour que je me refuse à qualifier de ratée. Comment pourrait-elle l’être, puisque douze années après mes sentiments sont intacts. À mes yeux Bénédicte restera toujours l’être le plus pur que j’ai rencontré, épris de perfection, d’absolu, de tout ce qui n’appartient pas à la normalité. Amoureuse des océans, des goélands et des défis. Et si tu n’es pas réellement comme ça, qu’importe, je t’ai vue ainsi, je t’ai aimée comme cela, telle que tu étais. Ne me contredis pas, d’ailleurs, je ne saurais l’entendre.&lt;br /&gt;Les douze années qui se sont écoulées, j’aurais aimé les passer auprès de toi. Le destin en a décidé autrement. L’éloignement a été pour moi durant les cinq premières années une grande souffrance. Puis je me suis résigné, d’autant que tu donnais peu de nouvelles. Je n’ai jamais trouvé ton pendant auprès de la gent féminine. Peut-être n’ai-je pas assez cherché. Peut-être la femme qui comblait tous mes désirs portait-elle le nom de Bénédicte. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui je prie Dieu pour qu’il préserve ta vie et te donne la guérison.&lt;br /&gt;Je pense que l’on s’est ratés de peu, je ne me suis jamais d’ailleurs complètement remis de cette fulgurante histoire d’amour.&lt;br /&gt;Que ma lettre te donne le courage nécessaire pour traverser cette épreuve.&lt;br /&gt;Gage de ma passion toujours intacte, je peux t’écrire autant de fois que tu le souhaiteras si mon écriture peut influer de quelque manière que ce soit ta guérison.&lt;br /&gt;Je viendrais te voir, si tu le souhaites lors de ta convalescence. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;— Mon pauvre ami, me dit Rose en me passant délicatement la paume de sa main sur le visage. Comme vous semblez avoir souffert à travers vos propos.&lt;br /&gt;Je la sentais bouleversée. Ce jour-là, en nous séparant nous ne pûmes échanger le moindre mot. Je quittai sa chambre brusquement, l’évocation de ce douloureux passage avait rouvert une plaie qui décidément ne cicatriserait jamais.&lt;br /&gt;Neuvième jour de l’hiver.&lt;br /&gt;— Aujourd’hui, parlez-moi de votre jeunesse Claude, me dit Rose, alors que je la rejoignais dans sa chambre pour notre habituel entretien.&lt;br /&gt;— J’avais envisagé la suite chronologique du concert d’avant-hier, mais je peux satisfaire votre demande, je possède beaucoup de feuillets sur cette partie de ma jeunesse qui me fut à la fois pénible et agréable.&lt;br /&gt;Je poursuivis :&lt;br /&gt;— À la disparition de ma grand-mère, j’avais onze ans. Un jour en revenant de l’école, je demandai où était Flamine. Ma mère me répondit : “Tu sais ta grand-mère a été hospitalisée, elle souffre d’une maladie assez grave”.&lt;br /&gt;« Son ton était sentencieux, sa voix pleine de mystère. Elle ajouta : “Nous pourrons aller la voir demain”.&lt;br /&gt;Je sus tout de suite qu’il s’agissait d’un cancer. À l’époque, le cancer était une maladie mystérieuse, presque honteuse, qui répandait la terreur mais dont on parlait peu. J’en conçus une grande tristesse, réalisant que notre complicité venait de prendre fin et me retirai sans mot dire.&lt;br /&gt;Tout alla très vite, Flamine disparut sans que l’on m’ait permis de la revoir. Les adultes maîtrisent mal les sentiments des enfants. Ils veulent leur cacher des événements qu’ils perçoivent intuitivement. Ce fut l’époque des grands mystères, on disait mon père mentalement malade. Je me souviens mal de cette période, j’assistai à certaines scènes très dures. Il me serait difficile de vous les rapporter aujourd’hui, car je souffrais de voir mon père ainsi et d’assister à la dégradation progressive de notre foyer. Toujours est-il que, désireuse de me mettre à l’abri, ma mère me mit en pension. La pension pour moi fut comme un long calvaire, un chemin de croix. Je ressentis cela comme l’incarcération de mon enfance, la perte de mes repères familiaux et l’aliénation de ma liberté. L’établissement situé en banlieue parisienne était entièrement construit en briques rouges, lisses et austères, ce qui lui conférait une rigueur quasi protestante. Il avait pour un enfant l’aspect que peut avoir une gigantesque prison pour un détenu, à la fois rassurante par sa nature même d’accueil et inquiétante par tout ce qui se cachait d’inconnu à l’intérieur.&lt;br /&gt;Le collège était tenu par des frères, vêtus de longues robes noires simplement surmontées d’une discrète collerette bleue accrochée à leur col blanc amidonné, qui dépassait légèrement de leur soutane. Ces frères, bien qu’humains, avaient de par leur double nature d’enseignants et de religieux, une distance avec les élèves qui nous glaçait. Nous avions l’impression d’être nous-mêmes les novices de cet ordre religieux. Mon passage de quatre années dans ce collège ne me plut en rien. L’éloignement familial me pesait trop. Cependant avec le recul des années qui me donne l’impression que j’ai vécu cette histoire dans une autre vie, je réalise que c’est dans cet endroit que ma nature d’homme s’est forgée.&lt;br /&gt;— Donnez-moi des détails sur la vie au collège, me demanda Rose.&lt;br /&gt;— Je peux vous en donner autant que vous le souhaitez, tant cette période est ancrée en moi.&lt;br /&gt;Le réfectoire était une immense salle à l’intérieur de laquelle nous pénétrions grâce à un couloir impersonnel et rectiligne. Ce couloir entièrement carrelé dans le bas était à hauteur d’homme, peint dans une teinte écrue granitée. Le plafond blanc, légèrement en arc de cercle créait comme la voûte d’une grotte au-dessus de nos fragiles silhouettes d’écoliers. Tout le long du couloir, une série de portemanteaux permettait aux élèves d’accrocher blouses, blousons et manteaux. Nous pénétrions à l’intérieur du réfectoire en rangs, et là de grandes tables longues chacune d’une dizaine de mètres nous attendaient. Des verrières accueillantes nous permettaient de voir les cours de récréation qui semblaient se prolonger jusqu’à perte de vue. Au milieu du réfectoire, une estrade était dressée. Un frère surveillait le repas. Quand il y avait trop de chahut, il demandait le silence et nous lisait quelques passages de romans d’aventures ou à suspense, comme les aventures d’Arsène Lupin ou les histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Cet auteur resta d’ailleurs à jamais ancré au plus profond de moi-même, non pas pour ses histoires qui se terminaient souvent mal, mais pour la façon qu’il avait d’amener le lecteur à pénétrer dans son monde et pour son style sans pareil. Je passais des soirées entières à lire sa triste vie et à observer ses portraits afin de percer cet incommensurable talent. Je crois que mes tentatives furent dans leur ensemble vaines. Elles m’amenèrent cependant à me sentir plus proche de cet auteur, ce qui me permit par la suite d’appréhender son incroyable sensibilité et toute la poésie qui était en lui.&lt;br /&gt;Après le repas, trois grandes cours de récréation nous attendaient. Invariablement c’était entre football, basket ou billes qu’allaient nos activités.&lt;br /&gt;Les soirs, alors que les externes regagnaient leurs domiciles respectifs, les pensionnaires se dirigeaient en rangs pour un repas en comité restreint. Il n’y avait plus l’ambiance du midi et c’est avec une certaine mélancolie que nous nous apprêtions à vivre notre soirée d’interne.&lt;br /&gt;— Cette même mélancolie parfumée d’un zeste de poésie qui fait qu’une vieille dame a plaisir à vous entendre lui conter votre jeunesse. Continuez Claude, me dit Rose.&lt;br /&gt;— Ce qui m’était le plus difficile à vivre, c’est lorsque, après le repas, nous passions dans la buanderie qui comportait nos casiers de pensionnaires dans lesquels étaient nos pantoufles et qu’il nous fallait abandonner nos chaussures. À cet instant, oui je vous l’avoue, plus qu’à aucun autre moment de la journée, j’avais l’impression d’être prisonnier. Chaque casier était marqué d’un numéro. Le mien était le 191, je n’ai même pas oublié celui du professeur de français, le 147. Chiffres que j’ai joués plusieurs fois dans ma vie dans les jeux de hasard, un peu comme on touchait par le passé la bosse des bossus, sans jamais qu’il ne m’arrive d’être plus heureux au jeu qu’en amour.&lt;br /&gt;— Au moins, si vous n’avez pu être heureux en amour, la musique semble vous avoir comblé. Et puis, ne suis-je donc pas aujourd’hui aussi, une belle histoire d’amour ?&lt;br /&gt;Je ne sus que répondre, visiblement gêné je balbutiais :&lt;br /&gt;— Vous êtes, Rose, ma plus tardive histoire d’amour, mais pas la moins importante.&lt;br /&gt;— J’aime la façon dont vous esquivez, Claude.&lt;br /&gt;— Mais je n’ai pas fini sur Saint-Gabriel. Puis-je poursuivre ?&lt;br /&gt;Rose acquiesça d’un geste de la tête.&lt;br /&gt;« Frère Alain était mélomane, il eut vent de mes talents, probablement par ma mère. Il obtint pour moi l’autorisation d’avoir une heure par jour au moins pour travailler. Cette heure m’était octroyée en remplacement des heures d’études. Il m’était par contre demandé d’être irréprochable sur mes notes. Je n’avais plus ma grand-mère pour me guider. Bien que les connaissances de frère Alain soient moins étendues que celles de Flamine, j’acceptai avec joie cette idée et nous nous mîmes au travail presque quotidiennement. Le professeur de musique se joignit à nous assez rapidement et c’est dans un quasi-anonymat que nous constituâmes un trio musical occasionnel.&lt;br /&gt;« Le professeur de musique jouait de la flûte et frère Alain du violoncelle. Je pense qu’ils firent en cette occasion en ma compagnie plus de progrès que je n’en fis avec eux. Mais qu’importait, un groupe s’était créé et, malgré mon jeune âge, j’en devenais par mes facilités musicales le leader naturel. Les deux hommes m’apportèrent leur passion, ils me transmirent la maturité, la patience. Flamine m’avait donné l’émotion et l’amour du travail bien fait. Ce partage me redonna goût à la vie, et je ne vécus plus le pensionnat comme un emprisonnement. Frère Alain avait une seconde passion, il adorait le football, il me fit découvrir ce sport.&lt;br /&gt;« J’eus l’honneur, malgré des talents restreints pour cette discipline, de faire partie de son équipe. Les couleurs du maillot et des bas — comme on disait à l’époque — étaient rouge et jaune. Le short noir, souvent trop flottant laissait apparaître des jambes d’enfants parfois très maigres. Ce qui me plaisait dans ce sport, c’était la fusion des couleurs. Le bleu du ciel se mélangeait au vert vif de la pelouse sur laquelle se découpaient une vingtaine de petits bonshommes bariolés aux couleurs que je viens de citer, et aux couleurs de l’équipe adverse.&lt;br /&gt;« Notre terrain de football était à l’écart, il fallait traverser un mini-bois pour s’y rendre et les occasions de le fouler étaient rares. Je pense que les frères souhaitaient préserver la pelouse. De plus, hormis frère Alain, ils n’avaient qu’une lointaine idée de ce que peut représenter le sport pour de jeunes enfants.&lt;br /&gt;« Chère Rose, je ne m’étendrai pas en descriptions détaillées sur l’ensemble du collège, je préfère que les quelques informations que je vous ai données vous permettent de construire votre propre idée de ces lieux. La perception de l’imaginaire ne connaît pas d’égale dans la réalité.&lt;br /&gt;— Comme vous parlez bien, Claude, mais votre ton devient trop sentencieux, presque moralisateur, gardez votre simplicité naturelle, je préfère.&lt;br /&gt;— Vous décidez, chère amie, je suis là pour vous être agréable. Cependant laissez-moi encore vous décrire les dortoirs. Le dortoir, lieu magique sans lequel il n’y aurait pas de pensionnat, était une vaste pièce située en étage et divisée en une dizaine de petites cellules de chacune cinq ou six lits. Cette disposition nous permettait d’être tous ensemble tout en disposant d’une relative intimité. Je me souviens avec toujours beaucoup d’émotion et de nostalgie de ma couverture à carreaux rouges et verts qui à elle seule me permettait d’imaginer que j’étais chez moi, elle était l’unique lien avec le cocon familial.&lt;br /&gt;« J’ai également encore en mémoire les livres de lecture très ennuyeux auxquels nous avions droit. Il s’agissait généralement de livres de la Bibliothèque Verte, et d’histoires écrites par des adultes pour des enfants. Le merveilleux en était exclu et notre intérêt pour ces ouvrages s’en trouvait très limité. Nous dissimulions d’ailleurs à l’intérieur de ces livres de mini bandes dessinées, Stchroumf, Pif et quelques autres.&lt;br /&gt;« Mais ce qui me revient surtout en mémoire lorsque j’évoque ce souvenir précis, c’est mon amitié très forte pour ce petit garçon qui jouait avec moi dans l’équipe de football de frère Alain. Il avait les cheveux en brosse et une bouille toute ronde. Je l’admirais car il était plus fort que moi en football, et cela me semblait un honneur incroyable d’avoir son amitié. Je crois que, de son côté, il devait être impressionné par mes talents de musicien. J’étais heureux en sa présence, comme plus tard je le fus avec les quelques femmes que j’ai aimées.&lt;br /&gt;« Il y avait un frère qui répandait une terreur toute relative dans le dortoir. Il s’agissait du frère chargé de nous surveiller. Quand il prenait un élève en train de chahuter, il l’emmenait avec lui dans le couloir et lui faisait la morale en exerçant une pression plus ou moins grande sur le petit doigt de l’élève, qu’il tenait plié au creux de sa main. La punition pouvait durer de dix à vingt minutes et devenait un supplice s’il prenait l’envie à frère G. d’appuyer plus fort pour faire entendre sa raison. Ce frère évidemment était un peu étrange, voire un brin pervers et je ne fus pas plus surpris que cela lorsque certains bruits coururent dans la pension. Quelques mois plus tard ce frère disparut comme par enchantement et nous n’en entendîmes plus jamais parler.&lt;br /&gt;« Mais ce qui reste le plus émouvant à mes yeux comme souvenir est cette réflexion que je me fis enfant lors de mon arrivée à Saint-Gabriel alors que je regagnai ma chambre par l’escalier et qu’au loin d’innombrables petites lumières m’offraient leur nostalgique image, me rappelant que j’étais enfermé loin de ma famille. Comment serai-je adulte lorsque j’aurais dix-huit ans ? Quel homme serai-je ? Quelle partie de mon enfance sera restée en moi lors de mon entrée dans le monde des adultes ? Autant de questions qui restaient sans réponse. La nuit noire venait de sceller provisoirement mon destin et je n’avais pas les réponses quant à mon avenir. Je me souviens m’être juré de ne jamais oublier cet instant. De fait, je ne devais jamais l’oublier et il m’arrive encore fréquemment de revenir en arrière et de revivre ce moment. Les années se sont écoulées, je suis passé devant ma dix-huitième année en courant, ma vie ne fut qu’une course effrénée, sorte de fuite en avant destinée à me permettre d’échapper à l’instant présent. Peut-être y avait-il en filigrane l’image de la mort qui me dérangeait.&lt;br /&gt;« Aujourd’hui, même si je ne l’accepte pas, je réalise que ce vécu est derrière moi, et que le seul plaisir qui m’est encore octroyé, ce sont ces conversations que nous avons où je me raconte.&lt;br /&gt;— Vous devenez bien nostalgique mon ami, venez plutôt vers moi, j’ai besoin de votre présence, elle me rassure. Ne parlez plus, prenons plutôt ce thé ensemble, essayons de communier dans ce que cet instant peut encore avoir de magique.&lt;br /&gt;— Rose, je vous aime, vous êtes l’ultime lien qui me rattache à la vie terrestre.&lt;br /&gt;— Merci mon ami, me répondit Rose.&lt;br /&gt;Quelques biscuits secs accompagnaient notre thé. Rose en prit un et le cassa en deux. Les grains de sucre se répandirent sur la soucoupe, certains sur la table. J’observai tout cela avec amusement. Pourtant ses gestes étaient précis, presque solennels.&lt;br /&gt;Elle ajouta :&lt;br /&gt;— Pour sceller notre rencontre, ce sera comme une communion.&lt;br /&gt;Puis prenant à deux mains la tasse de thé, elle me la proposa. Je la pris, elle était brûlante.&lt;br /&gt;Le thé descendit lentement en moi, me réchauffant mais me brûlant aussi.&lt;br /&gt;— Mon amour est incandescent lui dis-je, alors qu’une larme discrète descendait lentement de son œil en direction de ses lèvres.&lt;br /&gt;Nous ne pûmes rien dire d’autre.&lt;br /&gt;Je quittai Rose la gorge serrée. J’avais le pressentiment que nous vivions là nos derniers instants de bonheur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dixième jour de l’hiver.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain et les jours qui suivirent, je ne pus revoir Rose. Elle était souffrante me dit un infirmier. Je m’étonnai qu’elle fut invisible même pour moi, mais ne m’inquiétai pas outre mesure.&lt;br /&gt;« Elle gardera la chambre en attendant d’être rétablie, afin que nous reprenions nos habituelles rencontres », pensai-je alors.&lt;br /&gt;Une semaine s’était écoulée, je commençais à m’inquiéter réellement et demandai à parler au médecin. Je trouvai en face de moi un homme d’une quarantaine d’années visiblement gêné. Le stéthoscope pendant à son cou se détachait singulièrement sur sa blouse blanche. Son nom agrafé sur une poche ressortait curieusement au milieu d’une bardée de stylos. Physiquement, cet homme tenait son rang. De plus, il dégageait une profonde humanité. Je sus immédiatement que c’était beaucoup plus grave qu’on avait bien voulu me le dire jusqu’à présent.&lt;br /&gt;— Docteur, donnez-moi des nouvelles de cette femme, elle m’est très chère, lui dis-je d’un air solennel.&lt;br /&gt;— Monsieur, je suis au regret de vous dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. Rose a attrapé une infection pulmonaire et le microbe a fait ressurgir une fragilité de jeunesse. Des complications sont venues se greffer.&lt;br /&gt;Habitué à la vieillesse à la douleur et à la mort, je tentai de déculpabiliser le médecin.&lt;br /&gt;— La reverrai-je ?&lt;br /&gt;— Oui bien sûr, si vous en avez le courage, me répondit-il simplement.&lt;br /&gt;Je le quittai extrêmement triste, et il fut permis à une infirmière de me conduire jusqu’à sa chambre.&lt;br /&gt;— Je pense qu’elle se repose, me dit celle-ci en ouvrant la porte de la chambre.&lt;br /&gt;Une terrible appréhension me faisait craindre le pire. De fait, je découvris un spectacle qui allait au-delà de ce que j’avais imaginé. Rose était allongée sur son lit, une perfusion au bras droit. Son lit était surélevé et un appareil respiratoire relié à une bardée de tuyaux la maintenait, semblait-il, en vie, le tout dans une série de gargouillis impressionnants. J’eus un geste de répulsion devant cet appareillage lourd et devant l’état dans lequel se trouvait mon amie. L’émotion m'envahit. L’infirmière voyant ma réaction eut un mot qui se voulait réconfortant.&lt;br /&gt;— Elle ne souffre pas, elle se repose.&lt;br /&gt;— Est-elle consciente ? Peut-elle revenir ? demandai-je.&lt;br /&gt;L’infirmière, une femme d’une cinquantaine d’années encore pas mal et dont les formes remplissaient de façon assez abondante sa blouse blanche, me répondit avec un air de compassion plein d’attendrissement :&lt;br /&gt;— Bien sûr qu’elle peut revenir, ne soyez donc pas pessimiste comme cela, monsieur.&lt;br /&gt;Cependant elle ajouta :&lt;br /&gt;— Elle ne reviendra que si elle désire encore vivre, et chez les personnes âgées, ce n’est pas toujours le cas. Les vies sont longues, souvent bien remplies, la souffrance parfois remplace la joie de vivre et l’insouciance de la prime jeunesse et la trajectoire d’une personne âgée rencontre souvent la solitude. Le sentiment d’inutilité l’emporte alors et le sujet n’aspire plus qu’à partir. L’au-delà lui ouvre ses portes semblant lui tendre les bras et lui promettre un avenir meilleur. Voilà pourquoi il est difficile de revenir quand on a commencé à emprunter le chemin de la mort qui est aussi celui de la vie dans un autre monde.&lt;br /&gt;J’étais abasourdi, j’avais écouté cette femme sans mot dire et l’importance de ses réflexions m’avait presque fait oublier la présence de Rose.&lt;br /&gt;— Je vous remercie, lui répondis-je presque maladroitement, c’était très bien ce que vous avez dit.&lt;br /&gt;Je regagnai ma chambre telle une barque sans amarres dérivant sur un océan déchaîné.&lt;br /&gt;J’étais vidé de toute substance, de toute réflexion. J’avais approché la mort et ne l’avais pas trouvée belle, simplement effrayante et implacable. Je ne pouvais m’empêcher de repasser dans mon esprit ces images que l’on avait vues et revues au cinéma, où celle que l’on appelle la grande faucheuse vient prendre livraison de ses sujets. Je la sentais présente avec sa faux derrière le lit de Rose, attendant un dernier râle de ma sublime amie avant de l’emmener vers je ne sais quelles ténèbres.&lt;br /&gt;J’imaginais un combat terrifiant entre les forces du bien et les forces du mal, se disputant la dépouille encore chaude de celle que j’aimais. J’entrevoyais dans mes délires religieux les anges de Dieu affrontant ceux de Satan. Dans mon imaginaire imprégné de clichés populaires et naïfs, les anges divins avaient les ailes blanches, et ceux représentant les forces du mal les ailes noires ou pourpres. Par contre, malgré ces détails, ils étaient séduisants et attractifs ; seule leur manquait la plénitude. À l’instar des êtres humains, c’est dans leur plénitude que l’on pouvait déterminer leur degré d’accomplissement.&lt;br /&gt;Ce combat dura un long moment. Nulle arme en ce combat, simplement un affrontement psychologique représenté par différentes tensions, avancées ou reculs. Après des moments très pénibles pour mon équilibre mental, les anges déchus reculèrent en une série de nuages fuyants qui les absorbèrent en une fraction de seconde. Ils avaient perdu le combat.&lt;br /&gt;Je me retrouvai sur mon lit, il m’était impossible de me souvenir de l’instant où j’avais quitté Rose et du moment où je m’étais allongé. De même la part de rêve, de réalité ou d’imaginaire était très floue en mon esprit. Peu importait, quelle importance cela pouvait-il bien avoir ? Le rêve, le réel ou l’imaginaire cohabitent très bien ensemble ; chacun à leur insu, ils donnent une réalité aux deux autres.&lt;br /&gt;Je restai un bon moment dans cet état semi-léthargique, essayant de me remémorer chaque détail du rêve ou du songe que je venais de faire. Il faisait nuit noire, il me faudrait attendre le matin pour revenir à la réalité. D’ailleurs la réalité m’intéressait-elle ? J’étais seul et âgé, la dernière femme que j’aimais était en train de mourir, et rien ne semblait plus devoir me retenir en des mondes trop terrestres. Peut-être était-il temps pour moi de fuir ?&lt;br /&gt;Ces réflexions occupèrent un court instant mon esprit, avant que je ne sombre à nouveau dans le sommeil.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quinzième jour de l’hiver.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon réveil fut particulièrement agréable, et cela me surprit. Le jour était levé, je pouvais apercevoir un coin de ciel bleu partagé avec le blanc velouté des nuages qui semblaient pressés. Un oiseau sur une branche d’arbre voisine était en repérage de nourriture et, malgré les affres de la saison, lui aussi semblait heureux. Je restai ainsi un bon moment, le lit était tiède. Je me surpris à penser que si mon corps était encore capable de le réchauffer, c’était qu’il y avait encore de la vie en moi, et cela m’aida pour affronter pour au moins une journée encore les rudesses de ma vieille existence. Pour le reste, on verrait plus tard, à chaque jour suffisait sa peine.&lt;br /&gt;L’état de Rose revint à mon esprit, d’un coup je fus replongé instantanément dans la douleur de la situation. Je décidai d’affronter la réalité sans crainte et me présentai devant la porte de la chambre de Rose. Elle était ouverte.&lt;br /&gt;Une infirmière me barra gentiment le passage. Elle me prit par le bras et me dit doucement :&lt;br /&gt;— Elle a repris connaissance, elle souhaite vous parler, nous vous attendions, mais ne soyez pas trop long, elle est très faible.&lt;br /&gt;Je fus à peine poli avec l’infirmière, tant la joie de retrouver Rose me fit oublier toute convenance.&lt;br /&gt;Rose apparut soudainement devant moi ; le lourd appareil qui m’avait tant affecté lors de ma dernière visite était débranché. Elle était heureuse de me voir, elle paraissait si fatiguée. Son visage reflétait pourtant une plénitude étonnante, elle me paraissait alors moins terrestre, plus céleste.&lt;br /&gt;— Entrez mon ami, il fallait que je vous voie avant de m’en aller.&lt;br /&gt;J’étais bouleversé. Comme un enfant je me précipitai vers elle et posai ma tête sur ce qui restait de son corps que je sentais léger et diaphane. Rose passa sa main dans mes cheveux devenus rares.&lt;br /&gt;— Ne pleurez pas Claude. J’ai beaucoup de choses à vous dire, cependant je suis encore faible. Jusqu’à aujourd’hui, vous m’avez conté toute votre histoire, égoïstement je ne vous ai octroyé aucune information sur ma vie, vous ne savez pas quelle fut mon existence. Par jeu, par défi et aussi un peu par provocation, je ne vous ai rien dévoilé. Mais revenez ce soir vers dix heures avec un bloc-notes et de quoi écrire, vous saurez tout de moi.&lt;br /&gt;Je m’étais redressé et buvais ses paroles.&lt;br /&gt;— Oui Rose, vous parlerez ce soir, mais reposez-vous maintenant.&lt;br /&gt;Les yeux clos, elle souriait, comme détendue, rassurée d’avoir exprimé ce qui était probablement pour elle un acte suprême, se confier à autrui.&lt;br /&gt;— Je vais vous laisser, lui dis-je doucement à demi-mot, pensant qu’elle s’était déjà assoupie.&lt;br /&gt;— Vous pouvez vous retirer à présent, mais n’oubliez pas de revenir ce soir. Jurez, c’est très important.&lt;br /&gt;— Je vous promets que je serai auprès de vous ce soir, Rose.&lt;br /&gt;Et, sur la pointe des pieds, je quittai sa chambre.&lt;br /&gt;J'avais compris l’importance du message, une fois confié à moi plus rien ne retiendrait Rose en ce monde.&lt;br /&gt;Venir l’écouter correspondait à la tuer.&lt;br /&gt;Toute la journée je passais et repassais ce dilemme en mon esprit. J’en vins à la conclusion suivante : si venir consistait à la tuer, ne pas venir alors qu’elle me l’avait demandé était la trahir. Et je ne serais pas Judas de mon dernier amour. Après le dîner, au moment où chacun regagnait sa chambre, je me présentai donc à Rose avec plusieurs stylos et un épais bloc-notes. La curiosité l’emportait sur la situation éminemment dangereuse de ma compagne. Je l’embrassai respectueusement sur le front, elle acquiesça d’un regard satisfait. Elle avait curieusement repris des couleurs et semblait en voie de guérison.&lt;br /&gt;— Je vous avais promis, Claude, qu’à travers les révélations que je ferais ce soir, vous sauriez tout sur moi. Asseyez-vous sur mon lit et écrivez.&lt;br /&gt;Pour la dernière fois de ma vie sans doute, j’obéissais à une femme et me mis donc à écrire.&lt;br /&gt;— Mon enfance est à peu près sans histoire, je suis la fille d’un médecin du nord de la France et d’une brillante juge d’instruction qui terrorisa, des années durant, le reste de sa famille. Je fus élevée dans une grande maison bourgeoise, édifiée au cœur d’une petite ville dans les environs de Calais. Notre maison familiale possédait un grand verger dans lequel toutes sortes de fruits poussaient au rythme des saisons. L’arrière de la maison, constitué par une immense baie vitrée en demi-arc de cercle, était la nef, le point central de la communauté familiale. Nous étions deux sœurs, j’avais également un frère qui prit plus tard une voie identique à celle de son père et devint médecin.&lt;br /&gt;Rose parlait lentement, avec calme, prenant sa respiration pour me permettre d’écrire. Elle poursuivit :&lt;br /&gt;— La maison, disais-je, était le point névralgique pour comprendre ce que fut ma jeunesse. Mon père rentrait tard de ses visites de médecin de campagne et pouvait partir à n’importe quelle heure de la nuit dans le cadre de ses urgences. Nous avions une bonne, Cécile, sorte de majordome en jupon qui organisait la vie quotidienne à l’intérieur de la maison, tout en se soumettant devant ma mère qui n’aurait pas accepté de partager une once d’autorité. Mon père, un solitaire, sauvage et souvent presque taciturne, pouvait à l’occasion de fêtes ou de dîners se transformer devant ses amis et ses enfants en une sorte de bouffon du roi mi-Buster Keaton, mi-Woody Allen, capable de toutes les excentricités.&lt;br /&gt;« En ces occasions, nous étions à la fois amusés et gênés, tant il était capable de pousser loin ses extravagances. En d’autres occasions, il pouvait rester de longs moments sans dire un mot ou passer des heures entières à guetter quelques canards sauvages dans une cahute qu’il possédait au milieu d’une pâture. Ce lieu privilégié était plus que son jardin secret. Il représentait pour cet homme qui n’était pas croyant l’essence même de sa vie spirituelle, le lien magique avec la nature, avec la pureté, avec les animaux. D’ailleurs il n’était chasseur que de principe, peut-être pour garder la face vis-à-vis de ses amis. Pour ma part je ne l’ai jamais vu tirer sur un seul animal. De temps à&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-7913982444131236669?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/7913982444131236669/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=7913982444131236669' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7913982444131236669'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7913982444131236669'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/hiver.html' title='HIVER'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NcT3ZZJnI/AAAAAAAAADc/PuUHdU-x2x8/s72-c/Arbre.JPG' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-9193206676896753880</id><published>2007-11-20T13:58:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:24.885-08:00</updated><title type='text'>Aventures Romantiques sur le Net</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NZAnZZJmI/AAAAAAAAADM/9WSU4gXmE5k/s1600-h/couv-Aventures3.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NZAnZZJmI/AAAAAAAAADM/9WSU4gXmE5k/s200/couv-Aventures3.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5135045867242858082" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Préambule&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Alors que je déambule à travers plaines et vallons de la campagne française par une journée d’été particulièrement ensoleillée, les écrits, romans, poèmes et nouvelles de mes amis les romantiques défilent lentement en ma mémoire.&lt;br /&gt;La damnation d’Edgar Allan Poe, touché dès son plus jeune âge par la perte des femmes qu’il aimait, me conduit à penser que sans ces accumulations de douleurs et la désespérance qui le poursuivit toute sa vie durant, il n’aurait jamais porté si haut le romantisme exacerbé qui fut le sien. Ligiéa, Éléonora, Morella et autres égéries parfois imaginaires, souvent réelles, le conduisirent dans des vallées de désespoir où son âme sembla se perdre, sans que ne faillît son esprit littéraire.&lt;br /&gt;Les élans de pureté de Théophile Gautier envers Isabelle dans Le Capitaine Fracasse, son attirance et sa description de Yolande de Foix, sorte de Diane chasseresse dominant son sujet d’un rire moqueur, ou le charme ambigu de Théodore dans Mademoiselle de Maupin, placèrent la femme en des hauteurs que n’atteignent que les aspirations les plus nobles des hommes.&lt;br /&gt;L’attirance désespérée de Nerval pour les gouffres de l’inconscient où l’esprit semble descendre lentement vers les tréfonds de la pensée, rejoignant des Aurélia éthérées comme l’on traverse le purgatoire des âmes défuntes, donne au romantisme une dimension mystique essentielle.&lt;br /&gt;Mon processus analytique est subitement interrompu par une odeur plus intense que les autres, nous sommes au mois d’août en pleine période des moissons, la chaleur semble transporter naturellement le délicieux parfum des champs de blé fraîchement moissonnés. Je profite pleinement de cet instant magique et me remémore les parcours initiatiques de mes écrivains favoris à travers la campagne française.&lt;br /&gt;Un chemin à peine tracé entre deux champs seulement emprunté par quelques paysans soucieux de vérifier le développement de leur récolte, me permet de rejoindre d’autres vallées dont j’imagine qu’elles s’étendent à perte de vue et n’appartiennent à aucun mortel.&lt;br /&gt;En cet instant, je me sens comme le dernier héritier des romantiques, et cette pensée que je sais pourtant être pleine de fatuité me gonfle d’un plaisir où se mélangent conjointement orgueil et humilité. Orgueil d’appartenir à une famille d’aristocrates de l’âme, et humilité d’avoir été précédé par de si illustres penseurs.&lt;br /&gt;Au détour d’un chemin, un tunnel végétal s’offre soudain à mon regard. Les arbres et les bosquets placés de part et d’autre de l’allée que j’empruntais se sont rassemblés en un poétique arceau de verdure. L’ensemble offre à l’œil une fascinante galerie végétale qui aspire le promeneur afin de l’emporter dans quelque contrée obscure dont sa raison ne saurait revenir indemne.&lt;br /&gt;L’écrivain romantique imaginaire sait qu’il porte sur ses épaules un lourd fardeau, celui de restituer un climat sentimental et passionné qui échappe à toute logique ou rigueur. Comme Baudelaire, partir sur un océan de mots où le lecteur naviguera en paix avec son âme, emporté par les courants lyriques ; ou comme Turner ou Hugo, chacun à leur façon, peindre ou dépeindre une mer en mouvement afin de mettre sur le papier ou la toile, l’invisible, pour le plus grand bonheur de générations futures, mais aussi pour le simple plaisir de transmettre et de donner.&lt;br /&gt;L’écrivain romantique, comme tous les romantiques, souffre, mais sa souffrance est son bonheur, sa force créatrice aussi. Il porte en lui les déceptions amoureuses, les amours platoniques, les sylphides croisées l’espace d’un instant, l’émotion du mouvement gracile d’une adolescente sur une plage, les amours impossibles. Mais il a un besoin épique de lier à ce que la nature a de plus beau ces instants vécus ou entr’aperçus.&lt;br /&gt;Aussi, pour lui point de repos, tout le porte à sublimer ce qu’il croise et à ne retenir d’une journée achevée que l’enrichissement du cœur et non point l’enrichissement par le gain. En ce sens, on peut dire qu’il est peut-être plus noble, mais aussi plus fragile que le commun des mortels.&lt;br /&gt;Mais au fait, j’y pense, je manque à tous mes devoirs, je ne me suis même pas présenté. Mais bien sûr, vous l’aviez compris dans la courte introduction de l’auteur, je suis l’écrivain romantique imaginaire et je vais essayer de vous accompagner dans ce qui, je l’espère, sera une courte histoire.&lt;br /&gt;Malheureusement l’auteur n’a pas souhaité ma présence au xixe siècle où j’aurais pu vous entraîner dans un océan de larmes, d’émois ou de déceptions amoureuses. Non, il a souhaité m’introduire dans la société contemporaine, le mot contemporain étant pour le lecteur quelque peu intemporel et je vous prie de m’en excuser. Bien sûr, je suis inquiet car un romantique dans une société de surconsommation, d’argent et de profit, je me demande bien ce que cela peut devenir.&lt;br /&gt;Je reviens donc à ce chemin à peine tracé entre deux champs seulement emprunté par quelques paysans soucieux de vérifier le développement de leur récolte. Ce chemin me permet de rejoindre d’autres vallées dont j’imagine qu’elles s’étendent à perte de vue et n’appartiennent à personne. Au bout de la vallée, effectivement, une autre vallée. Las, ma déception est grande. À travers cette autre vallée, j’aperçois des champs certes, mais aussi une immense usine qui me ramène d’un coup à la réalité. Nous ne sommes pas au xixe siècle mais au début du XXIe, et si tant est qu’il y ait une once de vérité dans ce que je viens de vous dire, je vais devoir vous décrire la vie d’un simple mortel.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Chapitre Premier&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La semaine du 15 août avait été précédée par de fortes chaleurs, des chaleurs torrides dépassant les 40°C qui avaient fait mourir de déshydratation quantité de personnes âgées. On n’avait pas vu de telles températures depuis près d’un siècle et les médias ne cessaient de prévenir les populations, les invitant à la plus grande vigilance.&lt;br /&gt;L’entretien d’embauche que je devais passer à la Online Informatique Web Consortium ne me remplissait pas d’aise. La société était située en plein cœur de la Défense, et en traversant l’esplanade, la dalle me renvoyait les implacables rayons du soleil. Des volutes de chaleur circulaient, étouffant les uns, faisant suffoquer les autres, chacun recherchant quelque coin ombragé, supposé encore frais pour se mettre à l’abri. Cependant, même à l’ombre, l’air était irrespirable. En arrivant au pied de la tour, je pris pleinement conscience de notre insignifiance et du peu de chose que nous représentons par rapport aux groupes internationaux et à leur implacable mainmise sur l’économie mondiale.&lt;br /&gt;La tour offrait aux regards son impressionnante structure, évasée en bas et profilée dans le ciel. Les reflets bleutés de son architecture vitrée semblaient absorber les rayons du soleil.&lt;br /&gt;Cette vision m’apparut l’espace d’un instant surréaliste. Et dire que les hommes vivent, se battent, travaillent et meurent pour posséder une once de pouvoir au sein de nos sociétés. Mais tout ceci est un leurre, le pouvoir est ailleurs, installé bien plus haut dans les sphères du monde de la finance. Et moi, du bas de mes presque trente ans, j’allais prendre part à ce type de combat. Soudain, pris de panique, j’eus envie de partir, mais une voix féminine s’adressa à moi.&lt;br /&gt;— Monsieur ?&lt;br /&gt;J’étais devant le comptoir des hôtesses d’accueil.&lt;br /&gt;— J’ai rendez-vous avec monsieur Bénermont, de la Online Information Web Consortium.&lt;br /&gt;Après m’avoir pris mon passeport et édité un badge en plastique, la jeune femme m’octroya le droit de monter dans la tour, 53e étage, bureau 109.&lt;br /&gt;Après une nouvelle porte vitrée présentant le logo de la Online Information Web Consortium, je fus accueilli par une toute jeune femme d’origine russe, s’exprimant difficilement en français. Elle me fit asseoir.&lt;br /&gt;— Monsieur Benermont arrive.&lt;br /&gt;J’attendais depuis environ une dizaine de minutes quand je vis devant moi la silhouette d’un homme mince et aimable m’adresser la parole en me tendant la main.&lt;br /&gt;— Edgar N., entrez, asseyez-vous, dit-il en nous installant dans une salle de réunion, petite mais conviviale. Vous êtes, m’a-t-on assuré d’après votre CV, l’oiseau rare, l’informaticien de demain ; vous êtes capable d’anticiper les développements futurs. Votre statut est plus proche du chercheur que de l’informaticien.&lt;br /&gt;Je lui répondis que j’étais très honoré du portrait qu’il dressait de mes compétences et que je me sentais beaucoup plus près du terrain et des préoccupations informatiques actuelles que des développements futurs.&lt;br /&gt;Une jeune femme fit irruption dans le bureau.&lt;br /&gt;— Monsieur X. de Conseil SS3I cherche à vous joindre. Il souhaite vous voir tout de suite, c’est extrêmement urgent.&lt;br /&gt;— Je vous prie de m’excuser, mais SS3I est notre plus gros client. Madame Jenkins terminera l’entretien et reprendra contact avec vous. Surtout, donnez-moi une fourchette de salaire, mais considérez que de notre côté tout est presque OK si vous êtes libre actuellement. Ce n’est pas une affaire d’argent mais de compétences.&lt;br /&gt;Et après m’avoir prestement serré la main, le jeune PDG s’engouffra dans un ascenseur.&lt;br /&gt;Après son départ, j’attendis encore dix longues minutes et supputais sur ce que serait cette madame Jenkins dont M. Benermont m’avait parlé, lorsqu’une femme un peu mystérieuse entra.&lt;br /&gt;— Monsieur Edgar N. ?… Lydie Jenkins. Avocate du Groupe et Directrice des Ressources Humaines. Nous allons poursuivre l’entretien, me dit-elle pleine d’assurance. Suivez-moi.&lt;br /&gt;Je savais qu’un surcroît d’assurance est souvent destiné à masquer des faiblesses, et m’amusais du caractère affirmé qui se dégageait de l’allure générale de ma nouvelle interlocutrice. Elle s’installa en face de moi et sembla chercher pendant quelques instants des notes.&lt;br /&gt;Pendant ce temps, je passais de l’introspection psychologique à l’introspection physique. L’inconnue apparaissait de taille moyenne, brune, les cheveux tirés en arrière et attachés par une longue natte qui finissait au creux de ses reins. Ses lèvres étaient minces et proposaient une moue quelque peu circonspecte. Elle semblait avoir environ trente-cinq ans, et sa silhouette, ses mimiques, son attitude annonçaient un foutu caractère. Par contre, je ne pouvais voir ses yeux car elle portait d’épaisses lunettes de soleil noires qui auraient pu l’apparenter à une héroïne hitchcockienne.&lt;br /&gt;« Mince ! pensais-je, j’ai perdu au change. Cet entretien va devenir une vraie galère. »&lt;br /&gt;D’un coup, l’inconnue referma le dossier qu’elle tenait devant elle, fit jouer un crayon entre ses doigts, me regarda d’un air placide et me dit :&lt;br /&gt;— Notre société recherche un informaticien de haute volée. J’ai épluché des centaines de dossiers, et à ce jour personne ne m’a convaincue. Sachez par ailleurs que monsieur Bénermont se repose entièrement sur mes décisions. Alors je vous écoute.&lt;br /&gt;Je démarrai sur une approche philosophique de mon métier et sur les développements multiples qui s’offraient à ceux qui étaient capables de pousser plus loin la recherche. Ma diatribe dut lui plaire car elle sembla s’en contenter.&lt;br /&gt;— Je sais tout de vous, monsieur Edgar N., enchaîna-t-elle. J’ai étudié votre dossier à fond. Il est intéressant, c’est indéniable ; mais revenons sur vos deux dernières années. Vous avez travaillé pour le gouvernement ? Cela peut nous intéresser. Nous développons des applications à usage militaire. Bien sûr, nous vous demanderons de rassembler un peu vos souvenirs.&lt;br /&gt;— Attendez. Vous me demandez quoi, là ? Vous savez ce que c’est que le “confidentiel défense” ?&lt;br /&gt;Mon ton avait été peu amène et assez incisif.&lt;br /&gt;La jeune femme fit semblant de ne pas avoir entendu ma réponse.&lt;br /&gt;— Poursuivons. Si je vous envoie en mission au bout du monde, partez-vous à l’instant sans affaires avec juste une carte de crédit ? me demanda-t-elle dans un anglais impeccable dans lequel ressortait tout le snobisme de la parfaite maîtrise.&lt;br /&gt;Je répondis dans la langue de Shakespeare, avec un anglais d’informaticien et l’accent français.&lt;br /&gt;Quoi qu’il en soit, et même si sa question m’avait passablement énervé, j’avais accepté l’idée de partir de façon impromptue ; bien que l’idée que cette femme puisse me diriger comme un pantin me fut insupportable… En même temps, en répondant à cette question que je considérais comme idiote, j’acceptais son jeu, et en quelque sorte me soumettais. Trois autres questions aussi dénuées de fondement fusèrent. J’y répondis avec mauvaise grâce d’un ton neutre et désintéressé.&lt;br /&gt;— Quelles sont vos prétentions ? me demanda-t- elle enfin.&lt;br /&gt;Elle avait posé la question d’un ton péremptoire en croisant les jambes sous la table, ce qui me fit entendre très distinctement le chuintement produit par le frottement de ses bas, alors qu’une volute de son parfum m’envahit soudainement. Je reconnus le n° 5 de Chanel.&lt;br /&gt;Cette inconnue m’irritait profondément, j’aurais voulu que cet entretien cessât. Elle souhaitait m’imposer ses conditions psychologiques, sa méthode. N’y tenant plus, je me levai brusquement.&lt;br /&gt;— Cessons là ce jeu stupide, je reprendrai contact avec monsieur Bénermont.&lt;br /&gt;— Restez assis, monsieur Edgar N. ! L’entretien n’est pas terminé, répliqua-t-elle d’un ton insultant en retirant pour la première fois ses lunettes.&lt;br /&gt;Je découvris l’espace d’un regard à la volée, que l’inconnue avait les yeux d’un bleu translucide semblable aux couleurs des lagons des îles paradisiaques, et ne put m’empêcher de lui jeter un compliment moqueur.&lt;br /&gt;— Vous avez tort de vous cacher derrière des attitudes de garce et derrière des lunettes de soleil, vos yeux sont très agréables à regarder. Je ne peux pas en dire autant de votre caractère.&lt;br /&gt;J’avais l’impression, avec cette ultime réplique, de l’avoir “mouchée”, d’avoir pris le dessus.&lt;br /&gt;— Nous en reparlerons, l’entendis-je répondre dans mon dos alors que je me dirigeais lentement vers la sortie.&lt;br /&gt;Je murmurai entre mes dents mais suffisamment fort pour qu’elle l’entende :&lt;br /&gt;— Sûrement pas avec vous.&lt;br /&gt;J’étais certain que le hasard avait fait capoter mes chances de rentrer dans cette société que je considérais comme une des entreprises d’avenir dans son secteur. Cependant, je riais encore de la joute verbale qui avait eu lieu entre cette femme et moi. En même temps, quand je me remémorais notre entretien, un sentiment de malaise s’installait en moi, quelque chose comme un mélange de haine, d’exaspération, d’incompréhension mâtiné d’attirance cachée, de désir refoulé et de pulsions inavouables. Je chassai avec force cette fille de mon esprit et réussis à la vaincre définitivement.&lt;br /&gt;La canicule me ramena à la réalité. La chaleur était encore plus intense que lors de mon arrivée, et la climatisation m’avait fait oublier un temps l’épouvantable température extérieure.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-9193206676896753880?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/9193206676896753880/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=9193206676896753880' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/9193206676896753880'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/9193206676896753880'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/aventures-romantiques-sur-le-net_4865.html' title='Aventures Romantiques sur le Net'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NZAnZZJmI/AAAAAAAAADM/9WSU4gXmE5k/s72-c/couv-Aventures3.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-3819080426335795283</id><published>2007-11-18T06:37:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:25.024-08:00</updated><title type='text'>La Toile inachevée</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0BRB3ZZJiI/AAAAAAAAACs/-kjVW-1Y6W8/s1600-h/denis_latoile.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0BRB3ZZJiI/AAAAAAAAACs/-kjVW-1Y6W8/s200/denis_latoile.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5134192667694540322" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;p align="justify"&gt;Dans le Paris de l’après-guerre où une nouvelle vie démarre, Pavel rencontre Jeanne. L’harmonie de leur amour n’est concurrencée que par leur passion commune, la peinture, jusqu’à l’arrivée d’Oshira, l’envoûtante Japonaise avec qui il pactise. En lui offrant ses plus belles toiles, Pavel ne perpétue-t-il pas la tradition de Faust ?&lt;br /&gt;L’accomplissement de cet amour le torturera jusqu’à la fin de sa vie, bien des années plus tard.&lt;/p&gt;&lt;p&gt; Le soleil était revenu, il se projetait violemment sur la toile vierge, et comme souvent après la pluie, la lumière était translucide et pure comme les eaux d’un lac de montagne jamais violé par les hommes. À cet instant, je compris que je n’arriverai jamais à faire mieux que cette toile blanche irisée de soleil et de clarté. Tous mes efforts et mon travail futur ne tendraient qu’à approcher cette perfection offerte à mon regard.&lt;/p&gt; Le lendemain en découvrant cette toile immaculée posée rayonnante sur le chevalet, je décidai d’adapter ma nature morte à la toile. C’était une première. Le désir de l’œuvre influençait le sujet. En quelques minutes, je changeai les tissus, les fruits, ainsi que les verres et composai ainsi la matière presque vivante de mon obsessionnel chef-d’œuvre.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-3819080426335795283?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/3819080426335795283/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=3819080426335795283' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3819080426335795283'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3819080426335795283'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/la-toile-inacheve.html' title='La Toile inachevée'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0BRB3ZZJiI/AAAAAAAAACs/-kjVW-1Y6W8/s72-c/denis_latoile.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-8491527880653779682</id><published>2007-11-18T06:23:00.000-08:00</published><updated>2007-11-18T06:32:02.673-08:00</updated><title type='text'>Le Grand inquisiteur</title><content type='html'>&lt;span style="font-size:130%;"&gt;  S&lt;/span&gt;ur la route de la cathédrale d’Anis, un homme semblant poursuivi par les démons de l’enfer arrive au grand galop. L’heure est crépusculaire, comme l’est peut-être l’existence de ce cavalier ; tout autour de la cathédrale le ciel devient rapidement bleu outremer, et seuls quelques nuages qui filent dans le ciel indiquent que l’obscurité n’est pas encore complète.&lt;br /&gt;L’allée poussiéreuse qui l’a conduit jusqu’à la cathédrale résonne encore du galop de l’étalon blanc qu’il chevauchait, lorsqu’il met pied-à-terre. Sa fière carrure et son port de tête lui confèrent l’aspect d’un homme d’armes. Pourtant, ses habits indiquent clairement qu’il s’agit d’un homme d’église : il porte une robe et un scapulaire blancs, un manteau noir et une ceinture de cuir.    &lt;br /&gt;L’empressement qu’il met à entrer à l’intérieur du lieu sacré ne conforte l’une ou l’autre idée en aucune façon.&lt;br /&gt;Mais que fuit ainsi le mystérieux cavalier ? À qui cherche-t-il à échapper ? Qu’a-t-il à se reprocher ? Son invisible poursuivant est-il terrestre ou céleste ?&lt;br /&gt;Autant de questions qui resteraient sans réponse pour qui l’aurait vu pénétrer à l’intérieur du grand édifice religieux.     L’autel, seulement éclairé par quelques bougies vacillantes, semble plus que jamais un lieu de paix et de prière.&lt;br /&gt;En cette heure tardive, tout est austère et sombre dans l’immense cathédrale. La nef ne dévoile que très peu ses trésors architecturaux et ses arcades disparaissent dans la nuit qui semble éternelle. Peut-être des âmes perdues errent-elles à la recherche d’une éventuelle rédemption, ajoutant à la dimension mystique du lieu.&lt;br /&gt;Après avoir gravi quatre à quatre les larges et nombreuses marches du parvis, l’homme s’écroule face contre terre, les bras en croix au pied de l’autel. Il restera ainsi la nuit entière, ne se dérobant qu’aux regards indiscrets d’une aube trop fraîche et surtout trop voyante.&lt;br /&gt;L’homme qui vient d’entrer dans la cathédrale est le fossoyeur de Satan, le briseur de chairs et de vies, un démon déguisé en moine. Cet homme, c’est le Grand Inquisiteur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais revenons au début de cette histoire. Nous sommes en 1240, l’ordre des Templiers n’a pas encore été démantelé. Les représentants de l’Ordre Divin, quant à eux, semblent insatiables. Apostasie, idolâtrie, sodomie, hérésie et sorcellerie sont les maîtres-mots des tourmenteurs. Ils s’en servent pour arrêter, torturer et piller les biens de leurs victimes.&lt;br /&gt;Dieu protège les païens de la Sainte Inquisition, c’est une terrible machine à broyer les âmes et les corps qui est en route.&lt;br /&gt;Le Grand Inquisiteur est en cette période le représentant de l’Ordre de Dieu, il est sa main vengeresse et purificatrice ; cela fait de nombreux mois qu’il parcourt la France à la recherche des hérétiques.&lt;br /&gt;L’ascétisme et la prière sont son quotidien. Ce dominicain imposant au visage émacié et à l’œil de prédateur semble avoir été sculpté dans le granit. Son simple regard est déjà une torture, et les chrétiens comme les pécheurs évitent son chemin. Afin d’impressionner, il se sert de tous les subterfuges. Son rang important d’homme d’Église, chargé par les autorités ecclésiastiques de remettre dans le droit chemin tout déviant, mais aussi son imposante stature qui fait que s’il n’était pas un envoyé de Dieu, il serait sûrement chef des Armées Royales.&lt;br /&gt;Cet homme ne mange pas de viande, prie beaucoup, se déplace avec une petite armée, et dort sur une planche. Une cinquantaine de cavaliers l’accompagnent presque en permanence, de nombreux spadassins sont à sa solde.&lt;br /&gt;Leurs armes s’entrechoquent au rythme du pas des chevaux, leurs habits sombres ainsi que les récits de leurs exactions obscurcissent les vallées qu’ils traversent, en route vers de nouvelles victimes.&lt;br /&gt;Tous ont juré allégeance à Dieu, au Pape et à l’Église.&lt;br /&gt;Les hommes qui composent cette armée de mercenaires, de bandits, d’aventuriers, ont rejoint la Sainte Inquisition, leur statut leur confère, en regard des populations, un énorme pouvoir.&lt;br /&gt;La petite troupe chevauche lentement sous un soleil de plomb en direction du village de Gaspinhac Les soldats vont à pied, la route est longue et monotone, chacun est accablé par la chaleur. Le chemin qui serpente à travers les plaines et les vallées parvient enfin à des champs cultivés. Chaque être vivant, qu’il soit oiseau volant dans les cieux, paysan travaillant aux champs ou simple insecte rampant, semble s’être arrêté de vivre.    &lt;br /&gt;L’air est irrespirable en cette brûlante fin de matinée de juillet. Seul Tarquebruda a conservé sa totale dignité. Il se tient droit sur sa monture, le regard vers le néant, fixant à l’horizon un point immatériel.&lt;br /&gt;Les blés mûrs, avec leurs grains gonflés d’orgueil, annoncent une bonne récolte. La route qui montait depuis un long moment arrive enfin sur un large plateau permettant d’apercevoir les modestes maisons des paysans, l’église et plus au fond, sur un promontoire, le château.&lt;br /&gt;L’angélus sonne, appelant les villageois à la prière. La troupe s’arrête un instant, contemplant le village comme si elle allait donner un assaut. Tarquebruda, d’un signe du menton, signifie à ses compagnons qu’ils doivent se remettre en route, et c’est avec l’assurance du droit Divin que les soldats pénètrent dans le village.&lt;br /&gt;Les habitants, en apercevant les enquêteurs de l’Inquisition, sont pris de terreur, mais aucun n’ose se dissimuler. Fuir serait se trahir et pourrait signifier l’arrestation, et la soumission à la question.&lt;br /&gt;Quelques instants plus tard, les représentants de l’ordre religieux ont pris possession de la place. Un sergent proclame alors l’édit de foi, adressé aux fidèles et les invitant à dénoncer les hérétiques sous peine d’excommunication, avant que Tarquebruda lui-même, l’interrompant avant la fin de son discours, prenne la parole :&lt;br /&gt;— Infidèles aux lois du Seigneur Tout-Puissant, hérétiques reniant votre maître, par ce deuxième édit de grâce, nous, les représentants de l’Ordre Divin, vous laissons quinze jours pour vous repentir et venir vous rétracter. Ainsi, tout hérétique repenti évitera-t-il le bras séculier. Passé ce délai de grâce, tout accusé tombera sous le coup de la justice inquisitoriale !&lt;br /&gt;Son regard est en cet instant imprégné de folie. Son ton exalté, il se dresse sur son cheval, pointant vers les cieux un index vengeur en direction du Tout-Puissant qu’il prend ainsi à témoin.&lt;br /&gt;La voix du Grand Inquisiteur résonnait encore sur le parvis de l’église alors qu’il venait à peine d’achever sa diatribe, que chaque chrétien, chaque habitant du village se sentait plus païen qu’il ne l’aurait fallu.&lt;br /&gt;Le petit peuple quittait à présent le parvis avec un étrange sentiment de malaise ; seul le prêtre vint saluer cette horde de tueurs déguisés en justiciers de Dieu.&lt;br /&gt;— Bienvenue frère dominicain, représentant de l’Ordre Divin, en cette chaude journée d’été.&lt;br /&gt;— Dieu préserve votre église, mon père, ainsi que vos fidèles.&lt;br /&gt;Tarquebruda prit le prêtre par le bras avec douceur mais avec une certaine fermeté. Les deux hommes marchèrent ainsi d’un pas tranquille, tournant en rond, passant et repassant devant l’église. Visiblement, ils avaient des choses à se dire.&lt;br /&gt;— Mais dites-moi, père Gabriel, nous sommes ici à votre requête, si je ne m’abuse ?&lt;br /&gt;— En effet, il y a dans la ville d’Anis, à deux lieues d'ici, un homme aux mœurs douteuses, dont on dit qu’il pactise avec le Diable et entretient des liens avec une sorcière. Cet homme se nomme Angel, c’est un homme d’armes habile au maniement de l’épée, des arcs et rompu aux techniques de la guerre.&lt;br /&gt;— Continuez, vous m’intéressez.&lt;br /&gt;— Récemment, il était souvent en compagnie du Prince de Pondros. Attention, il bénéficie de beaucoup de respect de la part de la population.&lt;br /&gt;— Mais père Gabriel, je pense avoir entendu parler de cet homme. N’a-t-il pas bonne réputation ?&lt;br /&gt;— Dans le passé, oui ; mais ces derniers temps, il s’est montré en fort mauvaise compagnie avec des catins, des ribaudes dévoyées qui vivent en marge des préceptes de l’Église catholique. On dit également qu’il intrigue aux côtés du prince afin de l’aider à prendre les terres du Seigneur de Malrevers.&lt;br /&gt;Le Grand Inquisiteur parut songeur, comme subitement intéressé par ce que disait le prêtre. Il prit son menton entre le pouce et l’index et dit tout à coup d’une voix déterminée :&lt;br /&gt;— Indiquez-moi sa demeure, nous nous y rendrons et lui demanderons de nous suivre.&lt;br /&gt;— Sa maison est près de la cathédrale, attenante à celle du maréchal-ferrant.&lt;br /&gt;Ce jour-là, satisfait d’avoir obtenu le renseignement qu’il était venu chercher, Tarquebruda ne tourmenta pas davantage les villageois. La troupe se reposa en cherchant l’ombre sous quelques arbres offrant un épais feuillage, les cavaliers désaltérèrent leurs chevaux fourbus par une longue randonnée et chaque homme en profita pour s’alimenter.&lt;br /&gt;Le Grand Inquisiteur menait ses hommes et ses bêtes toujours au bord de l’épuisement, tant sa quête restait inassouvie.&lt;br /&gt;Alors lentement l’horizon se modifia, puis soudain, en quelques minutes, une partie du ciel devint noire. Des nuages semblant porter tout le poids des ténèbres enveloppèrent la petite bourgade, puis l’ensemble de la vallée.&lt;br /&gt;Un orage éclata, un orage d’une violence comme l’on n’en avait encore jamais vu dans la région. Les éclairs ouvraient des brèches effrayantes dans les nuages noirs chargés de pluie. Le tonnerre grondait, tambours divins appelant à la vengeance, il était clair que Dieu était en colère, à moins que ce ne fût Belsébuth manifestant sa satisfaction, allez donc savoir.&lt;br /&gt;La pluie se fracassait contre la terre desséchée, de gigantesques flaques d’eau se formèrent qui s’écoulèrent bientôt en un torrent de terre et de boue. Certains hommes de Tarquebruda se réfugièrent dans l’église, d’autres s’abritèrent sous des auvents, d’autres encore restèrent sous des arbres.&lt;br /&gt;Puis, comme si la colère céleste était apaisée, les nuages chargés d’émotion et de haine se retirèrent, et peu à peu, tout redevint calme et serein comme aux premiers jours de la création.&lt;br /&gt;Quelques jours plus tard, Tarquebruda et ses hommes se rendirent à Anis dans le quartier des artisans. Après avoir chevauché un bon moment, ils arrivèrent devant les remparts. C’était jour de marché, l’animation battait son plein et l’on venait à Anis de toute la région. Le marché était un des hauts lieux de rencontres des habitants de la cité et des environs. Chacun y venait pour échanger, se montrer ou simplement voir et observer.&lt;br /&gt;Ce n’était pas seulement un lieu de commerce, c’était encore plus sûrement un moment de fête, et les spectacles ne manquaient pas : comédiens ambulants, troubadours, jongleurs ou montreurs d’ours.&lt;br /&gt;Les couleurs et les parfums du terroir, se mélangeaient aux senteurs exotiques de produits orientaux, et cet univers chatoyant, bruyant et coloré donnait à chacun la sensation de voyages lointains.&lt;br /&gt;Insensibles à la beauté du spectacle, ils traversèrent rapidement la ville et arrivèrent devant la maison d’Angel.&lt;br /&gt;Là, le maréchal-ferrant travaillait le fer, en chauffant à blanc une pièce de métal. Il martelait en cadence une imposante barre de fer provenant d’un attelage qu’il essayait de réparer. L’homme dégageait à travers ses mouvements calmes et précis une évidente impression de puissance, une sorte de beauté primitive et virile qui ne peut naître que dans l’action.&lt;br /&gt;— Holà compagnon ! Indique-moi la maison du sieur Angel.&lt;br /&gt;— Je ne suis compagnon que pour mes amis, je connais votre réputation, Dominicain, et elle n’est pas bonne ! Adressez-vous au Diable, car il m’étonnerait que Dieu vous exauce, répondit l’homme qui semblait aussi bien rompu aux joutes orales qu’aux exercices physiques.&lt;br /&gt;— Prends garde ! Je peux te demander des comptes pour ce que tu viens de dire.&lt;br /&gt;Le Dominicain, peu habitué à une quelconque forme de résistance, montrait des signes évidents d’agacement.&lt;br /&gt;Un des sergents du Grand Inquisiteur tenta de poser la main sur le maréchal-ferrant. C’était un guerroyeur au pourpoint élimé et aux allures de brigand de grand chemin.&lt;br /&gt;Il était probable que ce gaillard avait parcouru moult champs de batailles, étripé quantité d’hommes et ripaillé sur les cadavres encore chauds de ses victimes. Rien en lui ne reflétait la foi ou toute autre valeur théologique.&lt;br /&gt;Pourtant ce soldat au regard vineux et dépourvu de sentiment était aujourd’hui un représentant du Saint-Office.&lt;br /&gt;Mal lui en prit, d’un coup de poing vigoureux le maréchal-ferrant le mit à bas de son cheval.&lt;br /&gt;— Emparez-vous de lui ! ordonna le Dominicain à ses hommes.&lt;br /&gt;Après une courte et inégale échauffourée, le rebelle fut maîtrisé.&lt;br /&gt;Le Grand Inquisiteur approcha son visage de celui du maréchal-ferrant, le contemplant avec curiosité. Un sourire sarcastique s’afficha sur les lèvres du moine.&lt;br /&gt;— Toi qui manies le feu, tu me sembles enclin à traiter avec l’enfer et ses flammes démoniaques, de plus, tu ne me parais pas appliquer les préceptes dictés par l’Église. Nous verrons bien si tu dis la vérité.&lt;br /&gt;L’homme fut attaché, juché sur un cheval et conduit sous bonne garde à l’auberge qui servait de quartier général aux inquisiteurs. Avant, cependant, il avait réussi à projeter d’un violent coup de pied un des gardes dans un buisson épineux. Celui-ci se relevait péniblement en jurant. Il voulut lui porter un coup de dague.&lt;br /&gt;— Je t’interdis de toucher à cet homme, sinon c’est à moi que tu rendras comptes, précisa Tarquebruda, alors que son cheval esquissait un pas de côté.&lt;br /&gt;L’homme rangea son arme et avec l’aide de trois autres gardes, maîtrisa le rebelle.&lt;br /&gt;Puis le maréchal-ferrant fut jeté dans les écuries, les yeux bandés, les mains toujours attachées derrière le dos.&lt;br /&gt;Jacques resta là un bon moment avant que des bruits de pas ne s’approchent. Un homme le souleva et une pluie de coups s’abattit sur lui. Il eut le temps de reconnaître l’haleine fétide aux effluves alcooliques du sergent, avant de prendre un terrible coup de gourdin sur le sommet du crâne et de sombrer dans une parfaite inconscience.&lt;br /&gt;Lorsque le prisonnier revint à lui, il était à l’intérieur d’une cellule à la voûte basse, aux pans de murs qui suintaient l’humidité, alors qu’une lourde chaîne entravait sa cheville gauche. Il gisait à même le sol, la figure en contact avec la dalle froide et humide du cachot. Un rat allait et venait en quête de quelques miettes de pain. De temps en temps, il arrêtait son manège, et dressé sur ses pattes arrières, observait la nouvelle victime.&lt;br /&gt;Jacques se redressa et s’adossa au mur après avoir fait un clin d’œil au rat en signe de bienvenue. Une minuscule meurtrière indiquait que le jour était encore présent, mais on ne pouvait avoir aucune idée de l’heure qu’il était. De plus, un terrible mal de crâne lui enserrait la tête, alors qu’une énorme bosse indiquait que le coup de gourdin de tout à l’heure, avait été extrêmement violent. Le sang s’était écoulé lentement le long de sa tempe, puis sur sa joue et la plaie qu’il avait en haut du crâne était encore fraîche.&lt;br /&gt;Après de longues heures d’attente, la porte s’ouvrit brièvement. Un gardien déposa de l’eau dans une écuelle, puis referma la porte sans dire mot.&lt;br /&gt;La nuit s’écoula, longue, humide et froide, avant qu’au petit matin un bruit de clef ne se fasse entendre dans l’huisserie probablement vieille et rouillée et que la porte ne s’ouvre. Un des soldats qu’il avait déjà aperçu dans l’après-midi lors de son arrestation lui demanda de le suivre.&lt;br /&gt;Jacques fut conduit dans une pièce seulement éclairée par une torche.&lt;br /&gt;En face de lui, quatre hommes encagoulés dont les visages dissimulés ajoutent à la frayeur que peut inspirer ce tribunal religieux. Au milieu, le Grand Inquisiteur. Il lui demande de jurer sur les Saintes Écritures, puis les questions fusent sur sa vie au village, s’il est croyant, pratiquant, à quand remonte sa dernière communion.&lt;br /&gt;Le maréchal-ferrant est intelligent et courageux. Dans le passé, il a guerroyé, défendu son village devant les envahisseurs barbares aux mœurs indignes, qui tuaient et pillaient autant par plaisir que par nécessité. Il a ciselé et battu le fer des années durant, mais là, devant ce tribunal de l’absurde, il comprend tout à coup qu’il a eu tort de s’emporter. Il a le sentiment d’être peut-être déjà perdu.&lt;br /&gt;— Jacques Montclard, savez-vous ce que ce tribunal vous reproche en dehors de votre rébellion ? demande le Grand Inquisiteur.&lt;br /&gt;— Non, j’ai toujours été un villageois honnête, d’ailleurs tous les habitants pourront en témoigner.&lt;br /&gt;— Taisez-vous, insolent ! Et répondez seulement aux questions ! Vous ne savez pas. Et bien je vais vous expliquer. Il est dit dans le village que vous pactisez avec les démons, à travers les flammes de votre forge. Vous pratiquez ainsi la sorcellerie et les forces du mal vous possèdent, c’est pour cela que vous êtes devant nous aujourd’hui. Pensez au salut de votre âme, repentez-vous pendant qu’il est encore temps. Abjurez !&lt;br /&gt;— Je n’ai rien à avouer, j’ai toujours vécu dans la morale de Dieu, et selon les lois des hommes.&lt;br /&gt;Le Grand Inquisiteur s’acharne sur sa victime à travers un jeu cruel et psychologique de questions insidieuses. Chaque réponse du maréchal-ferrant est interprétée comme pouvant prêter à confusion. Il est évident que cet homme d’église instruit n’a d’autre but que de perdre sa victime dans un labyrinthe de questions embarrassantes auxquelles il ne saura donner de réponses valables. Le Dominicain est certain, d’ailleurs, que sa culture et sa grande instruction lui confèrent un indéniable avantage. Cependant, l’homme du peuple lui tient tête avec ostentation et, bien qu’il manie sa forge beaucoup mieux que l’enchaînement des mots et des idées, Tarquebruda ne parvient pas à le piéger de façon irrémédiable.&lt;br /&gt;— Vous pensez être seul à détenir la vérité, utilisant alors l’artifice de la religion. Vous arrêtez, jugez, condamnez des hommes honnêtes et travailleurs qui n’ont d’autre objet que de servir leur roi, leur famille et leur terre. Mais un jour, souvenez-vous de ce que je vous dis, il vous faudra aussi rendre des comptes, et ce jour n’est peut-être pas aussi éloigné qu’il y paraît.&lt;br /&gt;— Il suffit ! Impudent ! Emportez cet homme, qu’il réfléchisse dans la solitude et l’obscurité.&lt;br /&gt;Cédant en dernier recours à la colère, l’Inquisiteur lui signifie ainsi son emprisonnement.&lt;br /&gt;Le maréchal-ferrant est alors reconduit en cellule, il y restera encore plusieurs jours avant de comparaître à nouveau, pour finalement être condamné à la question.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le spectacle de l’intérieur de la chambre de torture était terrifiant. La pièce sombre éclairée seulement par deux flambeaux qui dégageaient un peu de chaleur et une fumée noire, voyait se découper sur ses murs humides les macabres ombres des tortionnaires. Pas moins d’une douzaine de personnes s’affairaient sur deux suppliciés.&lt;br /&gt;Il était le troisième, il fut attaché nu sur une table où le Grand Inquisiteur chercha sur son corps les signes du démon.&lt;br /&gt;Dans le fond de la salle de torture un homme était suspendu par un système de poulies, dans une position très douloureuse pour ses membres supérieurs. Un autre était livré à l’épreuve du feu et ses cris, tant ils étaient terribles, semblaient pour ses bourreaux comme des aveux.&lt;br /&gt;Les membres du maréchal-ferrant furent étirés au moyen d’un ingénieux système de cordes et de torsion de cylindres. Ses cris rejoignirent ceux des autres suppliciés, et dans une semi-inconscience, il avoua même des crimes auxquels il n’aurait jamais songé.&lt;br /&gt;La chance de Jacques résida dans le fait que Tarquebruda était beaucoup plus intrigué par l’énigmatique personnage d’Angel. Ce qu’avait dit le prêtre à son propos lui faisait imaginer un homme sur qui ni Dieu ni Diable n’avaient prise. Le Dominicain pensa que cet être étrange avait beaucoup de fautes à expier, et qu’il l’accompagnerait sur les chemins de la rédemption.&lt;br /&gt;De plus, le Grand Inquisiteur était plus facilement attiré par des victimes d’importance : elles conféraient à sa mission un rôle essentiel. Il allait donc tenter d’arrêter Angel au plus vite.&lt;br /&gt;Après avoir été reconnu coupable et condamné à une peine d’emprisonnement mal définie, Jacques fut emmené et détenu dans les prisons de l’Inquisition pendant de long mois. Il se sentait broyé, tant moralement que physiquement. En aliénant sa liberté, en étirant ses membres, ses tortionnaires avaient semé en lui les germes de la vengeance.   &lt;br /&gt;Sans preuves particulièrement flagrantes et ne possédant que peu de bien, Jacques fut libéré un beau matin en plein cœur d’un hiver rigoureux, alors qu’il n’avait sur le dos que quelques guenilles.&lt;br /&gt;Il marcha plusieurs jours les pieds à moitié nus dans la neige, avant de regagner sa ville. Arrivé devant chez lui, il trouva sa maison incendiée et détruite.&lt;br /&gt;Il prit à témoin un voisin à qui il demanda des explications. Apeuré, l’homme tourna le dos et rentra chez lui.&lt;br /&gt;— Voilà donc comment l’Inquisition traite les chrétiens !&lt;br /&gt;Il décida alors de rejoindre Angel et de combattre à ses côtés.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;*   *&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-8491527880653779682?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/8491527880653779682/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=8491527880653779682' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/8491527880653779682'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/8491527880653779682'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/le-grand-inquisiteur.html' title='Le Grand inquisiteur'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-8149476008441331360</id><published>2007-11-04T07:51:00.000-08:00</published><updated>2007-11-04T07:54:52.094-08:00</updated><title type='text'>Retour sur terre</title><content type='html'>Cette toute jeune femme qui marchait devant Adam réveilla immédiatement en lui une foule de sentiments étranges. Elle allait, à un pas cadencé, sorte de marche forcée de la jeunesse.&lt;br /&gt;Elle était vêtue d'un blouson de cuir “style motard”, d'un pantalon aussi noir que les regards qu'elle jetait aux malheureux passants qui croisaient son chemin. Noir encore était le minuscule sac à dos en skaï brillant qui avait le droit d'être accroché sur ses épaules, et noires toujours ses boots serrées avec lesquelles elle martelait le sol comme une forcenée.&lt;br /&gt;Il était clair que la Terre entière appartenait à cette jeune fille qui se voulait une conquérante avant même d'être une femme.&lt;br /&gt;Un détail cependant attira l'attention d'Adam. Elle portait un cintre métallique d'où pendait une robe longue qui, bien sûr elle aussi, était noire. Dépassant du plastique du teinturier, la base de cette robe dévoilait des motifs de féminité et de séduction tout à l'inverse de ce que la jeune fille offrait au premier regard : dentelles, volants à jours.&lt;br /&gt;Prochainement, ce soir peut-être, elle enfilerait cette sublime parure mettant en valeur en les dénudant ses fragiles épaules, et présenterait un corps de femme naissante au regard affolé d’un jeune homme encore vierge.&lt;br /&gt;« Oui décidément, pensa Adam, dès leur plus jeune âge les femmes nous trompent en se présentant à nous telles qu'elles ne sont pas. Et l'image qu'elles nous offrent fait naître en nous des désirs qui ne sont que très rarement à la hauteur de leurs aspirations. Que ne suis-je revenu sur terre pour retrouver le même schéma qu'il y a vingt mille ans. Et il se souvint du Paradis terrestre et de la faute originelle. Mais les femmes étant conçues pour enfanter, honorer leur beauté n'était que rendre hommage au Créateur. Rien n'était simple pour Adam depuis son retour sur Terre. »&lt;br /&gt;Il était 8 h 30, tôt le matin, il avait toute la journée devant lui pour voir, observer et peut-être comprendre. Cette toute jeune fille qu'il avait croisée lui avait donné des indices incomplets. Il descendit rapidement quelques marches, passa la barrière de paiement et se retrouva sur un quai de métro entouré d'une foule d'hommes et de femmes qui semblaient promis à une nouvelle existence car l'aube d'une journée naissante est comme l'espoir d'une vie nouvelle. La rame de métro arriva, elle engloutit en elle cette imposante foule, semblant l'ingérer alors qu'elle repartait vers un quai de lumière.    &lt;br /&gt;Adam trouva malgré tout une place assise d'où il pouvait à loisir observer ce monde qu'il redécouvrait. Il y avait devant lui une mère et sa fille d'origine espagnole, un homme noir qui paraissait porter en lui l’amer déchirement d'un pays qu'il avait dû quitter et qu'il ne pouvait oublier, et d'autres visages plus flous qui s'estompaient comme sous l'effet d'un filtre lointain. La mère parlait à sa fille avec un délicieux accent qui chantait comme une mélodie andalouse, alors que la jeune fille, le regard pur et l’air enjoué, semblait s'amuser de la seule vision d'Adam. Elle n’avait aucun accent et était beaucoup plus douce, moins belliqueuse que la première jeune fille qu'il avait croisée. De très beaux cheveux noirs encadraient son visage et tout en elle rayonnait du simple bonheur d'exister !&lt;br /&gt;Les deux femmes descendirent, laissant Adam à ses observations. Au fil des stations où le métro s'arrêtait, chargeant et déchargeant des cohortes d'inconnus, Adam voyait défiler la ville entière.&lt;br /&gt;Il était à Paris vers la fin du xxe siècle et observait avec frayeur la déliquescence de notre société. L'affichage massif et commercialement agressif imposait aux usagers du métro des images mercantiles. Il régnait sur les visages des voyageurs une infinie tristesse, comme si la vie n’était que l'antichambre de la mort. De plus, un défilé permanent d'hommes et de femmes dans un état de misère avancée passait et repassait, l'un mendiant, l'autre vendant un journal, le troisième jouant un morceau de musique emprunté au répertoire mondial. Adam ne put supporter plus longtemps l'idée d'une telle médiocrité pour ses contemporains. Il s'élança et jaillit hors du trou noir vers la lumière.&lt;br /&gt;Il était ressorti place de la Concorde, un amas de voitures paralysant le trafic interdisait tout mouvement. À l'intérieur des véhicules, les gens semblaient attendre la fin du monde, comme indifférents aux embouteillages.&lt;br /&gt;« Mais c'est absurde, comment en sont-ils venus là ? » pensa-t-il avant de se réfugier dans le jardin des Tuileries où il retrouva un peu de sérénité.&lt;br /&gt;Il marcha longtemps, l'air était frais, nous étions en novembre. Des nuées d'oiseaux s'abattaient sur ce que la fin de l'automne et les quelques passants solitaires voulaient bien laisser comme miettes avant la venue de l'hiver. Il passa sous l'arc du Carrousel et arriva devant le Louvre où il fut surpris de retrouver à nouveau la foule.&lt;br /&gt;Du monde entier, les peuples venaient admirer les trésors des civilisations antiques. Sous le fallacieux prétexte de la préservation du patrimoine culturel, les autorités de notre pays avaient pillé presque systématiquement des peuples et des civilisations disparus. Il restait aujourd'hui un intérêt manifeste des populations pour ces civilisations reparties vers le néant.&lt;br /&gt;Adam pénétra à l'intérieur du Louvre. L'idée même de revivre l'histoire du monde en sens inverse le séduisait. Il en trouva la présentation bien faite et harmonieuse. Les statues grecques figées pour l'éternité semblaient plutôt, à travers leur regard lointain et transparent, se contempler elles-mêmes qu'observer les visiteurs. Visiteurs dont il était difficile de dire s'ils venaient là par simple curiosité, par égard envers l'art ou simplement parce que le Louvre était le passage obligé de l'étranger en errance à Paris. Les touristes chinois, italiens, grecs, suédois ou américains étaient les descendants de Gengis Khan, César, Ulysse et autres macédoniens qui, à défaut de territoires, étaient en quête de culture.&lt;br /&gt;Adam traversa les époques à travers les différentes salles du Louvre. Il observa longuement des femmes figées dans des pauses langoureuses, des fruits sur des natures mortes, ou le clair-obscur d'un ouvrier orfèvre sur un métier depuis longtemps oublié. Les scènes guerrières et les gens d'armes le fascinaient, il s'interrogeait sur l'incapacité des hommes à s’accorder les uns avec les autres. Ces scènes guerrières étaient comme un aveu de faiblesse du genre humain.&lt;br /&gt;En effleurant discrètement le marbre des salles égyptiennes, Adam eut le sentiment très fort qu'à travers son respect de la mort et du passage dans l'au-delà, cette civilisation pourtant polythéiste atteignait une dimension mystique que l'on ne retrouve que très occasionnellement dans d'autres civilisations.&lt;br /&gt;Il contempla très longtemps le foisonnement créatif des artistes qui avaient peuplé l’humanité depuis son commencement jusqu'à ce jour. Chaque homme, chaque créateur s'était à sa façon pris pour Dieu. Ces gens avaient consacré leur vie à reproduire ce qu'ils voyaient, ils étaient les témoins inexorables de ces civilisations disparues. Ces hommes étaient des comètes qui avaient brillé un instant avant de s'éteindre à jamais, laissant juste une empreinte magique et souvent anonyme de leur éphémère talent.&lt;br /&gt;Adam se sentait bien en cet endroit, il avait été envoyé sur Terre en observateur invisible et depuis son arrivée il ne faisait que cela : observer, découvrir et essayer de comprendre ses descendants. Le passage de l’immatérialité à la représentation physique instantanée était un pouvoir qui avait été conféré à Adam pour sa mission sur Terre, il en usait et s’en amusait à loisir.&lt;br /&gt;Adam, lui, savait. Il avait les réponses aux questions que se posent les hommes durant leur existence. Il avait approché de près le Créateur et était devenu plus encore qu'un homme : une légende.&lt;br /&gt;Sa vie terrestre, si elle avait été éphémère, avait comme celle de la plupart des hommes été bien remplie. Peut-être la Terre et le jardin d'Éden ne faisaient-ils qu'un, simplement les hommes ne savaient pas voir, et leur fond de cupidité ne leur permettait pas de percevoir les trésors qu'elle recelait. Adam, comme tous les hommes avait aimé, comme tous ses semblables il avait été tenté, et comme eux avait succombé aux délices de la tentation.&lt;br /&gt;Les délices de la chair n'étaient-ils pas ce que notre cerveau en faisait, et l'idée même qu'ils pouvaient nous nuire et étaient interdits ne les sublimait-ils pas, nous attirant comme des papillons nocturnes immanquablement vers la lumière.&lt;br /&gt;Les retours épisodiques d'Adam sur Terre n'étaient soumis à aucune contingence de lieu ni de temps. C'est ainsi qu'il quitta Paris, son métro et ses embouteillages pour se retrouver en Italie en plein après-midi, par une chaleur torride.&lt;br /&gt;Rome, ville antique, éternelle… Mais l'éternité existe-t-elle sur Terre ? Cette réponse Adam ne l'avait pas. Il s'interrogea un instant puis se mit à marcher. Le tourisme seyait à merveille à son rôle de visiteur clandestin.&lt;br /&gt;C'est en passant devant le théâtre antique que les images du passé se mirent à défiler dans son esprit et même devant ses yeux. Une foule de gens, citoyens romains, se pressait afin de rejoindre le cirque. Adam se mêla à eux et se posa tranquillement sur les marches, entouré de gens passablement excités.&lt;br /&gt;Le sable de l'arène était d'un jaune-beige clair, presque transparent. Deux colonnes de gladiateurs précédées par quatre légionnaires portant trompettes et étendards annoncèrent l'ouverture de ce qui semblait s'appeler des “jeux”. Puis, après une courte et solennelle présentation des gladiateurs esclaves à César, les combats commencèrent. Aux quatre coins de l'arène, des combattants sortaient cuirassés, glaives, lances et filets s'entre-déchiraient déjà.&lt;br /&gt;Adam fut pris de nausée. Toujours les armes, la destruction et le sang. Il quitta cet endroit et cette époque qui lui semblait trop lointaine dans la hiérarchie du temps et trop empreinte de barbarie.&lt;br /&gt;Sa nouvelle projection l'amena sur les berges d'un fleuve. Sous ses yeux aucun élément de datation, seule une végétation laissée un peu à l'abandon et des champs cultivés s'étendant à perte de vue. Un chemin longeant la rive semblait emprunter lui aussi le cours tranquille du fleuve.&lt;br /&gt;Adam s'arrêta un long moment en contemplation. Peu importait l'époque, le lieu et les événements qui interviendraient par la suite, il se sentait bien. L'air était pur, les fleurs presque translucides aux couleurs pastel frissonnaient sous l'effet d'une brise salvatrice qui caressait le visage et faisait ondoyer les cheveux.&lt;br /&gt;Les crissements des roues d'un chariot encore lointain se firent entendre. Visiblement, il devait être chargé car les roues à chaque tour laissaient échapper une plainte sourde et douloureuse. Après un long moment, l'étrange cortège apparut, un vieil homme tirant deux bœufs qui précédaient la charrette emplie de foin. Au sommet, les jambes délicatement posées sur le côté, une jeune fille, mélange de pureté et de sérénité, semblait attendre paisiblement que l'attelage la conduise à son village.&lt;br /&gt;Le village était en contrebas dans la vallée, un peu à l'écart de la route du fleuve, et des fumées s'échappaient de certaines maisons en montant lentement vers le ciel.&lt;br /&gt;Les cheveux blonds de la jeune fille semblaient avoir vécu au rythme des travaux des champs et quelques brindilles de paille et enveloppes de grains de blé semblaient comme autant de réminiscences de l'accomplissement d'un dur labeur. L'ovale de son visage, ou du moins l'esthétique qui s'en dégageait lui conférait le rang de vierge des moissons. Elle était vêtue d'un drapé bleu ciel comme celui que l'on voit dans les églises sur les madones symbolisant la Vierge. En passant, elle contempla Adam quelques instants avec un visage d'une infinie tendresse. Puis rapidement, après le passage de la charrette, Adam n'eut plus sous les yeux que le dôme de la paille entassée et les épaules graciles de la jeune paysanne.&lt;br /&gt;Il resta en émoi un instant qui lui parut une éternité, si tant est que l'on puisse définir l'éternité. Le passage de cette femme lui avait coupé son processus analytique et méditatif, il était placé sous l'influence de sa sérénité et du léger sourire qu'elle lui avait adressé. Cette femme aurait pu être la Vierge, mais elle n'était qu'une femme. Adam ne connaissait pas tout de la vie céleste, mais si lui avait le pouvoir de passer d'un monde à l'autre, d'une époque à une autre, la vierge pouvait aussi probablement apparaître sous le visage d'une jeune paysanne, dans une époque qu'il ne savait même pas définir.&lt;br /&gt;Il eut envie de la suivre. Après tout, n'était-elle pas une femme ? La suivre comme on suit une femme pour un sourire, un regard, une tendresse sous-jacente, une courbe délicieuse à laquelle on a envie de se soumettre sans condition. Et puis il lui semblait qu'elle le comprendrait, lui, le premier homme, perdu dans cet univers où le temps ne règne plus en maître, voyageur égaré dans des mondes de souffrances et d'obscurantisme, où l'homme semblait passer presque inexorablement à côté de son bonheur…&lt;br /&gt;Adam prit donc la direction du village en ne sachant s'il la reverrait, mais avec l'espoir que le hasard la mettrait encore sur son chemin.&lt;br /&gt;Alors qu'il suivait tranquillement la route, le grondement d'une horde de cavaliers se fit entendre. Au loin, le crépitement du galop des chevaux s'amplifia soudain et une meute éperdue dans un tonnerre tourbillonnant de poussière le dépassa en un instant. Adam s'était jeté sur le bas-côté du chemin dans les hautes herbes et il ne garda des cavaliers qu'une vision diffuse mais très cauchemardesque. Le noir régnait en maître et le cliquetis des armes brinquebalant au milieu des cris et des hennissements des chevaux laissait présager pour les habitants du lieu une bien funeste destinée. Adam pensa immédiatement à la jeune vierge qu'il avait aperçue, juchée sur le chariot. Qu'adviendrait-il de cette jeune fille ?&lt;br /&gt;Il observait tour à tour le village qui était situé à environ deux kilomètres et la meute assoiffée de barbarie qui se trouvait déjà à mi-chemin entre le village et lui. Il se transporta au cœur même de la place alors que la jeune fille et son vieux compagnon pénétraient dans l'enceinte du hameau. Il la prévint du danger : les hordes du mal allaient s’abattre sur eux.&lt;br /&gt;Alors que son vieux compagnon criait aux gens de fuir, les premiers cavaliers pénétraient à toute allure au cœur même du village.&lt;br /&gt;Le vieil homme les entraîna rapidement tous deux à l'intérieur d'une maison, souleva une trappe dissimulée dans le sol et les fit descendre par un escalier de bois. À l'extérieur, on entendait le cliquetis des armes s'opposant aux fourches et le crépitement du feu qui commençait à prendre sur les premières maisons.&lt;br /&gt;L'homme les guida à travers un souterrain étroit, humide et complètement obscur, alors qu'à l'extérieur on percevait les cris des villageois qui n'avaient pas fui. Adam, plus encore que s'il l'avait eue devant les yeux, vivait cette scène de massacre dans son esprit, une lance transperçant un des villageois qui fuyait, une torche s'abattant sur un toit de chaume. Massacre, horreur, souffrance, la litanie du peuple poursuivi par ses agresseurs.&lt;br /&gt;Adam pleura en sortant du tunnel obscur qui les avait menés au bord de la rivière. Ils étaient en contrebas d'un talus bien dissimulé par les longues branches tombantes d'un arbre centenaire.&lt;br /&gt;— Nous sommes sauvés, leur dit le vieil homme dans sa langue. Ce sont les troupes de Keneth le Rouge. Ils détruisent et pillent sans pitié, cherchant nourriture, femmes et butin. Il y a cinquante ans qu'ils n'étaient pas revenus dans le pays. Il y a un village à dix lieues d'ici, il faut le prévenir rapidement.&lt;br /&gt;Adam contempla le visage de la jeune fille. Il s'en dégageait une infinie tristesse et nul mot ne sortait de sa bouche. Elle était choquée et se réfugia dans les bras du vieil homme. Adam passa la main dans les cheveux de la jeune fille, souleva son visage et lui dit :&lt;br /&gt;— Je préviendrai les gens du village voisin.&lt;br /&gt;Puis il disparut.&lt;br /&gt;Ayant tenu parole, il changea à nouveau d'époque. Il était arrivé à peu près à la moitié du xxe siècle, dans un pays où semblaient régner l'ordre et la terreur. Des voitures blindées équipées de caméras circulaient dans les deux sens, chargées de soldats ou d'officiers en uniformes noirs zébrés de galons argent. Aux casquettes plates et à l'allure des véhicules, il reconnut immédiatement la guerre de 1940.&lt;br /&gt; Grâce au pouvoir qu'il avait de voyager sans être vu et de déplacer son corps à travers l'espace à la vitesse qu'il souhaitait, Adam rejoignit un camion et s'assit sur une banquette en compagnie de détenus. Là, il observa des gens vêtus de guenilles, portant tous un numéro inscrit à hauteur de la poitrine, les yeux hagards, dans un état de délabrement physique et moral qu'il n'avait encore jamais observé.&lt;br /&gt;À l'arrière du camion, deux soldats casqués et armés tenaient en respect les passagers de ce convoi de misère et de souffrance.&lt;br /&gt;Après un voyage d'une vingtaine de minutes, le camion stoppa. D'autres véhicules les accompagnaient. Des ordres fusèrent çà et là, auxquels tout le monde semblait obéir avec empressement et peur panique. La ridelle du camion s'abattit, les deux soldats sautèrent immédiatement au sol en tenant en respect les passagers. Deux officiers allemands aux uniformes rutilants affichèrent ouvertement leur cruauté et leur empressement d'en finir. On fit rapidement aligner les détenus face à une immense fosse dos tourné à leurs agresseurs. Quatre autres soldats les rejoignirent. Le claquement sec et odieux des armes des soldats, les rafales qui durent une éternité, les corps distendus tombant les uns sur les autres, quelques cris de révolte s'échappant des corps meurtris, puis le silence. Cette séquence insoutenable, Adam l'avait vécue comme si c'était lui que l'on tuait.&lt;br /&gt;Quelques ordres vinrent à nouveau briser le silence, les soldats jetèrent à la hâte les corps qui ne s’étaient pas affaissés dans la fosse, puis encore des ordres, des portières qui claquent, des voitures qui démarrent, la poussière sur la route… et le silence, pesant, comme cette mort qui rôdait à présent en ces lieux de cruauté et de désolation.&lt;br /&gt;Adam observa les corps criblés de balles et couverts de sang. Parmi eux une jeune fille d'une surprenante beauté, au visage intact, affichait dans la mort une expression de sérénité et d'éternité. Adam s'approcha un peu plus. Il reconnut alors la jeune madone juchée sur la charrette de foin.&lt;br /&gt;Autre lieu, autre époque : Adam, dans une de ses nouvelles projections surgit au cœur de Paris, en pleine Révolution française. Un peuple entier semblait en marche vers un nouvel avenir. L'armée en costume bigarré se frayait, sous les acclamations, un passage d'un pas décidé.&lt;br /&gt;« Allons donc, pensa Adam. Que se passe-t-il encore ? À croire qu'il ne m'est donné d'arriver que dans des époques troublées. »&lt;br /&gt;Les cris des citoyens se mélangeaient au pas des soldats et au tumulte de cette ville en fête. Mais bien vite Adam comprit qu'il s'agissait d'une fête macabre. Tirée par deux chevaux et encadrée par des soldats, une charrette transportant des hommes et des femmes avançait sous les huées et les crachats de la foule. Quelques nobles français allaient payer de leur vie le tribut de la haine et de la jalousie.&lt;br /&gt;L'étrange cortège arriva bientôt place Louis XV — plus tard place de la Concorde — où l'ombre d'une guillotine tombait déjà, tel un couperet sur la foule rassemblée. Ces gens qui tomberaient dans quelques instants sous les cris d'un peuple assoiffé de sang gagneraient en une seconde une noblesse qu'ils n'avaient que de rang, en rejoignant l'éternité.&lt;br /&gt;Les victimes furent rassemblées, bien gardées par les soldats de la République en un enclos ceint d'une barrière. Les mains des hommes étaient liées dans le dos. Une fois encore, le diable triomphait en répandant le sang. Adam se fraya un passage à travers la foule. Il arriva à l'enclos alors que les premières têtes tombaient, roulant ensanglantées au pied de l'échafaud.&lt;br /&gt;Mû par un désir de communiquer une dernière fois avec ces pauvres gens victimes de la folie humaine, Adam pénétra à l'intérieur de la cage où ils étaient enfermés. Avec les quatre hommes qui attendaient leur exécution, il y avait une femme, les yeux clos, en prière. Nul doute une fois encore, cette femme était la même, celle qu'il avait rencontrée lors du massacre du village et lors de l'exécution par les troupes allemandes.&lt;br /&gt;« Mais qui es-tu ? demanda Adam s’adressant à elle.&lt;br /&gt;— Qui je suis ? répondit avec douceur la jeune femme en ouvrant lentement les yeux. Mais tu le sais bien, ou tu l'as deviné. Ta mission était d'observer et tu as vu. Chaque fois qu'un homme tue un autre homme, c'est un peu de lui-même qu'il supprime.  Chaque jour que je meurs dans la souffrance, ma résurrection devient plus douloureuse et l'amour s'éloigne un peu plus du cœur des hommes. La souffrance d'hier, celle d'aujourd'hui et celle de demain se mélangent en un grand cri de douleur. Le soir j'offre ma vie pour expier leurs crimes.&lt;br /&gt;— Mais tu es jeune et belle, s'il te plaît, ne meurs pas. Reste, j'ai le sentiment de t'aimer. »&lt;br /&gt;Alors qu'il finissait sa phrase, on emportait la jeune fille. Elle monta les escaliers, regarda la foule une dernière fois. Il n'y eut plus un bruit, plus un murmure. Dignement, elle mit son cou gracile à la disposition du bourreau. La lame tomba d'un coup, couperet ignoble, la tête roula dans le panier d'osier.&lt;br /&gt;Alors le ciel s'obscurcit se chargeant en quelques secondes d'un air nauséabond et de menaçants nuages gorgés de pluie, d'éclairs et de colère divine.&lt;br /&gt;La foule fut prise d'effroi, et les visages distordus et difformes avaient une expression de peur indicible. En quelques secondes, l'enfer s'abattit sur la foule. La pluie dispersa le monde en même temps qu’elle effaça le sang.&lt;br /&gt;Adam comprit qu’à chaque femme que l'on tuait, c’était la Vierge que l'on assassinait.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-8149476008441331360?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/8149476008441331360/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=8149476008441331360' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/8149476008441331360'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/8149476008441331360'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/retour-sur-terre.html' title='Retour sur terre'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-3498384838271543225</id><published>2007-11-04T07:43:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:25.251-08:00</updated><title type='text'>Intempora</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3p6NPfhhI/AAAAAAAAACc/_FhwujM1ebM/s1600-h/PICT0394.JPG"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3p6NPfhhI/AAAAAAAAACc/_FhwujM1ebM/s320/PICT0394.JPG" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5129012736841188882" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;       Une réunion annulée pour d’obscures raisons de mobilisation générale autour d’un événement footballistique important avait donné à Jean-Baptiste quelques heures de tranquillité.&lt;br /&gt;Il se sentait fatigué, les jambes lourdes, et le soleil qui avait accompagné les folles chaleurs des premiers jours de juin donnait à la capitale un air de vacances qui n’était pas sans lui rappeler certaines périodes de sa jeunesse.&lt;br /&gt;Aussi, mû par l’envie de profiter de quelques minutes de repos, il ne reprit pas le métro à Villiers et décida d’aller à pied jusqu’au parc Monceau.&lt;br /&gt;Là, passant entre les joggeurs et les mères de famille qui semblaient couver leur progéniture, il arriva à un banc vert émeraude, couvert de poussière et entaché de sable ; ce banc était vide, inondé de soleil et semblait lui ouvrir les bras.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste resta ainsi un petit quart d’heure puis, satisfait de cet instant volé à la nation et à la haute idée qu’il se faisait de son devoir professionnel, il reprit le métro avec la ferme intention de terminer la journée de façon plus studieuse.&lt;br /&gt;À l’intérieur de la station, la rumeur lointaine du couloir obscur annonçait déjà la venue de la prochaine rame.&lt;br /&gt;Ce spectacle que pourtant il aimait était, somme toute, banal. Le métro semblait apporter, en même temps que la compagnie des inconnus qui le peuplait, la lumière.&lt;br /&gt;La lumière des néons qui inondaient l’intérieur des cabines, mais également la lumière intérieure que chaque homme porte en lui, du plus grand au plus humble, et qui illumine aussi les autres…&lt;br /&gt;Jean-Baptiste descendit à Villiers. Il suffisait de changer de quai et il repartirait en direction de Levallois qui était sa terre d’accueil.&lt;br /&gt;Une femme le précédait, elle était jeune, mais il était difficile de lui donner un âge car tout en elle, tout était intemporel, jusqu’à sa tenue qui n’appartenait à aucune mode et qui était simplement adaptée à la forte chaleur persistant depuis quelques jours.&lt;br /&gt;Elle était vêtue d’une robe de mousseline ample et longue, seulement agrémentée de motifs floraux d’une grande féminité.&lt;br /&gt;Ses pieds, petits et délicats, étaient enfermés dans des sandales légères et aérées simplement retenues par des lanières de cuir.&lt;br /&gt;Il rejoignit l’inconnue. Elle était assise, son regard noyé dans le vide à l’autre bout du quai semblait ne pas attendre la prochaine rame qui pourtant s’annonçait par un crissement strident et rapide des roues sur les rails.&lt;br /&gt;Elle se leva. Mécaniquement, Jean-Baptiste la suivit et s’installa sur un siège d’où il pouvait l’observer à loisir.&lt;br /&gt;Entre ses mains, ni revue ni livre, juste un sac tressé de couleur écrue tout aussi mystérieux que l’anonyme voyageuse.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste, qui habituellement était attiré par les filles originales voire un brin déjantées, ne comprenait pas la fascination qu’exerçait sur lui cette inconnue.&lt;br /&gt;« Je sais, pensa-t-il, ce qui m’attire, c’est qu’elle semble n’appartenir à aucun système, à aucune époque, ne pas avoir de famille, cette femme semble immatérielle, comme intemporelle. D’ailleurs, s’il fallait lui donner un nom je l’appellerais « Intempora ».&lt;br /&gt;Il s’amusa du nom qu’il venait de donner à l’énigmatique inconnue : “Intempora”, cela sonnait bien, mais il créait là probablement beaucoup de mystère pour peu de chose.&lt;br /&gt;S’il venait à lui parler, il est probable qu’Intempora lui répondrait qu’elle avait des amis, peut-être des enfants et qu’elle n’avait en fait de mystère que pour l’esprit un peu trop tourmenté de Jean-Baptiste.&lt;br /&gt;Occupé qu’il était dans l’élaboration d’une vie parallèle à cette inconnue, il ne la vit pas se lever.&lt;br /&gt;Elle prenait déjà d’un pas ferme une nouvelle direction quand la sonnerie de la fermeture des portes sortit Jean-Baptiste de sa léthargie.&lt;br /&gt;Il n’eut que le temps de se précipiter et faillit même avoir le pied coincé lors de la fermeture.&lt;br /&gt;Parmi la foule il la repéra au loin qui s’éloignait et presque machinalement lui emboîta le pas. La correspondance était longue, et chemin faisant, les idées de Jean-Baptiste se bousculaient dans son cerveau.&lt;br /&gt;Il était très excité à l’idée de suivre cette femme et avait le sentiment d’aller au-devant d’une aventure dont il ne contrôlait rien, de pénétrer dans un domaine dont il n’avait pas les clés.&lt;br /&gt;Elle, ignorant qu’elle était suivie, avançait, se mêlant à la foule qui, telle une mer en mouvement, l’emportait dans son flux, alors que dans un mouvement inverse le reflux faisait disparaître des visages inconnus.&lt;br /&gt;La jeune femme prit une direction qui menait en plein cœur de Paris et était à l’opposé du domicile de Jean-Baptiste. Qu’importe, il était prêt à la suivre aux confins de la Terre et même nulle part s’il le fallait. D’ailleurs personne ne l’attendait, et désormais sa soirée, peut-être même sa vie, appartenait à Intempora.  &lt;br /&gt;Elle changea de direction plusieurs fois, empruntant de longs couloirs qui raccordaient des quartiers à d’autres quartiers, dans ce Paris souterrain qui fascinait tant Jean-Baptiste.&lt;br /&gt;Au hasard de ce parcours sans quête, ils croisèrent d’innombrables SDF, parfois à même le sol dans un état de dénuement presque total. Ils passèrent devant un harpiste qui vivait plus du plaisir qu’il donnait aux gens avec sa musique que des misérables oboles qui tombaient trop rarement dans son écuelle tandis que d’innombrables pauvres déambulaient en vendant des journaux.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste remarqua particulièrement un Maghrébin âgé, en fin de parcours, qui semblait porter sur ses épaules une grande part de la misère du monde. Toute sa vie, probablement, il avait essayé d’intégrer un univers et une culture qui ne correspondaient pas à son point de départ dans l’existence, et ici il regrettait amèrement sa terre natale. Il avait dans le passé, sur des chantiers lointains, donné le meilleur de lui-même, et cette terre d’adoption ne lui offrait plus à présent qu’indifférence et solitude accompagnée de misère.&lt;br /&gt;L’époque était difficile, l’Europe s’était vidée de sa substance productive, les politiques promettaient puis disparaissaient dans l’anonymat de la corruption.&lt;br /&gt;L’Église et la moralité étaient en perdition. Il manquait au monde un personnage à la hauteur de ses aspirations. Où étaient les rédempteurs promis ? Peut-être viendraient-ils un jour ? Il ne fallait pas que ce fût trop tard, le monde était en faillite.&lt;br /&gt;Alors que l’esprit de son suiveur était tout à ces observations autant métaphysiques que sociologiques, Intempora continuait à arpenter les interminables couloirs du métro parisien.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste avait remarqué qu’elle s’était arrêtée un court instant auprès de cet homme allongé à même le sol, qu’elle avait semblé lui parler. Il l’avait également vue soutenir une conversation avec cet étranger en perdition, mais il n’avait pas plus que cela prêté attention aux deux gestes qu’elle avait eus envers ces hommes.&lt;br /&gt;À cet instant, elle était immobile au milieu d’une place circulaire où toutes sortes de directions étaient indiquées par de multiples panneaux. Cet endroit semblait comme la plaque tournante de l’existence devant laquelle chaque homme arrive un jour alors qu’il doit choisir son chemin. Quelle direction allait prendre Intempora ?&lt;br /&gt;Jean-Baptiste confronté au mysticisme qu’il y a en chacun de nous pensait :&lt;br /&gt;« Ne te trompe pas, Intempora, emmène-moi dans la bonne direction. »&lt;br /&gt;Cependant la jeune femme, non consciente qu’en cette occasion elle était détentrice du destin de Jean-Baptiste, écoutait une musique d’Amérique latine jouée par un groupe de quatre hommes dont deux au moins étaient originaires de la Cordillère des Andes. Cette musique semblait émettre des ondes bénéfiques et transportait les spectateurs dans un monde imaginaire qui n’était pas le leur.&lt;br /&gt;Aussi autour des musiciens il y avait un grand nombre de badauds. La musique s’élevait aussi céleste qu’aérienne, rebondissant sur les arcs voûtés des couloirs, comme l’écho à travers les puissantes chaînes de montagnes du paysage andin.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste qui observait tout particulièrement Intempora crut voir en elle l’image légèrement diffuse d’un bonheur rayonnant. Il eut même la sensation, l’espace d’un instant, qu’elle se détachait du groupe de gens, qu’une lumière irisée légèrement blanche la détourait de la masse des hommes.&lt;br /&gt;Le jeune homme se laissa emporter un long moment par cette musique aux accents si lointains, jusqu’à en oublier qui il était et ce qu’il faisait ce soir dans les couloirs du métro.&lt;br /&gt;Soudain, brutalement, Intempora reprit sa route. Elle l’emmenait dans une direction qu’elle avait choisie. C’est à cet instant qu’il réalisa à quel point l’homme n’est pas toujours maître de sa destinée ; et s’il l’avait suivie dans une autre direction, ou bien simplement s’il avait tourné les talons, quelle aurait été la suite de sa vie ? Qu’y aurait-il eu au bout de l’autre chemin ?&lt;br /&gt;À nouveau il y eut un quai de métro, à nouveau une attente, puis un trajet, avec d’autres stations.&lt;br /&gt;Cela faisait près de deux heures que Jean-Baptiste suivait la jeune femme dans les dédales de son existence.&lt;br /&gt;Durant la première partie du trajet, il n’en avait pas pris conscience, mais peu à peu il avait commencé à cheminer en sa compagnie dans les labyrinthes de ses souvenirs. Il avait revu confusément ses parents, sa prime jeunesse et son enfance, les premières petites filles qui lui avaient souri et avec qui il avait partagé ses jeux, le long chemin de l’enfance où le temps se distend sans jamais vouloir s’écouler, cette période où l’homme semble immortel, les années de pension qui avaient accru cette sensation d’isolement, l’adolescence, période de révolte contre les institutions et les systèmes où il s’était renfermé, n’existant plus que par lui-même, l’âge adulte, avec ses joies, ses souffrances, ses compromissions qui poussent l’homme au renoncement de ses plus nobles idéaux, jusqu’à cet instant où il avait croisé Intempora et où, immédiatement, il l’avait suivie comme on suit l’être révélateur, l’initiateur, celui ou celle qui ouvre la voie.&lt;br /&gt;Dans cette imparfaite rétrospective de son existence, Jean-Baptiste s’aperçut qu’il arrivait tout naturellement à Intempora. Mais qu’avait-elle donc, qui était-elle pour devenir si importante ?&lt;br /&gt;Il poursuivit encore un long moment cette introspection à travers son passé pour savoir jusqu’où pouvait le conduire le fil de sa mémoire.&lt;br /&gt;Il lui fut donné de revoir année après année, presque point par point, son périple professionnel ainsi que son parcours affectif.&lt;br /&gt;L’image éthérée des êtres disparus se faisait très présente, il les revoyait avec des expressions qu’il ne leur avait pas connues, plus détendus, plus souriants, comme sereins, devant ce qui était peut-être leur éternité.&lt;br /&gt;Puis d’un coup, Jean-Baptiste prit peur. Il cheminait dans une contrée trop dangereuse.&lt;br /&gt;Il revint à la réalité avec un grand désir de n’être plus que dans le présent, mais Intempora appartenait-elle à la réalité ?&lt;br /&gt;Entre-temps, sa mystérieuse compagne n’avait pas bougé. Ils avaient effectué ensemble presque la totalité d’une ligne de métro.&lt;br /&gt;Elle leva la tête, et pour la première fois se retourna vers l’homme qui la suivait. Elle le regarda quelques courtes secondes qui lui parurent une éternité. Son visage exprimait une totale douceur, en parfaite harmonie avec la pureté de ses lignes. Il n’y avait aucune trace de maquillage sur sa peau, aucun artifice terrestre, et pourtant il ne manquait à son teint pas la moindre couleur. Il exprimait douceur, sérénité, et intemporalité.&lt;br /&gt;Jean-Baptiste y retrouvait la même expression que celui de cette vierge aux mains ouvertes qu’il avait découverte un jour sur un marché de Provence. Elle irradiait de son incandescente plénitude. À l’époque, il n’avait pas acquis cette vierge qu’on lui proposait pour une somme pourtant modique ; il l’avait regretté longtemps par la suite. À ce jour qu’il la retrouvait, il ne pouvait la laisser partir. Elle lui appartenait. Ou peut-être était-ce lui, désormais, qui lui appartenait.&lt;br /&gt;Une fois de plus, subitement, Intempora se leva. En passant devant lui elle lui adressa un regard ; ce regard était pour la première fois un regard terrestre. Oui, probablement, Intempora était une femme normale ; oui probablement son esprit avait inventé tout cela, son imagination faisant le reste.&lt;br /&gt;Il n’y avait, dans cette jeune femme circulant dans les couloirs du métro, rien qu’une Parisienne rentrant de son lieu de travail à son domicile, et il en serait quitte pour quelques heures perdues.&lt;br /&gt;Enhardi par la certitude qu’elle n’était qu’une femme, Jean-Baptiste pressa le pas, courut deux ou trois foulées, et rejoignit la jeune femme. Il toucha son bras avec dévotion :&lt;br /&gt;— Mademoiselle, mademoiselle, je voudrais vous dire…       &lt;br /&gt;La jeune femme se retourna :&lt;br /&gt;— Oui, je sais, vous me suivez depuis plusieurs heures, vous souhaiteriez savoir qui je suis ; il n’est pas temps encore je n’ai pas achevé mon parcours. Marchez derrière moi à deux ou trois mètres, quand il sera temps, je vous parlerai.  &lt;br /&gt;Jean-Baptiste n’eut pas le temps de lui répondre, déjà elle reprenait son périple. Il la suivit comme elle le lui avait demandé, légèrement en retrait et presque respectueux des consignes qu’elle lui avait imposées.&lt;br /&gt;Le simple fait qu’elle lui ait adressé la parole avait créé un lien entre eux deux. Le parcours initiatique de Jean-Baptiste dans la jungle des galeries souterraines de la capitale française se poursuivit un long moment.&lt;br /&gt;Tout en écoutant son pas marteler le sol dans le sillage de cette intemporelle déesse, Jean-Baptiste cherchait à ne pas la perdre dans la foule ; son esprit s’échappait en des contrées plus pures où le soleil du mois d’août blanchit les blés trop mûrs et où les feuilles des arbres bruissent lentement sous l’effet d’une brise plus légère que l’air.&lt;br /&gt;Dans cet univers, tout n’était que douceur estivale et nonchalance romantique, les arbres ruisselaient de feuilles aux mille harmonies vertes et jaunes, et sous les caresses du vent elles brillaient comme le ventre blanc des poissons sous les feux du soleil.&lt;br /&gt;En cet instant, Jean-Baptiste était probablement aux prises avec des souvenirs de jeunesse et voyageait dans des contrées imaginaires. Mais Intempora, de son côté, n’était-elle pas en train de l’emmener dans un monde encore plus irréel ?&lt;br /&gt;La jeune femme se glissait alors plus rapidement dans la foule, évitant l’un, effaçant l’autre, comme si elle se rapprochait d’un but. C’était la première fois qu’elle manifestait quelque velléité par rapport au lieu, par rapport au temps. Cette modification du comportement d’Intempora surprit Jean-Baptiste qui, tout à sa mélancolique rêverie, faillit la perdre dans la foule. Puis progressivement, ce fut dans la vision, puis dans la tête de Jean-Baptiste que tout alla plus vite ; il dépassait des gens, en croisait d’autres à une vitesse toujours croissante.&lt;br /&gt;Il aurait été incapable de dire où il était. Les couloirs du métro n’étaient plus ornés d’affiches publicitaires, de panneaux indiquant des directions prochaines ou simplement de faïence blanche. Hormis les gens qu’il croisait, il ne discernait plus sur les murs qu’une angoissante et anonyme couleur grise. La densité de la foule allait toujours croissante et pour la première fois, il crut reconnaître des visages familiers, des amis, des relations perdues de vue. Il essaya vainement de les retenir, mais eut l’impression que son geste était inutile. D’ailleurs, avait-il réellement esquissé le moindre mouvement ?&lt;br /&gt;Il se mêlait à cette affolante sarabande comme un parfum de dimension nouvelle. Des sons, des bribes de conversations, des musiques et des bruits indéfinis arrivaient à ses oreilles.&lt;br /&gt;D’un coup, il subit un choc nouveau : les visages qu’il croisait étaient ceux de disparus qu’il avait bien connus, appréciés et aimés. Ces visages mêlés à d’autres, inconnus, lui souriaient ; ils semblaient n’avoir aucune relation avec le temps.&lt;br /&gt;— Intemporels, ils sont intemporels, exprima à haute voix Jean-Baptiste.&lt;br /&gt;Il ne sentait plus ses jambes.&lt;br /&gt;Il essayait de suivre Intempora dans cet univers gris. Elle représentait le seul espoir, la seule source de lumière. Son corps irisé se détachait nettement dans ces dédales obscurs.&lt;br /&gt;Il y eut de longues minutes, de longues heures peut-être — comment pouvait-on introduire une échelle du temps dans pareille histoire — où Jean-Baptiste fut submergé par cet univers obscur et sombre et fut pris d’une peur panique.&lt;br /&gt;Mais malgré cela, toujours il suivait Intempora. Il eut d’abord la sensation de côtoyer la souffrance. Ensuite vint l’inextricable sensation des plaisirs, comme s’il ne pouvait en réchapper. Puis il côtoya la mort violente.&lt;br /&gt;Vinrent à la suite l’argent et le profit. Ces dernières sensations étaient vécues par Jean-Baptiste comme d’insupportables douleurs.&lt;br /&gt;Alors qu’il avait atteint les limites des souffrances qu’un être humain peut endurer, tout devint subitement plus calme.&lt;br /&gt;Il n’y avait alors plus personne. Seule, Intempora se tenait devant lui. Jean-Baptiste était incapable de dire en quel monde se déroulait cette scène, quel univers il avait pénétré. Ce qu’il savait, en revanche, c’est qu’il n’était plus dans le métro.&lt;br /&gt;Il voulut parler à la jeune femme, mais aucun son ne sortit de sa bouche. La question qu’il lui avait posée était simple :&lt;br /&gt;— Mais qui es-tu Intempora ?&lt;br /&gt;Elle avait parfaitement reçu l’interrogation de Jean-Baptiste et répondit simplement. Il put voir ses lèvres bouger :&lt;br /&gt;— Je suis Intempora comme tu m’as nommée. Ce nom ce n’est pas toi qui me l’as donné, c’est moi qui te l’ai suggéré. Je suis envoyée sur Terre pour protéger, adoucir, et délivrer. Mon rôle est d’être présente parmi les hommes et de les accompagner tout au long de leur difficile parcours. Je leur procure amour et apaisement. Cependant, pour toi, je ne serai jamais une réalité, je suis impalpable. As-tu entendu parler des anges qui protègent les voyageurs ?&lt;br /&gt;Jean-Baptiste acquiesça ; de toute façon, dans cette aventure, plus rien ne pouvait le surprendre. D’ailleurs était-il encore sur Terre ? La jeune femme qui lisait à l’intérieur de l’esprit du garçon en temps réel répondit à son interrogation avant qu’il n’ait pu formuler sa pensée :&lt;br /&gt;— En me suivant, tu as pénétré dans un univers qui est habituellement inaccessible aux hommes de leur vivant. C’est un monde qu’ils ne peuvent côtoyer qu’après leur disparition. En traversant le royaume des ombres tout à l’heure, tu es arrivé jusqu’à la lumière ; et en me suivant ainsi tu m’as donné ta vie.&lt;br /&gt;L’homme ne manifesta aucun mouvement de révolte. Intempora avait pris sa vie, mais elle l’avait transporté dans un monde si beau, où tout n’était que clarté, lumière et plénitude, que la vie terrestre lui apparaissait dès cet instant beaucoup moins désirable que par le passé.&lt;br /&gt;Il répondit simplement :&lt;br /&gt;— Allons, Intempora, remettons-nous en route, nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir.&lt;br /&gt;Ils reprirent ensemble leur voyage. Jean-Baptiste marchait deux à trois mètres derrière l’ange de réconfort.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-3498384838271543225?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/3498384838271543225/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=3498384838271543225' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3498384838271543225'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3498384838271543225'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/intempora.html' title='Intempora'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3p6NPfhhI/AAAAAAAAACc/_FhwujM1ebM/s72-c/PICT0394.JPG' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-3214203655300124385</id><published>2007-11-04T07:37:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:25.435-08:00</updated><title type='text'>Une bien curieuse cueillette</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry81qdPfhiI/AAAAAAAAACk/gJSNuFScitY/s1600-h/sous+bois.jpg"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry81qdPfhiI/AAAAAAAAACk/gJSNuFScitY/s320/sous+bois.jpg" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5129377504118670882" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; En ces premières heures d’une lumineuse journée des derniers jours d’octobre, Thomas se sentait bien, il était parti très tôt, vers 5 heures du matin et avait roulé longtemps sur les nationales embrumées jusqu’à la forêt de Senonches. Il traversait maintenant une série de petits villages endormis posés de part et d’autre d’une sinueuse route départementale.&lt;br /&gt;La voiture se faufilait avec dextérité à travers les courbes de l’asphalte, semblant prendre un réel plaisir à cette aventure matinale.&lt;br /&gt;Il arriva enfin au cœur même de la forêt, la route se rétrécissait, ne devenant plus qu’un obscur fil conducteur au sein des ténèbres.&lt;br /&gt;Alors que le jour commençait à se lever, il eut l’impression soudaine de replonger dans une obscurité totale, la forêt enveloppait tout dans son épais linceul végétal.&lt;br /&gt;Il fallut un bon moment à Thomas pour commencer à percevoir quelques formes d’arbres, de souches abattues ou de chemins menant à d’autres lieux tout aussi mystérieux.&lt;br /&gt;Enfin la forêt sembla s’ouvrir acceptant de dévoiler ses mystères et une aurore diffuse s’installa, flirtant délicieusement avec les arbres plusieurs fois centenaires.&lt;br /&gt;Il aimait venir partager ses moments de solitude avec les grands arbres au feuillage dense qui portaient en eux oxygène, chlorophylle et espérance de vie.&lt;br /&gt;Cependant, rien dans cette aube naissante ne pouvait laisser augurer à Thomas Walker l’extraordinaire aventure qui allait être la sienne et qui bouleverserait son existence.&lt;br /&gt;La saison qu’il préférait par-dessus tout, c’était la fin de l’automne, quand après la pluie les rayons du soleil pénètrent au plus profond de l’humus et que les champignons lèvent, soulevant les feuilles mortes pour prendre place dans la forêt.&lt;br /&gt;Thomas s’arrêtait à chaque espèce, essayant de comprendre pourquoi elles poussaient dans tel endroit plutôt que dans tel autre.&lt;br /&gt;Il aimait particulièrement observer les amanites tue-mouches, sortes de chapeaux magiques parsemés de points blancs qui semblaient tout droit sortis d’une bande dessinée enfantine ou d’un conte fantastique. Bien sûr il ne les collectait pas, ceux-ci étant réputés vénéneux, mais il se plaisait à voir avec quelle arrogance ils venaient défier les autres éléments de la forêt.&lt;br /&gt;Une espèce l’obsédait particulièrement, allant même jusqu’à hanter ses nuits d’hallucinations miraculeuses, c’étaient les bolets, cèpes de Bordeaux, bolets bais, et autres variantes de cette savoureuse espèce.&lt;br /&gt;Il avait une véritable vénération pour ce champignon et son aspect sensuel. Lorsqu'il trouvait un cèpe il lui arrivait de tapoter amicalement son chapeau, de le regarder amoureusement, d’évaluer sa forme, ses couleurs ou sa fraîcheur, puis il le retournait afin d’en observer la mousse. Hommage suprême à la nature, il l’embrassait parfois.&lt;br /&gt;Son comportement avec les champignons avait un côté animiste. Quant à la raison de cette fascination, Thomas aurait été bien incapable de l’expliquer.&lt;br /&gt;Ce jour-là, après avoir profité pleinement de l’impression de bien-être que lui procurait la forêt, il marcha longuement sur un matelas humide de feuilles séchées et de branches mortes, rencontrant toutes sortes d’espèces inconnues et étranges. Il s’arrêtait, observait, profitait du parfum d’humus qui s’élevait lentement de la forêt en cette heure matinale.&lt;br /&gt;Au fur et à mesure de sa progression, il eut l’impression qu’il se fondait avec cette nature, qu’elle était intemporelle, qu’il devenait lui même un végétal, qu’il appartenait tout entier à cet univers qui l’entourait.&lt;br /&gt;Durant de longues minutes, il vécut dans la magie de ce rêve, et revint à lui lorsqu’il se trouva nez à nez avec une variété de cèpe qu’il ne connaissait pas. Il y en avait quatre, groupés en ordre de bataille, leurs pieds étaient énormes et leurs chapeaux menus présentaient une couleur orangée inhabituelle. Thomas les ramassa pensant qu’il se ferait dire par quelque pharmacien local s’ils étaient ou non comestibles. Il poursuivit sa longue marche à travers bois détrempés et clairières accueillantes, mais malgré la saison qui était propice, la cueillette s’avérait bien maigre et les champignons rares.&lt;br /&gt;Les heures s’étaient écoulées, il était près de midi, l’atmosphère se réchauffait et l’air devenait plus sec. Le soleil avait pris le meilleur sur les brumes d’automne, la chaleur ambiante achevait à présent de dissiper les nuages et de sécher la vaste forêt domaniale aux innombrables allées, gigantesque labyrinthe dans lequel le promeneur semblait pouvoir se perdre à jamais.&lt;br /&gt;Thomas se trouva devant une trouée qui annonçait un chemin, ce chemin longeait les champs et était à claire-voie. Bien qu’il fut las et fatigué de son long périple, il ne supportait pas l’idée de rentrer bredouille, de ne pas assouvir ce besoin qu’il avait de les cueillir, de les toucher, de les posséder en quantité.&lt;br /&gt;Ce chemin serpentant en lisière de forêt semblait ne mener nulle part, il présentait un aspect différent des sentiers empruntés jusqu’alors, il était chaud, lumineux et hospitalier. Thomas pensa à ce que lui avait dit un jour un vieux mycologue : “il faut toujours marcher dans les rais de lumière”. Le vieil homme avait raison, un peu partout, au gré de ce qui semblait être le hasard, émergeaient des cèpes pour la plupart petits ou de taille moyenne.&lt;br /&gt;Soudain il vit, trônant presque en plein milieu de l’allée, deux cèpes. L’un d’eux faisait bien trente à quarante centimètres. Il offrait à l’œil des teintes végétales pastel et douces que l’on ne trouve que dans la nature.&lt;br /&gt;Thomas était au comble de la joie, il exultait. Il les cueillit presque religieusement et les déposa avec soin dans son panier d’osier.&lt;br /&gt;Sa cueillette commençait à devenir imposante. Champignon après champignon, le poids du panier augmentait, le garçon furetait partout soulevant les fougères pour mieux découvrir ses amis.&lt;br /&gt;Il parcourait les sous-bois dans une partie vallonnée, à la vitesse d’un chercheur d’or qui, grisé par un filon, perdrait la tête dans sa quête d’abondance. Pour lui point de repos, ici un cèpe, là un autre, chaque découverte était ponctuée d’un commentaire ou d’une exclamation. Puis revenant dans l’allée, il en découvrit un autre, encore plus grand, encore plus beau. Au comble de l’excitation, il en embrassa le chapeau tout en lui parlant.&lt;br /&gt;— Tu es superbe !&lt;br /&gt;Et, achevant de le jauger :&lt;br /&gt;— Je te garde avec moi, tu es trop beau.&lt;br /&gt;Il en trouva encore trois autres semblables à celui-là ; alors harassé par le poids de son panier et des sacs, il décida de les déposer dans sa voiture et de faire une dernière incursion dans la forêt.&lt;br /&gt;Thomas était comme ces joueurs qui, pris de folie, enivrés par leur passion, perdent le contrôle de leurs sens, deviennent fébriles et rejoignent par leur comportement les prémices de la folie. Il déposa son précieux butin bien à l'abri dans le coffre de sa voiture, classant les champignons par variété et par taille.&lt;br /&gt;Il était tard, près de 2 heures de l’après-midi, cela faisait plus de sept heures qu’il arpentait la forêt, il n’avait pas vu le temps passer et ne se sentait pas même fatigué.&lt;br /&gt;C’est le cœur joyeux et les sens impatients qu’il se retrouva quelques instants plus tard à nouveau au beau milieu de l’allée aux senteurs automnales qu’il venait de quitter.&lt;br /&gt;Il marcha encore un long moment sur des chemins inconnus avant de ressentir soudainement une impression étrange, une curieuse sensation de pesanteur, comme si la forêt se dérobait sous ses pas et emportait son esprit en de ténébreuses contrées.&lt;br /&gt;La végétation environnante était la même, pourtant elle avait changé, peut-être les couleurs étaient-elles plus foncées ou moins définies comme dans un songe porteur de prédestination. Thomas ressentit en lui-même également un profond changement. Il tapota du pied la terre : oui, les branches craquaient bien, et les feuilles mortes bruissaient également sous ses pas. Un petit cours d’eau fait d’eau de pluie croupissante, comme il en existe dans les forêts, stagnait plus qu’il ne s’écoulait au pied d’un dévers.&lt;br /&gt;Il prit une pierre et la lança dans l’eau, le bruit qui revint en écho acheva de le rassurer.&lt;br /&gt;Il continua sa lente progression dans cette surprenante forêt, plus intéressé par ce qui émanait d’elle que par la poursuite de sa cueillette.&lt;br /&gt;Cependant, seul au milieu d’une petite clairière, il aperçut un incroyable cèpe de Bordeaux ; il faisait bien entre soixante-dix et quatre-vingts centimètres de haut. Thomas n’en avait jamais vu d’aussi extraordinaire. Son pied offrait en sa base un renflement énorme, son chapeau était brun foncé.&lt;br /&gt;Il était seul, bien dégagé, entouré d’arbres tel un éminent personnage accompagné de ses sujets. Thomas s’en était approché, l’observait, le regardait vivre dans son environnement.&lt;br /&gt;Il ne savait pas s’il devait le cueillir et mettre fin à sa belle évolution, ou s’il devait le laisser grandir encore. Après l’avoir touché, tapoté, senti, il s’en sépara comme à regret, non sans lui avoir parlé :&lt;br /&gt;— Ne bouge pas, je reviendrai te voir tout à l’heure.&lt;br /&gt;Non, décidément, il ne pouvait se résoudre à le cueillir. En s’éloignant, Thomas, d’un regard circulaire, repéra bien l’endroit de façon à être sûr de le retrouver. Il poursuivit son chemin. Il y avait de moins en moins de feuilles mortes et de plus en plus de mousse, une mousse verte, étrange, compacte, et de gros oiseaux qui se tenaient sur des troncs d’arbres morts et s’enfuyaient lorsqu’il s’approchait. Des oiseaux semblables à des augures mais posant simplement des questions sans apporter de réponses.&lt;br /&gt;Thomas eut besoin de souffler, il marqua une pause, s’arrêta quelques instants, s’assit.&lt;br /&gt;Quand il se releva il fut stupéfait : derrière lui à quelques mètres, il y avait deux cèpes énormes qui mesuraient bien entre un mètre trente et un mètre cinquante. C’est bien simple, il y en avait un qui était quasiment aussi grand que lui.&lt;br /&gt;Le garçon était certain à ce moment de vivre un rêve ou une hallucination, il en concevait un sentiment de malaise mélangé à une vive curiosité.&lt;br /&gt;Il s’approcha d’eux lentement, les toucha, ils étaient légèrement luisants d’humidité ou de sécrétions végétales. Sur l’un des deux, des feuilles mortes étaient collées. Une limace énorme, monstrueuse, était en train de se délecter en mangeant la base un des deux cèpes. Plus rien ne surprenait Thomas.&lt;br /&gt;Il s’attarda longtemps autour d’eux, l’assouvissement de son désir ne l’entraînait-il pas dans un monde magique et dangereux ?&lt;br /&gt;Dans ce qu’il vivait plus rien n’était réel. Il n’était plus question de cueillette, il fallait simplement observer et se laisser guider.&lt;br /&gt;Thomas n’était pas homme à réagir par la peur ou par la fuite. Il savait qu’il avait mis les pieds dans un univers étrange et désirait poursuivre cette incroyable et magique exploration.&lt;br /&gt;Tout au long de son parcours initiatique il rencontra d’autres espèces de champignons surdimensionnés, amanites tue-mouches, girolles, pleurotes, tout un univers extravagant dont la folie atteignait directement ses sens risquant de compromettre son équilibre psychique.&lt;br /&gt;Thomas eut le sentiment qu’il arrivait dans la partie prégnante de son aventure. Il avançait dans une allée rectiligne interminable. De cette allée il pouvait à nouveau apercevoir le ciel qui, dans un rai de lumière bleue, présentait une enfilade de cotonneux nuages qu’il pouvait presque toucher.&lt;br /&gt;Alors que ses yeux flirtaient avec la ligne d’horizon, Thomas vit au loin une forme diaphane, éthérée, sorte de mouvement improbable et diffus. Il n’en comprenait ni la substance ni la signification, mais la chose avançait. Il se passa un long moment encore, une éternité peut-être durant laquelle la forme imprécise avançait, avançait encore, mais restait abstraite, comme insaisissable.&lt;br /&gt;Thomas était hypnotisé, son regard ne quittait pas la ligne d’horizon. Tout à coup il comprit : la chose n’était pas une chose, c’était une forme humaine et même probablement une femme, magique, irréelle, comme tout ce qu’il vivait depuis un moment déjà. Il lui semblait de loin qu’elle était vêtue de tulle blanc dont les voiles, en épousant les mouvements de sa marche, donnaient à son pas grâce et élégance. Depuis qu’il l’observait, elle avait progressé, elle n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres de lui. Cette femme était belle, innocente et gracieuse, elle portait en elle le charme envoûtant des fées.&lt;br /&gt;Tout à coup, profitant d’une contre-allée elle s’effaça, presque comme par magie.&lt;br /&gt;Thomas ressentit un grand vide, brutal, effroyable, il touchait au but de son incroyable randonnée, il allait entrer en communication avec un rêve vivant, et ce rêve venait de disparaître. Il resta quelques secondes, quelques minutes peut-être, ne sachant que faire.&lt;br /&gt;Fallait-il suivre cette belle inconnue ?&lt;br /&gt;Et belle, l’était-elle ? Il ne l’avait vue que de loin, et elle avait disparu sans lui laisser le loisir de la contempler.&lt;br /&gt;Il se précipita à sa suite dans la contre-allée, courant de tout son désespoir après celle qui était devenue en quelques secondes la femme la plus importante de sa vie. Après quelques dizaines de mètres, il l’aperçut, elle se tenait légèrement en retrait par rapport à la contre-allée, la main appuyée sur le tronc d’un arbre, dans une pose qu’il jugea à travers tout le poids de sa culpabilité, presque moqueuse.&lt;br /&gt;Sa robe de tulle blanc flottait agréablement autour d’elle, empruntant les courants ascensionnels de l’air environnant.&lt;br /&gt;— Où allez-vous Thomas ? l’interrogea-t-elle d’une voix aiguë aux intonations cristallines, mais cependant empreinte de douceur et de sérénité.&lt;br /&gt;« Thomas, Thomas, elle m’a appelé par mon prénom, elle me connaît donc ? »&lt;br /&gt;— Mais vers vous ! répondit-il, non sans un certain aplomb, je vous ai suivie naturellement quand je vous ai vue.&lt;br /&gt;La belle inconnue poursuivit :&lt;br /&gt;— Cette forêt est mon royaume, mais je n’y rencontre que très peu de visiteurs, il faut une grâce spéciale pour parvenir jusqu’aux mondes imaginaires.&lt;br /&gt;« Aujourd’hui vous m’avez rejointe, Thomas, aussi vous dois-je quelques explications. Mais je vous préviens, ces explications ne seront pas rationnelles, et il vous faudra les accepter telles que je vous les présenterai. Voilà, je suis la femme de votre inconscient, je suis une représentation de cette femme avec qui vous ne faisiez qu’un lors de votre gestation avant votre venue sur Terre, celle qui vous a porté, celle qui vous a aimé, celle en qui vous vous fondiez pour être une femme avant de devenir un homme. Je suis aussi pour vous, fatalement, cette première petite fille qui a partagé ses jeux avec vous quand vous étiez enfant et dont les jeux déjà marquaient la différence. Je suis bien évidemment cette première adolescente que vous avez croisée et qui vous a séduite sans que vous puissiez l’exprimer. Je suis aussi celle que vous avez aimée, la première devant qui vous vous êtes agenouillé, celle que vous avez vénérée, alors qu’adolescent encore vous n’osiez exprimer vos sentiments. Je suis toutes les femmes Thomas, celle que vous avez désirée physiquement, celle que vous n’avez pas eue, celle qui vous séduit le temps d’un regard, le temps d’une présence, le temps d’un non dit. Je suis aussi celle que vous avez aimée comme un fou, celle pour qui vous vous seriez damné, cette femme qui vous a montré que Dieu et Diable n’étaient pas si différents peut-être. Comprenez-vous tout cela Thomas ? avait-elle conclu d’un ton volontariste accentuant sa question.&lt;br /&gt;Thomas avait écouté, mi-séduit, mi-fasciné. Cette femme pouvait être selon lui une projection de son imaginaire, un ange venu du ciel ou une créature satanique accrochée à sa perte. Bien que troublé et ne sachant plus en quel monde il se situait, il accepta de continuer à jouer avec les règles nouvelles qu’imposait la jeune femme.&lt;br /&gt;— En tout cas, vous êtes belle, et je me sens proche de vous, je ne sais si c’est votre beauté et le désir que j’ai de vous plaire, de vous séduire, ou simplement si je me range à vous pour la tendresse qui émane de votre personnage, tendresse que je voudrais rejoindre par tous les moyens.&lt;br /&gt;Et disant cela, il avait fait un pas vers elle, peut-être pour la prendre dans ses bras. Elle recula avec douceur.&lt;br /&gt;— Ne cherchez pas à me toucher Thomas, nous sommes dans un monde imaginaire, le charme disparaîtrait et moi avec, ce serait dommage, nous avons tant à nous dire.&lt;br /&gt;— Monde imaginaire, monde imaginaire, reprit Thomas, mais ce champignon derrière vous est bien réel, il est grand, il est beau, luisant, je le touche, il est encore humide de rosée. Je le croque aussi, ajouta-t-il en en détachant un morceau et en croquant dedans avec avidité, il a du goût, c’est un cèpe de Bordeaux.&lt;br /&gt;Au-dessus de Thomas, le ciel s’était à nouveau refermé, la voûte céleste bleu lumière entrecoupée de voluptueux nuages cotonneux avait disparu pour faire place à une espèce de brume obscure environnante et incolore. Curieusement, c’était uniquement des arbres, du sol, des champignons et de cette fée, puisqu’il faut bien lui donner un nom, qu’irradiait la lumière.&lt;br /&gt;— Mais au fait quel est ton nom ? demanda Thomas sur un ton devenu plus familier.&lt;br /&gt; — Mon nom est Lumière répondit l’étrange dame.&lt;br /&gt;— Mais alors, pourquoi vivre dans cet univers sombre, plus proche des ténèbres que de la lumière ? demanda Thomas.&lt;br /&gt;— Mon univers n’est pas sombre, c’est vous qui en avez cette perception car vous ne le comprenez qu’imparfaitement. Avant de discerner la pleine lumière Thomas, il vous faudra traverser l’ombre de votre incompréhension.&lt;br /&gt;— Attendez, ne partez pas ! s’écria Thomas en haussant le ton comme pour la retenir.&lt;br /&gt;— Quoi ? Qu’y a-t-il encore Thomas ? reprit la jeune femme qui s’était déplacée et qui entourait à présent de ses deux bras un champignon.&lt;br /&gt;— Je veux comprendre, répondit simplement le jeune homme.&lt;br /&gt;— Je crois pourtant que je vous ai donné quelques clés Thomas, reprit-elle sur un mode réprobateur, tout tourne autour de l’amour que les hommes donnent aux femmes et que celles-ci leur octroient en retour, et pour aller plus loin, tout tourne simplement autour de l’amour. Je vous suis apparue, Thomas, parce que vous aviez une propension plus grande que la moyenne des gens à dépasser le stade du réel, mais aussi parce que vos interrogations ne pouvaient plus rester sans réponse, sinon vous vous seriez perdu.&lt;br /&gt;— Mais je ne veux pas vous perdre.&lt;br /&gt;La jeune femme lâcha le champignon, embrassa Thomas sur la joue et dit avant de disparaître :&lt;br /&gt;— Traversez la forêt, Thomas, et vous me retrouverez.&lt;br /&gt;Thomas avait senti le contact de ses lèvres sur sa joue, elles étaient fraîches mais lui avaient fait chaud au cœur.&lt;br /&gt;Il marcha un long moment dans cette étrange forêt, en proie au plus profond désarroi amoureux qu’il ait connu, tout semblait perdu en lui, le déchirement était convulsif, devant ses yeux repassait sans cesse l’image évanescente et légère de cet idéal féminin appelé Lumière et qu’à présent il aimait.&lt;br /&gt;Il savait aussi que, probablement, sur terre plus jamais il ne lui serait donné de la revoir, il lui faudrait vivre avec son absence afin de se souvenir de sa présence. Il en aurait pleuré de désespoir, d’amour ou de désœuvrement, mais à présent il avait peur, peur de cette forêt étrange, peur de l’inconnu.&lt;br /&gt;Thomas ne savait pas dans quel univers il était entré, quelles barrières de l’inconscient ou du réel il avait transgressées. Il lui fallait sortir de ce songe dérangeant pour retrouver les voies de la réalité, de sa réalité.&lt;br /&gt;Il était au plus profond du trouble, tout autour de lui était obscur et hostile, il n’y avait plus ni ciel, ni nuages, ni végétation, plus de champignons non plus, seule une masse sombre et informe qui l’entourait et le terrorisait.&lt;br /&gt;L’esprit de Thomas voyageait comme un fou dans un dédale de couloirs ne trouvant plus la voix de la raison. Lumière était-elle un ange ou un démon l’ayant entraîné dans les ténèbres ? Il essayait d’analyser, non ce n’était pas possible, elle lui avait parlé d’amour, elle était donc un ange, il venait délibérément de choisir.&lt;br /&gt;Il poussa sur ses jambes et sur ce qui lui restait d’énergie et se mit à courir.&lt;br /&gt;Thomas était sportif, il courut longtemps, très longtemps ; oubliant le temps pour sortir des ténèbres, il courut jusqu’à ce que son corps et son esprit explosent. Il alla jusqu’aux confins de l’énergie et s’écroula sur un talus, inconscient, ivre de terreur, de vide et de douleur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tout autour d’une silhouette qui reposait dans l’herbe et parmi les feuilles, les oiseaux tournaient, ils semblaient accueillir ce nouveau venu dans leur univers, quelques vaches paissaient avec l’infinie lenteur de ces bovidés qui semblent ne rien attendre jamais de la vie. L’air était frais, le ciel était bleu, tout autour du visage de Thomas allongé dans l’herbe circulait un air vivifiant et tonique. C’est cet air qui ramena le jeune homme à la vie en même temps qu’il sentait quelque chose sur son visage. Il chassa la fourmi téméraire qui s’était aventurée sur la partie haute de son front, se remit debout lentement ne comprenant pas ce qui lui était arrivé, il fit tomber les feuilles séchées qui accompagnaient ses vêtements et se dit qu’il avait bien fait de s’allonger quelques instants sur ce talus, il formait un doux matelas moelleux et chaud.&lt;br /&gt;Thomas ne se souvenait de rien, il ne comprenait pas pourquoi il avait un peu mal aux jambes.&lt;br /&gt;« C’est vrai, se dit-il, j’ai parcouru beaucoup de chemin à pied. »&lt;br /&gt;Il acheva de reprendre ses esprits et d’ajuster sa tenue et se dit simplement sans savoir pourquoi :&lt;br /&gt;— Ah ! Il faut à présent que je marche vers la lumière.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-3214203655300124385?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/3214203655300124385/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=3214203655300124385' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3214203655300124385'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/3214203655300124385'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/une-bien-curieuse-cueillette.html' title='Une bien curieuse cueillette'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry81qdPfhiI/AAAAAAAAACk/gJSNuFScitY/s72-c/sous+bois.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-4366640758239929578</id><published>2007-11-04T07:30:00.000-08:00</published><updated>2008-12-12T22:18:25.653-08:00</updated><title type='text'>La Femme bisonne blanche</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3m5tPfheI/AAAAAAAAACE/US8rjrkf3PY/s1600-h/Femme_Bisonne_ravel.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3m5tPfheI/AAAAAAAAACE/US8rjrkf3PY/s320/Femme_Bisonne_ravel.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5129009429716370914" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;PROLOGUE&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le collège de Saint-Gabriel était en fête, la remise des prix aurait lieu demain. Une estrade avait été dressée dans cet établissement situé dans la banlieue de Bagneux et les préparatifs battaient leur plein. La remise des prix était l’événement annuel attendu de tous, professeurs et élèves s’affairaient à l’organisation qui devait être exemplaire. Cette année, un des professeurs était à l’honneur, il s’agissait d’Émile qui enseignait le français dans les classes de troisième et de seconde. Émile avait obtenu le prix Fémina et cet événement conférait à son statut d’enseignant une dimension exceptionnelle. Les mères des jeunes gens l’adoraient. Il écrivait de si belles histoires d’amour ! De plus, comme il était bel homme, les femmes venaient volontiers le rencontrer individuellement afin de supputer les chances de faire de leur rejeton un futur lettré.&lt;br /&gt;Pourtant l’une d’entre elles ne connaissait pas Émile : la belle Margot, la mère du jeune Daniel.&lt;br /&gt;Les autres professeurs parlaient souvent entre eux de la belle Margot ; ceux qui avaient croisé son chemin ne l’avaient en effet jamais oubliée. Émile était arrivé en cours d’année et n’avait pas eu de fait, ce privilège. Margot vivait seule sur les hauteurs de Nice, elle avait souhaité mettre son fils en pension afin de lui dispenser un enseignement à la hauteur de ses aspirations. Un enseignement religieux, philosophique et sportif intégrant l’ensemble des valeurs qui font passer les enfants à l’adolescence vers le monde adulte et les transforment plus tard en hommes capables d’affronter les réalités du monde professionnel.&lt;br /&gt;La belle Margot était une intellectuelle, grande, rigide, un peu austère voir inaccessible. Elle avait l’art des coiffes et savait mettre en valeur son visage en assemblant ses cheveux noirs en couronne, ce qui lui conférait l’allure d’une reine. Cette femme avait connu une grande souffrance, la mort d’un époux aimé, depuis elle s’était refermée et réfugiée dans la lecture. Elle aimait particulièrement les belles histoires d’amour mélangeant romantisme et aventures.&lt;br /&gt;Margot connaissait Émile en tant qu’écrivain, elle avait lu deux de ses livres et avait été séduite par le style romantico-désespéré qui filtrait de ses pages semblant couler comme une source jamais tarie. Elle avait parfaitement perçu le désespoir entre les lignes et cela la touchait, lui rappelant cet être cher disparu depuis plusieurs années déjà. Alors quand son fils en pension à Saint-Gabriel lui avait dit dans une lettre enflammée que son professeur de français était Émile B., elle en avait conçu beaucoup de fierté et en avait profité pour acheter son dernier roman qui venait de paraître : Les Enfants de demain. Cette histoire aux accents autobiographiques racontait l’éducation et l’élévation de jeunes enfants à travers le strict enseignement judéo-chrétien de l’après-guerre. Il posait une question importante : était-il nécessaire de briser la personnalité de jeunes hommes afin de leur inculquer les fondements même de l’éducation ? Question qui, aux yeux de la belle Margot, restait sans réponse, tant sa culpabilité d’avoir éloigné Daniel d’elle-même était grande.&lt;br /&gt;Après avoir achevé la lecture des Enfants de demain, Margot s’installa à son secrétaire, prit son plus beau stylo, contempla la mer qui s’étendait à perte de vue depuis l’immense baie vitrée de sa villa, resta quelques minutes le regard perdu dans un lointain sans vague, puis lentement, commença à écrire.&lt;br /&gt;Margot avait du style, elle en était consciente et pourrait en jouer à loisir. Jeune, elle était en français, régulièrement le meilleur élément de la classe en dissertation ; la poursuite de ses études littéraire puis l’obtention des diplômes requis avaient confirmé ses bonnes dispositions. Seulement depuis la disparition de son époux, elle se sentait seule, très seule ; et c’est surtout un besoin de partager de belles émotions avec un esprit qu’elle considérait comme supérieur qui la poussait aujourd’hui à prendre la plume. Il y avait aussi une part de jeu dans sa démarche, elle avait décidé d’entretenir le mystère, ses lettres resteraient délicieusement anonymes, seul figurerait son prénom et l’adresse d’une poste restante. De plus, elle ne souhaitait pas tomber en pâmoison devant l’auteur édité, primé et reconnu. Elle souhaitait traiter d’égal à égal, et entendait bien rendre Émile sensible au charme de sa plume. C’est ainsi qu’elle s’immergea dans la rédaction de sa première lettre à destination du lauréat du prix Fémina.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Émile,&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vous me pardonnerez, je l’espère, cette familiarité qui me fait utiliser votre prénom alors que je devrais commencer ma lettre par : « Monsieur ». Mais ayant lu deux de vos livres, j’ai le sentiment étrange de vous connaître, d’avoir pénétré un univers poétique où se mêlent romantisme et désespoir.&lt;br /&gt;Alors que la mer s’étend à perte de vue de l’endroit où je vous écris, j’ai à mon tour le désir de vous conduire dans mon univers…&lt;br /&gt;Imaginez-vous Émile, au début du siècle, en partance sur un paquebot à destination d’un continent promettant aventures, mystères et richesses potentielles, avec une belle inconnue dont l’attitude mystérieuse vous fascine et vous séduit. Elle, sûre de son charme, un brin capricieuse, vous maintenant à distance afin de mieux vous séduire. Vous, rêvant de conquêtes, autant territoriales que féminines, et pensant que certaines contrées sont plus faciles à conquérir qu’un cœur féminin ténébreux et secret. Imaginez alors quels seraient vos délicieux tourments en ma compagnie…&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;L’Eiffel, quitte Le Havre à destination de New York au début du printemps 1900. L’Eiffel est un paquebot construit pour défier les mers, transporter le courrier et permettre aux riches héritières d’aller au-devant de nouveaux mondes et de rencontrer des aventuriers.&lt;br /&gt;Vous êtes un de ces aventuriers à la solde de son pays dont le rôle est de reculer les limites des frontières de l’inconnu. Des femmes, vous appréciez les aventures passagères, la légèreté du ton, les parfums envoûtants et les nuits d’ivresse.&lt;br /&gt;Le départ de ce navire est déjà en soit une aventure, des centaines de personnes se pressent afin de venir saluer ceux et celles qui rejoindront des terres inconnues et mythiques, réalisant ainsi le voyage qu’ils ne pourront jamais s’offrir.&lt;br /&gt;Il est environ 19 heures, L’Eiffel a quitté le port depuis une dizaine d’heures et il y a bien longtemps que la terre n’est plus visible. Avant de passer à table, vous avez bu quelques bières en compagnie d’inconnus et vous arpentez le gigantesque pont de ce navire qui sera votre compagnon durant un peu plus d’un mois. L’air est vivifiant et les rafales de vents fouettent votre visage alors que votre regard se porte au loin vers ce que vous appelez l’aventure inconnue. Une rangée de siège posée sur le pont en bois semble attendre les candidats à la détente alors que la modernité du paquebot vous impressionne. Votre esprit se perd sur l’intemporalité du voyage maritime. Pendant que, le regard perdu vers l’horizon, vous méditez sur la faiblesse de la condition humaine, une femme s’avance lentement sur le pont. Elle ne prête aucune attention à votre présence, occupée qu’elle est par la lecture d’un gros ouvrage à couverture cartonnée. Cette femme se nomme Margot, la croiser à présent, même à l’intérieur d’un roman naissant, peut être, pour vous Émile, un élément déstabilisant. Cette femme est jeune, environ trente ans, et porte en elle, tous les ingrédients d’une scientifique.&lt;br /&gt;Mu par une étrange pulsion, vous la saluez et lui adressez la parole :&lt;br /&gt;— Mes hommages du soir, Madame ! Puis-je savoir ce qui capte ainsi votre esprit au point de vous faire négliger la beauté de cette mer aux accents si nostalgiques ?&lt;br /&gt;Un instant, la jeune femme quitte des yeux son livre et tourne son regard vers l’inconnu.&lt;br /&gt;— C’est un ouvrage sociologique intitulé : Les Indiens d’Amérique du Nord, vie et coutumes.&lt;br /&gt;— Par intérêt personnel ou dans le cadre de vos occupations professionnelles ?&lt;br /&gt;— Je suis ethnologue et je me rends en Amérique afin d’enrichir ma thèse. Je vous prie de m’excuser.&lt;br /&gt;Et, fermant son livre, elle poursuit son chemin tranquillement.&lt;br /&gt;Alors que Margot s’éloigne, Émile admire discrètement la fine silhouette qui semble à peine effleurer le pont de son pas discret.&lt;br /&gt;La suite, cher Émile, si suite, il devait y avoir, la suite dans une prochaine lettre…&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est par cette formule que Margot terminait sa lettre, ponctuant :&lt;br /&gt;Votre dévouée correspondante.&lt;br /&gt;Émile était resté abasourdi. Certes depuis la reconnaissance de son talent, les lettres affluaient entre les maisons d’édition, quelques amis du passé qui ressurgissaient par miracle ou simplement des courriers d’admirateurs, mais le ton de cette lettre, la façon dont Margot jouait avec lui, lui imposant des personnages nés d’un imaginaire nourri de la réalité, tout cela l’interpellait étrangement.&lt;br /&gt;Il se sentait comme pris, aspiré dans un jeu dont il ne détenait pas les cartes maîtresses. Cependant, tout cela lui plut, le projetant irrémédiablement dans l’univers fantasmatique d’une inconnue qui savait jouer avec les mots autant qu’avec les situations. Il relut la lettre plusieurs fois. Puis triomphant, se leva tout joyeux et dit à sa femme de ménage Lucile, en quittant son minuscule et désuet appartement de Bagneux :&lt;br /&gt;« Elle veut jouer ! Eh bien, jouons, il y aura deux histoires en une, et après tout, cela n’est pas fait pour me déplaire ». Le soir après une harassante journée, alors qu’habituellement il passait sa soirée à relire les copies de ses élèves, Émile s’installa à son bureau et commença une correspondance avec Margot, mettant ainsi en route sans le savoir, la trame de son nouveau roman.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-4366640758239929578?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/4366640758239929578/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=4366640758239929578' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/4366640758239929578'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/4366640758239929578'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/la-femme-bisonne-blanche.html' title='La Femme bisonne blanche'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://1.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry3m5tPfheI/AAAAAAAAACE/US8rjrkf3PY/s72-c/Femme_Bisonne_ravel.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-2109462696003676225</id><published>2007-11-03T10:33:00.000-07:00</published><updated>2008-12-12T22:18:25.896-08:00</updated><title type='text'>L'AUBERGE DES MERS LOINTAINES</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ryyy_tPfhbI/AAAAAAAAABs/cc3PIBywC_Y/s1600-h/auberge_des_mers_final.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ryyy_tPfhbI/AAAAAAAAABs/cc3PIBywC_Y/s320/auberge_des_mers_final.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5128670883214230962" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;L’AUBERGE DES MERS LOINTAINES&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;       Dans le port des mers perdues d’une ville portuaire d'un pays n'existant que dans l'imagination de l'auteur, allaient et venaient quantité de navires commerçant avec le monde entier. Je vous parle d'une époque où la marine à voile envoyait à l'aventure les plus beaux fleurons de sa navigation.&lt;br /&gt;À chaque départ vers les Amériques ou d'autres lointaines contrées, il convenait de recruter de nouveaux équipages ; marins venus des quatre coins du globe, hommes solitaires et perdus, brigands égarés au fin fond de la terre ou des mers, aventuriers en quête de rédemption, criminel à la recherche d'une virginité ou poète solitaire partant vers de nouveaux continents. C’est au capitaine que revenait l’honneur de choisir son équipage. Pour ce faire, il allait souvent recruter dans des lieux ou des tavernes que la morale réprouve et dont je ne citerais dans cette histoire aucun nom.&lt;br /&gt;Les marins quand ils étaient à terre dépérissaient, d’une part ; car ces périodes étaient pour eux, habitués aux rudes tâches de la mer des moments d’errance et de déprime, signifiant un manque de travail, donc rapidement de subsides et d’autre part, car l’inactivité n’a jamais engendré chez l’homme le dépassement de soi ou la découverte de ses profondes valeurs.&lt;br /&gt;Les gens qui affrétaient ces navires s’assuraient auprès des autorités que les accréditations soient en règle, car les sommes investies s’avéraient souvent considérables. Pendant ce temps, le navire était chargé par une imposante main-d’œuvre. Des centaines de personnes allaient et venaient pendant de nombreux jours ; transportant des céréales, de l’eau, des alcools, des viandes séchées, de la farine et autres provisions indispensables aux longues traversées. Souvent des caisses d’armes embarquaient discrètement, car, soit il convenait d’armer convenablement le bateau, soit ces armes servaient de monnaies d’échanges dans de quelconques trafics. Il se pouvait aussi qu’elles soient utilisées pour fomenter une révolution dans un lointain pays, servant la cause d’un dictateur au détriment d’un autre.&lt;br /&gt;Car l’homme, en quelque partie du globe qu’il soit, n’a de cesse d’opprimer, d’exploiter ou de massacrer le plus faible.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’étais un de ces matelots parcourant les mers à la recherche de plus de sensations, plus d’aventures, de plus de perdition ; et il convient de dire qu’en matière de perdition je m’y connaissais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’histoire que je vais vous raconter remonte à plus de cinquante ans, mais que valent cinquante années pour un être perdu, un homme qui a abandonné son âme sur les chemins tortueux de la passion et de la déraison. J’interdis à quiconque, même si cette histoire semble appartenir aux plus délirantes extravagances du personnage le plus fou que la terre ai portée, je dis bien j’interdis à quiconque de mettre en doute mes propos !&lt;br /&gt;J’avais été heureux quelques semaines plus tôt, de revenir à terre et spécialement dans le port des Mers perdues, ou j’allais retrouver celle qui m’avait accompagné en pensées pendant de longs mois. Éléonora était une fille du port, elle cédait son corps à des marins errant pour quelques pièces de monnaies et parfois même un repas. Il m’aurait été impossible de déterminer à quelle date, même approximativement, je l’avais rencontré. Ce que je sais, c’est qu’à cette époque, j’étais jeune et qu’Éléonora l’était encore plus que moi. J’étais beau, mais Éléonora était encore plus belle. J’avais une relation que je qualifierai « de passage », avec Éléonora. De toute façon sa profession lui interdisait tout autre type de relation, et je dois avouer que jusqu’à ce long voyage autour du monde que je venais de faire avec le Royal adventure, je m’en étais à ce jour, contenté. Las ! Voilà, les choses changent ici-bas, le monde est en mouvement, la terre tourne et rien n’est figé pas même les sentiments.&lt;br /&gt;Dans ce voyage qui fut très éprouvant, où nous perdîmes plusieurs hommes, où la maladie, les tempêtes, les pirates ainsi que le manque de provisions nous firent traverser les plus terribles épreuves que la mer offre aux voyageurs imprudents, dans ce voyage donc, une seule chose me permit de tenir, le souvenir du sourire d’Éléonora alors qu’elle me raccompagnait après un moment de tendresse passé en sa compagnie.&lt;br /&gt;Ce jour-là j’étais venu la voir, mû autant par un désir charnel, que par l’envie toute simple d’être en sa présence. Il m’était donc impossible de déterminer très précisément ce qui me plaisait le plus dans ces quelques instants que nous allions passer ensemble, les moments de volupté charnelle ou le simple délice de sa voix cristalline coulant en mes oreilles. Je me souviens plus encore de l’instant d’après, où nous discutâmes un long moment, ou elle me révéla les seules choses que j’appris jamais sur sa terrible existence. Aujourd’hui tout cela est passé, mais je ne peux vous conter cette histoire sans vous décrire dans le détail ce que fut cette aventure en mer, et comment elle se termina.&lt;br /&gt;Quand le Royal adventure eut fini de charger, que l’équipage fut choisi nous levâmes l’ancre devant un parterre de badauds et les membres des familles des marins venus dire un dernier adieu. C’était par une journée ensoleillé d’octobre, un matin, alors que le bleu du ciel et cette lumière légèrement irisée de l’automne donnaient au port des accents bucoliques. Les voiles se gonflèrent lentement et nous gagnâmes le large avec élégance et solennité. Pour ma part en tant que marin, je savais ce que j’avais à faire et les gestes des autres membres de l’équipage s’effectuaient dans le même tempo que les miens. Nous avions pour la plupart navigué ensemble et ces marins étaient tous des professionnels aguerris. Dans ces voyages maritimes au long cours, le temps se fige, les notions temporelles diffèrent et chaque tâche même la plus infime revêt un caractère spécial, car l’ensemble des gestes des hommes d’équipage tendent vers un même but, l’avancé du navire en mer.&lt;br /&gt;Après plusieurs semaines de navigation tranquille, nous perdîmes un homme à l’issue d’une mauvaise manœuvre, alors que la mer était très agitée et que notre vaisseau filait à grande allure. Jamais nous n’arrivâmes à retrouver notre matelot malgré de longues recherches. Quelques semaines plus tard, alors que nous croisions dans le Pacifique une bagarre éclata et un des hommes d’équipage se retrouva touché au cœur par la lame d’un marin. Ce fut un signe de malheur, la superstition guette et empoisonne la vie des marins. Son corps fut jeté à la mer avec les honneurs, alors que le criminel fut abandonné à une mort certaine dans un canot avec quelques provisions et un peu d’eau. C’était dans l’esprit du capitaine une mesure de clémence. Il remettait le sort de cet homme entre les mains de Dieu, mais je ne suis pas certain encore aujourd’hui que d’abandonner un homme en plein pacifique avec une survie d’une semaine au plus, soit une mesure de clémence.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous étions en plein cœur de l’hiver mais il est vrai que les saisons semblaient un peu voyager avec nous tant nous avions été épargné par le gros temps. Cependant ces derniers jours, le temps avait changé, le vent violent amenait la tempête et peut-être même plus, tant la mer semblait déchaînée.&lt;br /&gt;Il y eu quelques heures où la situation ne bougea guère, des trous de cinq mètres à dix mètres avec un bateau battu par les lames qui malgré tout contrôlait encore sa course vers les terres inconnues. Notre vaisseau se redressait semblait hésiter, tenant sur le fait d'une énorme vague, puis d'un seul coup plongeait comme pour se perdre dans l'entrebâillement du néant qui semblait s'ouvrir à lui. Le Capitaine, les yeux exorbités, hurlait des ordres que personnes n'entendait en s'arque boutant à sa barre alors que des vagues entières s'abattaient avec fracas sur le pont, détruisant tout sur leur passage. C'est au pire instant de cette lutte acharnée, alors que j'essayais de rejoindre le Capitaine sur le pont, que le visage souriant et calme d'Éléonora me revint à l'esprit. Elle apparue dans mon subconscient comme détachée de tout élément terrestre, maritime ou simplement vivant. Elle était revêtue de son bustier noir parsemé de dentelle pour lequel je l'avais complimenté jadis, et cette fugitive vision me maintint dans un espace irrationnel ou le temps se figea. Un canot désarrimé qui fonçait dans ma direction en glissant sur le pont me ramena à la réalité. Je n'eus que le temps de l'esquiver avant qu'il ne se brise au pied du mat. Le navire semblait à la dérive, prisonnier des éléments, sans gouvernail et sans boussole. La lutte, si l'on peut dire qu'il y eut lutte entre la mer et le Royal adventure dura huit heures. Heures durant lesquelles nous eûmes l'impression de ne lutter que pour éviter l'irréparable, la mise par le fond de notre navire et l'anéantissement de nos pauvres vies. Je vis deux marins disparaître dans le tourbillon des flots rugissant, deux hommes, deux amis, compagnons d'infortune, passant de vie à trépas l’espace d’une vague. Mais que représentaient nos vies dans la furie de l'océan vengeur. Puis il y eu un grondement malsain, un craquement nauséabond, le mugissement d'un mat qui s'écroulait brisé net par la puissance des flots. Alors je me dis que nous ne reviendrons pas vivant de cette expédition. Le Capitaine cramponné à la barre avait été emporté plusieurs fois par des lames rugissantes, ne devant qu'au fait d'être attaché de pouvoir tenir son poste. De toute façon il ne dirigeait plus rien, il le savait mais son honneur de marin lui imposait de tenir. En essayant de lui venir en aide, je vis tout en haut, peut-être à dix mètres, peut-être vingt, ce que ma raison ne pouvait me faire concevoir. Le fait d'une vague qui allait s'abattre sur le Royal adventure.&lt;br /&gt;Cette vague portait en elle quelque chose de monstrueux, je ne pouvais concevoir l’existence d’une telle masse d’eau. Même les imaginations les plus fertiles n’auraient pu créer un tel monstre, car c’est bien d’un monstre qu’il s’agissait.&lt;br /&gt;Il y eut comme un long moment où tout sembla se figer, les yeux tournés vers cette vague magique je restais hypnotisé attendant qu'elle se mette en mouvement. Elle semblait accumuler de l'énergie, rassembler la poussée de tout l'océan. Enfin comme dans un long cauchemar, elle se mit en mouvement et là je compris que nous étions perdus. Une masse d'eau d'une puissance indescriptible s'abattit sur notre vaisseau. Tout ou presque fut brisé sur le pont, le Capitaine emporté par la vague et le bateau retourné. Le corps du Capitaine avait cette fois disparu après le passage de cette lame. Qu'est ce qui fit que j'étais encore à bord ? Il m'est impossible de répondre, ce que je sais en revanche c'est que cette vague symbolisa la colère ultime de l'océan. Après il y eu encore des heures très pénibles, mais la mer sembla rassasiée, comme si, ayant pris quelques vies, ayant montré qu'elle était souveraine et toute puissante, elle acceptait de gracier les survivants. L’ouragan passé nous constatâmes les dégâts. C’était miracle si le navire était encore à flot, les avaries étaient considérables. Le gouvernail était endommagé et l’on peut dire que nous ne naviguions plus, nous dérivions.&lt;br /&gt;Les jours passèrent. Malgré un ingénieux système de gouvernail et la remise en état de quelques voiles, la route que nous tracions était plus qu’hasardeuse. Les fièvres, les disputes et les révoltes s’installèrent à bord.&lt;br /&gt;Un jour, alors que noyé dans les brumes, notre épave clapotait doucement au gré d’une légère brise matinale, un navire corsaire nous arraisonna. Notre bateau sentait déjà la mort et nous étions trop faibles pour nous battre. Nos ravisseurs nous désarmèrent, puis prirent les quelques richesses qui étaient à bord. Le second étant mort j’avais été nommé capitaine par ce qui restait d’équipage et mon rôle se bornait à maintenir en vie les quelques matelots survivants.&lt;br /&gt;Bien longtemps après les événements que je relate, par un soir d’été, nous vîmes un port. Nous étions à des milliers de kilomètres de chez nous, mais nous étions sauvés.&lt;br /&gt;Nous monnayâmes quelques pièces d’or qui représentaient ma seule fortune en ce bas monde et que j’avais soigneusement dissimulées, contre les réparations nécessaires. Elles dureraient plusieurs mois et encore il ne serait possible de repartir en mer que dans une situation d’une relative précarité.&lt;br /&gt;La vie à terre était très simple, nous apprîmes que nous étions dans une île d’Amérique du sud et les populations locales n’étaient malheureusement pas spécialisées dans les réparations de navires marchands. Cependant  avec l’aide de Mac Load, un marin irlandais qui connaissait la mer et tout ce qui touche à la navigation mieux que personne, je pus orienter les travaux et au bout de plusieurs mois nous pûmes repartir. Notre vœux le plus cher était de rejoindre le port des Mers perdues d’où le navire avait été affrété. Nous savions que le pillage de la cargaison causerait de grands dommages pour ceux qui avaient financé notre expédition, mais au moins rendrions-nous le navire prouvant ainsi notre bonne foi. Malheureusement pour le trajet du retour, nous avions chargé principalement des provisions exotiques et de l’eau potable, mais lors du trajet, ces provisions s’avérèrent insuffisantes et nous connûmes la maladie, le scorbut et nombreux furent encore ceux qui moururent lors de ce voyage.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ainsi cette triste aventure prouvait bien, une fois encore que l’affrètement de navire et le commerce maritime international ne conduisent pas toujours à la prospérité souhaitée. Deux fois en mer, lors de notre trajet de retour nous fûmes secourus après avoir hissé un pavillon de détresse. Ces provisions données par des inconnus nous permirent de ne pas tous mourir de soif et de faim en cours de route.&lt;br /&gt;Cependant quand notre port fut en vue, la plupart de mes compagnons étaient déjà morts et les quelques survivants étaient des morts en sursis.&lt;br /&gt;Nous fûmes recueillis, soignés, les autorités portuaires écoutèrent mon récit  et celui de mes compagnons avec attention. Après une enquête assez pénible, en regard de ce que nous avions vécu, la liberté nous fut rendue et notre navire confié à notre armateur. Je me souviens de l’étonnement de ces gens, qui pensaient avoir perdu ce navire depuis plus d’un an déjà.&lt;br /&gt;Dans les jours qui suivirent notre arrivée et alors que je passais des nuits entières dans d’horribles tourments et cauchemars, seule l’image d’Éléonora, empreinte de douceur et de compassion venait apaiser mes souffrances. Dans mon inconscient une connivence s’était installée entre nos deux esprits et je lui attribuais une place qu’elle n’avait peut-être pas dans la réalité. Il est d’ailleurs toujours surprenant d’observer à quel point les éléments appartenant à notre inconscient nous échappent, menant leur propre réalité, influant ainsi sur notre quotidien. Le souvenir d’Éléonora s’était fait plus présent au fur et à mesure que j’accumulais souffrances et épreuves. Mon esprit l’avait encore sublimée et cette occasionnelle compagne était devenue l’unique objet de mes aspirations amoureuses.&lt;br /&gt;Quand je fus rétabli je me précipitai au-devant de celle qui m’avait accompagné en pensée durant de si longs mois. Je n’étais plus à la recherche d’un amour physique ou la chair guide l’essentiel de nos actions, non il y a bien longtemps que l’attente, la séparation, et les aventures dramatiques m’avaient placé dans cet état de dépendance psychique où seul ne compte plus que le fait de retrouver l’unique objet de ses plus pures aspirations. Je couru longtemps jusqu’au port. Quand enfin je tournai dans la rue où était habituellement celle qu’à présent j’aimais, je ne la vis pas. J’allais à l’auberge dont l’enseigne « L’auberge des mers lointaines », me rappela combien je m’étais senti heureux par le passé en cet endroit. Éléonora était en train de servir des bières ou d’autres boissons à des hommes seuls et perdus, compagnons de détresse tout comme moi, venant se réchauffer dans la chaleur de quelques lieux, prétendus de mauvaises fréquentations.&lt;br /&gt;Quand elle m’aperçut, elle posa délicatement son plateau sur le comptoir et je pus lire sur ses lèvres : « Tu es revenu… » Je vins à sa rencontre et nous nous assîmes tous deux à une table. La patronne de l’auberge, qui devait avoir quelques confidences d’Éléonora vint nous servir elle-même. Nous conversâmes longtemps. Ce que nous avions à nous dire ne nécessitait pas forcément de paroles, mais se lisait simplement dans nos yeux.&lt;br /&gt;« J’ai puisé dans ton regard la force de vivre, au-delà des tempêtes, de la souffrance et du désespoir. Je n’ai vécu que pour ces instants Éléonora.&lt;br /&gt;— Je savais de façon irrationnelle que tu reviendrais. Répliqua la belle. »&lt;br /&gt;Pour toute réponse, je me levais, pris la main de ma compagne l’embrassais en son creux et nous quittâmes l’auberge.&lt;br /&gt;« Emmène moi dans ta tanière fais de moi ton esclave, que chaque minute soit une heure, que chaque heure soit une éternité et que cette nuit soit une vie, que le temps se suspende et que tu sois mienne jusque dans la lumière ou les ténèbres. »&lt;br /&gt;Je comprenais en la prononçant tout ce que cette phrase avait de ridicule ou d’impossible, mais au moins pendant quelques heures, le monde, « notre monde », nous appartiendrait.&lt;br /&gt;J’avais tellement voyagé ! En arpentant délicatement les sinuosités de ce corps que j’aimais, je me sentais transporté plus loin, beaucoup plus loin que tout ce que j’avais connu par-delà des mers ! Les mots, des promesses, sortaient de ma bouche en une litanie continue. Comme si j’avais conscience que cette nuit ne serait pas suffisante et qu’au-delà des heures qui s’écoulaient trop vite, je n’aurai plus le temps de dire à ma belle ce que j’avais à lui confier.&lt;br /&gt;Éléonora se nourrissait du flot ininterrompu de mes paroles. Elle accueillait chaque seconde comme si elle savait déjà que tout ceci n’était qu’un rêve et qu’il convenait de profiter de chaque instant qui s’écoulait trop vite. Sa peau blanche agrémentait le dessus-de-lit rouge, alors que son immense chevelure se reposait délicatement telle une peinture aux harmonies divines. Des mots prononcés à mi-voix sortaient doucement de ses lèvres qu’elle écartait à peine. Il m’est impossible aujourd’hui de me souvenir de leur sens, tant j’étais sensible à leur douce harmonie musicale plutôt qu’à leur sens réel. De toute façon l’un et l’autre, savions que cet instant n’était que rêvé et qu’il était vain de vouloir s’y accrocher. Parfois mes yeux croisaient son regard et ce que j’y lisais me faisait peur. Elle savait d’une façon certaine, par intuition, divination ou sorcellerie que cette nuit serait sans lendemain. Il y avait beaucoup de mélancolie dans cette douleur lascive.&lt;br /&gt;L’aube nous surprit flottant entre deux mondes, perdus dans un océan d’interrogations sur l’époque où nous vivions, cet amour que nous traversions, le sens de notre vie, les âmes défuntes qui nous avaient précédés et celles qui nous succéderaient. Cependant je lisais dans le fond de ses yeux qu’Éléonora possédait des réponses qu’il lui était interdit de me révéler. J’en conçu une telle angoisse qu’après avoir succombé un instant qui s’avéra être en réalité plusieurs heures, je me levais d’un bon, dit adieu à ma compagne et quittais brutalement sa chambre qui était subitement devenue trop petite en regard à la dimension mythique de notre amour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours qui suivirent je les passais à essayer d'oublier cette étrange et magique nuit. Il y avait du remue-ménage au port, on disait qu'un nouveau bateau était affrété en direction des Amériques et que l'on recherchait des marins. Le départ était dans cinq jours. Je me fis facilement engager, en tant que survivant du Royal adventure j'étais devenu une légende maritime vivante. Quelques heures avant le départ, après avoir quitté la pension dans laquelle j'étais logé, je sentis l'irrésistible besoin de dire au revoir à Éléonora. Je la trouvais à l'auberge le regard dans le vide, triste, lascive et sublime ; drapé dans son désespoir. Quand elle m'aperçut, je lus dans son regard soulagement et courroux.&lt;br /&gt;« Pourquoi m'as-tu laissée depuis ta dernière visite ? » Me dit-elle sur un ton de reproche.&lt;br /&gt;Bien que gêné, j'avais mes raisons et tentais de lui exposer.&lt;br /&gt;« Le temps est différent pour un marin Éléonora, il vit dans un espace où les autres individus n'ont pas de place.&lt;br /&gt;— Mais en passant cette nuit avec moi tu as scellé un pacte, notre pacte d'amour et tu m'appartiens, comme je suis à toi pour la vie, et cela que tu le veuilles ou non. Ce n'est pas parce que je vends mon corps que tu as la liberté d'aller et venir en mon cœur comme bon te semble ! »&lt;br /&gt;Elle était belle en son courroux, exposant sa condition de femme au détriment de celle de prostitué. Confus, je me jetais dans ses bras et l'enlaçais avec la tendresse et le désespoir de l'homme qui doit quitter celle qu'il aime. J'avais envie de me jeter à ses genoux et de lui demander pardon.&lt;br /&gt;« Pardon, pardon ma belle. Un dernier voyage et je ne te quitterais plus nous partirons ensemble nous installer dans une autre ville, un autre pays, un autre continent et je te chérirai comme tu le mérites. »&lt;br /&gt;Éléonora me repoussa délicatement.&lt;br /&gt;« Tu vas repartir ?&lt;br /&gt;— J'embarque dans quelques heures sur le Sovereign Flyer. » Lui répondis-je tristement.&lt;br /&gt;Les yeux d'Éléonora se remplirent simplement de larmes, mais elle ne dit rien. Elle déposa un délicat baiser sur mes lèvres, puis se détourna lentement et remonta dans sa chambre.&lt;br /&gt;Avant de partir bouleversé, je lui criais : « ne m'oublie pas Éléonora, je reviendrais, j'en fais le serment. »&lt;br /&gt;La belle ne se retourna pas et continua à monter délicatement l'escalier.&lt;br /&gt;Je me précipitais dehors et me mis à courir, sans savoir pourquoi en direction du port. Que fuyais-je ainsi ? Après quelle destinée m’étais-je mis à courir. Avais-je des éléments de mon passé qui m’empêchaient d’aimer ? Pouvais-je lire en mon subconscient l’avenir ? Ou simplement une force invisible connaissant l’avenir me faisaient-elle fuir mon présent pour mieux le préserver ? Pourtant une chose est certaine ici-bas, quel que soit son avenir, un homme ne peut jamais le fuir. Le futur, le présent et le passé sont intimement liés dans les destinées humaines et bien vaudrait mieux souvent, être simplement capable d’y faire face sans jamais songer à les fuir. Toujours est-il que j’arrivais au port dans un état de grande agitation. J’avais oublié mes bagages à l’auberge et le Sovereign Flyer partait dans quelques instants. Au diable ces quelques éléments de mon passé ; si je devais jamais revenir vivant de cette expédition, Éléonora ne manquerait pas de les garder et de me les rendre à mon retour. Je ne vous conterais pas cette nouvelle aventure maritime, là n’est pas l’objet de cette histoire. Je peux simplement vous dire ami lecteur qui m’avez suivi jusqu’alors dans les méandres de cette étrange histoire que s’il dura longtemps – presque une année entière –, ce périple fut heureusement plus calme que le premier voyage. Nous revînmes au port sain et sauf et la première chose que je fis à mon retour, fut de me précipiter dans la rue d’Éléonora à la recherche de celle que j’aimais. Las, quand j’arrivais devant son porche, il n’y avait personne. Je pénétrais à l’intérieur de l’auberge ou j’avais l’habitude de la rejoindre et m’adressais à la patronne qui avait pris Éléonora sous son aile. En me voyant cette femme eut une expression d’infinie pitié qui me fit l’effet d’une annonce maudite.&lt;br /&gt;« Ah Monsieur……, pourquoi rentrez-vous si tard ? Il est arrivé un grand malheur ! Mademoiselle est morte. »&lt;br /&gt;J’étais anéanti. Je pensais revenir vers le bonheur et je m’étais précipité vers l’horreur.&lt;br /&gt;Je pressais la pauvre femme de m’expliquer, de me dire que ce n’était pas vrai ; je pleurai avec elle sur son épaule.&lt;br /&gt;Après quelques minutes reprenant ses esprits elle m’expliqua : « C’est l’homme qui devait la protéger qui l’a tuée, une crise de jalousie. Elle lui a dit que son cœur était pris, qu’elle ne souhaitait plus le voir. Il l’a battue une première fois, puis a recommencé. La seconde fois, on ne sait pas trop ce qui s’est passé, il l’a battue à mort et s’est enfui. Il est d’ailleurs recherché par les autorités, mais on dit qu’il aurait pris la mer à la faveur d’un des nombreux départs du port.&lt;br /&gt;Anéanti, je restais enfermé des semaines entières, buvant, me droguant touchant à tous les excès que la morale réprouve, frôlant le coma éthylique plusieurs fois. En quelque temps je ne fus plus qu’une épave, un radeau à la dérive sur un océan de douleur. Je pris conscience à quel point les êtres disparus s’ils nous sont chers deviennent des dieux ou des déesses à la faveur de leur départ.&lt;br /&gt;Puis d’autres jours effacèrent les jours douloureux, le temps succéda au temps. Je me calmais et décidais de renaître progressivement à la vie.&lt;br /&gt;Le jour où j’en eu la force, je me rendis au cimetière les yeux embués de larmes, déposer un ultime hommage à celle qui avait disparu trop tôt, tuée prématurément par un être ignoble. La disparition d’une femme aimée laisse toujours un sentiment de révolte, d’impossible, d’inachevé, comme ci ce que l’on avait vécu n’était que le commencement de ce que nous pensions vivre. Elle sublime les sentiments, les conduisant au pinacle de l’expression amoureuse. La morte devient l’aboutissement de l’ensemble des fantasmes amoureux, et dès lors aucune femme vivante ne pourra jamais posséder le même rang.&lt;br /&gt;En marchant sur le minuscule sentier rocailleux parsemé de ronces qui menait au cimetière, j’eus l’image d’Éléonora sublimée, par-delà les mers conduisant notre amour vers son expression la plus pure. Je marchais un long moment dans cet état de transport amoureux total, alors que mon esprit avait rejoint celui de ma belle disparue dans l’au-delà.&lt;br /&gt;Ce ne fut qu’en franchissant l’entrée du cimetière et la grille en fer forgée que je pris à nouveau conscience du drame qui m’avait conduit en ce lieu maudit. La mort, le néant ou les cieux nous séparaient à présent. J’allais instinctivement à l’endroit que m’avait décrit la propriétaire de l’auberge et me trouvais tout à coup devant la tombe d’Éléonora. Son nom était écrit sommairement sur une planche de bois et un de ses bracelets, sans valeur particulière pour le commun des mortels, était cloué à côté de l’épitaphe. Il était écrit : « Aux marins, à qui Éléonora, fille du peuple, a donné beaucoup d’amour ». Je reconnus là, la patte de l’aubergiste, femme au grand cœur. Elle aussi, à sa façon, aimait Éléonora, lui rendant hommage avec cette triste épitaphe. Considérant que nulle autre que moi ne méritait ce bracelet, je le détachais délicatement, puis le respirant profondément avec amour, en un geste un peu fétichiste, j’essayais d’en extraire le souvenir de la morte.&lt;br /&gt;Combien de temps restais-je devant la tombe d’Éléonora ? Je ne saurais le dire. En revanche je me souviens très distinctement du chant des oiseaux, qui, inconscients du drame qui se jouait sous leurs ailes semblaient accompagner ma défunte compagne dans son parcours vers l’au-delà. Malgré l’infinie tristesse qui m’habitait je ressentis comme une sensation d’apaisement, leurs chants montraient qu’au de-là des immenses douleurs qui peuvent anéantir un homme, celui-ci, de par une simple fonction biologique est contraint de repartir vers l’avant.&lt;br /&gt;Alors que je redescendais rapidement sur le petit chemin emprunté quelques instants auparavant, le vent sembla se lever et se décida à m’accompagner en direction du port. C’est à cet instant que le profil du meurtrier m’apparu très distinctement, à la manière d’un songe éveillé. Je rassemblais ce qui me restait de lucidité et jurait en m’adressant à Éléonora que je la vengerais. « Je fais le serment sur ta tombe, au nom de notre amour, que je tuerais celui qui t’a ôté la vie ».&lt;br /&gt;Alors que les premières maisons du port apparaissaient en contrebas, j’eus la révélation que je devais accomplir cette mission sans faillir et que je ne trouverais le repos que dans son accomplissement.&lt;br /&gt;C’est à partir de ce jour qu’une nouvelle vie commença pour moi, je cessais d’être marin pour devenir docker. Il était important que je reste au port pour mener à bien l’enquête qui me mènerait jusqu’à l’assassin d’Éléonora. Autant la vie de marin à une connotation d’aventures, de découvertes, et semble noble, autant la vie au port est pour ceux qui naviguent une douleur quotidienne. La vie qui m’attendait en tant que docker ne serait pas brillante, mais je devais accomplir le serment fait à Éléonora. Je retournais quotidiennement à l’auberge et posais un tas de question à la patronne sur l’assassin de ma belle. Celle-ci semblait avoir compris, je lui avais demandé d’essayer d’obtenir discrètement un maximum de renseignements sur cet homme. Bien que connu dans ce port je devins une ombre, je me fondis dans un anonymat circonstancié, devenant une sorte d’enquêteur solitaire, et si la journée me voyait exercer le dur métier de docker, le soir je me fondais dans la foule descendant dans les pubs de la ville à la recherche de l’assassin. J’appris par l’aubergiste que l’homme était issu de l’ouest de la ville, qu’après le meurtre il avait disparu et que la police avait clos l’enquête. Il est vrai qu’aux yeux des nantis et des autorités, le meurtre d’une prostituée n’a pas une grande importance. Je fis toutes les tavernes et les pubs des environs, je bus pour la bonne cause plus de bière que je n’en avais bue durant toute ma vie. Il me fallait me lier avec des marins, des maquereaux, des truands, parfois des assassins. Je fis tout cela avec conscience, presque systématiquement, ne laissant aucun détail au hasard afin de retrouver le meurtrier. Enfin après plusieurs mois passés dans une semi-clandestinité et dans la prise inconsidéré d’alcool, le ciel me fit un signe. Je dis le ciel, mais était-ce le ciel ? Je n’ai à ce jour que peu de certitude.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un soir dans un coin mal famé du quartier ouest de la ville, alors que j’avais bu pas mal de bières, un homme se mit à parler du meurtre d’une prostituée dans le quartier du port. Je laissais faire, ils étaient trois hommes et une femme et étaient visiblement dans un état d’ébriété avancé. La conversation tournait autour du meurtre et les hommes riaient en proférant des paroles obscènes, alors que la femme défendait bec et ongle la prostituée qui s’était fait assassiner. Je ne perdais pas une parole tout en faisant semblant de parler avec le serveur qui essuyait des verres derrière le comptoir. À un moment donné dans la conversation un des hommes dit qu’il le connaissait et que le soir, à la tombé de la nuit, il lui arrivait d’aller dans une des maisons de passes, du port. On dit que l’assassin revient sur le lieu du crime, je sus à cet instant que j’allais retrouver le meurtrier d’Éléonora. Finalement je cherchais très loin ce qui avec un peu de patience aurait été à porté de mains. Dès le lendemain, je retournais voir la patronne de l’auberge qui s’était prise d’amitié avec Éléonora et je lui signalais la présence probable ou prochaine du meurtrier de ma compagne. Celle-ci me confirma qu’effectivement on l’avait revu dernièrement dans une des maisons voisines. Je lui demandais de me le désigner dès que possible. Nous prîmes l’habitude d’aller le soir à la tombée de la nuit dans une auberge située dans la maison de passes où se rendait le meurtrier et un soir, après bien des attentes infructueuses, l’homme rentra dans la maison. Je dis à la femme qui m’avait accompagné dans ma recherche d’oublier jusqu’à mon nom, elle  ne m’avait jamais vue et de ne se souvenir que de l’amitié qu’elle vouait à Éléonora. Je ne lui dis pas ce que je comptais faire, mais elle avait compris. Elle m’embrassa avant de me quitter et de me remercier au nom d’Éléonora. J’attendis un long moment une heure, peut-être deux. Le plaisir que prendrait  l’homme avec une des filles de la maison serait le dernier. Commettre un meurtre n’est pas chose facile et je dois avouer que mon estomac se nouait et que ma gorge se séchait, mais le sort de cet homme était scellé depuis déjà fort longtemps et dans l’au-delà, Éléonora m’observait sûrement. La porte cochère s’ouvrit lentement cédant le passage à cet homme que je maudissais. Je payais rapidement et lui emboîtais le pas discrètement. Cet homme en tant que meurtrier était recherché par les forces de polices et il devait certainement se méfier. Après une marche très longue, qui me mena vers le quartier ouest de la ville, dans une ruelle sombre et déserte je surpris l’homme. Il se retourna d’un seul coup et nous nous dévisageâmes un bref instant. Je compris qu’il lisait dans mon regard que j’allais le tuer. À peine eut-il saisi la signification de mon geste que le couteau s’abattit sur lui de bas en haut avec une précision chirurgicale lui perçant le cœur avec précision. J’étais habitué au maniement du couteau, c’est pour un marin un compagnon indispensable, un gage de survie autant qu’un outil. L’homme s’écroula à terre lourdement et alors qu’il tombait, une étrange perception me troubla. Ce corps qui était allongé sur le pavé se modifiait lentement et les traits lourds et grossiers du meurtrier s’effaçaient rapidement donnant place à un corps élancé et fin que déjà je reconnaissais. En quelques secondes Éléonora avait pris, par un sortilège étrange la place du meurtrier. Je la pris dans mes bras car elle essayait de me parler, vient mon doux amour approche-toi de moi, mes forces me quittent et il faut que je t’explique.&lt;br /&gt;« Parles Éléonora comment peux-tu être ainsi revenue ?&lt;br /&gt;— Je ne suis revenue que pour te donner un ultime gage d’amour. Quand cet homme a pris ma vie alors que je venais de te donner la mienne, j’ai demandé qu’il me soit octroyé même pour un court instant de pouvoir te parler une dernière fois. Cette matérialisation est ultime et est favorisée par la mort de cet homme. Nous touchions au bonheur suprême quand il m’a assassiné, je te chérissais depuis toujours, mais mon rang de prostituée m’interdisait d’aimer et de dévoiler mes sentiments. Quand tu m’as exprimé ton amour, j’ai compris qu’une chance unique s’offrait à nous de connaître le bonheur sur terre. »&lt;br /&gt;Malheureusement nous n’aurons jamais la joie de partager cet amour. Je te dis adieu donc mon doux ami, je te réserve une place à mes côtés dans l’eau delà où nous nous retrouverons pour ce que les humains appellent l’éternité. Sa voix devenait plus faible, je sentais que chaque mot lui demandait à présent un effort.&lt;br /&gt;« Ne parle plus je suis avec toi. »&lt;br /&gt;Je serrai sa main très fort dans la mienne, essayant d’arrêter un processus inexorable. Elle me sourit doucement. « Vis mon ami, aime d’autres femmes, profite de ce qu’il te sera donné de vivre, je serais à côté de toi et t’attendrai. »&lt;br /&gt;Puis sa tête retomba sur mon bras et je senti à ce moment le poids de la mort.&lt;br /&gt;Au loin un passant arrivait. Je commençais à me relever, alors que le corps d’Éléonora se transforma à nouveau en celui de son meurtrier. L’homme gisait à terre tandis que je pressais le pas vers nulle part.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-2109462696003676225?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/2109462696003676225/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=2109462696003676225' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2109462696003676225'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/2109462696003676225'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/lauberge-des-mers-lointaines.html' title='L&apos;AUBERGE DES MERS LOINTAINES'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://4.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ryyy_tPfhbI/AAAAAAAAABs/cc3PIBywC_Y/s72-c/auberge_des_mers_final.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-1499408991525610890</id><published>2007-11-03T10:27:00.000-07:00</published><updated>2008-12-12T22:18:26.087-08:00</updated><title type='text'>LES MONDES IMAGINAIRES</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry2J89PfhdI/AAAAAAAAAB8/SHyHpe7td8s/s1600-h/Brumes.JPG"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry2J89PfhdI/AAAAAAAAAB8/SHyHpe7td8s/s200/Brumes.JPG" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5128907230969562578" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Réveillé de bon matin par les aboiements de mon chien qui s’en était pris à quelques tourterelles glissant le long du toit à grand renfort de battements d’ailes, je décidai d’aller à pied dans la campagne alors que le jour n’était pas encore levé. Nous étions à la mi-octobre, et cette période a toujours été pour moi propice aux plus folles évasions.&lt;br /&gt;La nuit était encore épaisse, les quelques rares lampadaires de ce minuscule village picard que j’aimais par-dessus tout, diffusaient une pâle lumière orangée qui se noyait très rapidement dans l’obscurité de la nuit environnante. Une brume épaisse se tenait en équilibre presque à hauteur d’homme à certains endroits. Désireux de m’imprégner de cette ambiance nocturne qui échappe la plupart du temps aux dormeurs, je m’enfonçai plus avant dans l’inconnu. J’observai ce qui n’est pas observable : les secrets de la nuit. Rendu presque aveugle par l’obscurité, je me rendis compte très vite que, à la manière d’un animal, mes autres sens étaient beaucoup plus en éveil qu’habituellement. Je percevais les bruits infimes de la vie nocturne développés par la végétation ou par les petits animaux des champs, des fossés ou des arbustes. Le parfum de la terre humide exhalait des senteurs bienfaitrices qui éveillaient mes sens encore endormis. Mon corps lui-même, enveloppé dans la froideur d’une aube qui se faisait attendre, me procurait d’étranges sensations où se mêlaient confusément refus du froid et satisfaction de sentir mes membres vivre dans cette aventure matinale.&lt;br /&gt;Ayant quitté le village depuis quelques minutes, j’empruntai à présent un chemin que je connaissais bien, me guidant par la seule clarté de la lune, qui diffusait une lumière irisée très légère à travers un filtre de nuages occupés à défiler dans les cieux.&lt;br /&gt;J’avançais depuis un bon moment lorsque je me rendis compte que le chemin ne m’était plus familier.&lt;br /&gt;« Bah ! me dis-je. Ne dit-on pas que la nuit tous les chats sont gris, alors la campagne peut bien avoir mille visages. »&lt;br /&gt;Je poursuivis ma route un long moment encore avant d’en arriver à cette observation : bien qu’éclairé par la lune, le chemin sur lequel j’avançais m’était parfaitement inconnu.&lt;br /&gt;Finalement, satisfait que cette promenade comblat parfaitement ma soif d’inconnu et mon désir d’aventure, je poursuivis toujours plus avant. Le jour, toujours aussi peu enclin à se lever, me laissait poursuivre ma marche dans une nuit aussi enveloppante qu’envoûtante. Je sentais sous mes pieds la douceur des feuilles d’automne qui vivaient leurs dernières heures avant de se dégrader et que la terre ne les reprenne.&lt;br /&gt;Je fus surpris de constater à un moment donné que le paysage se modifiait. Les haies environnantes se transformaient peu à peu en troncs d’arbres et le chemin devint subitement beaucoup plus doux à mes pieds, un peu comme si j’entrais dans une forêt. La clarté donnée par la lune disparut totalement, me laissant prisonnier d’un univers parfaitement angoissant. Là, je l’avoue, ma tentation de faire demi-tour fut grande. La frayeur montait en moi de façon progressive, incontrôlable, d’autant plus grande qu’elle ne se basait sur aucun fait réel. La peur qui m’habitait atteignit son apogée.&lt;br /&gt;Mon esprit était noyé dans toutes les frayeurs nocturnes que peut avoir un enfant lorsqu’il lui arrive d’être perdu en forêt à la nuit tombante. Peur du noir, peur de l’inconnu, frayeur des monstres nocturnes nés de l’imaginaire, peur des mille bruits insolites qui ne prennent place en aucune réalité, disparition de tous les repères de temps et de lieu.&lt;br /&gt;Je voulus courir pour échapper aux réalités de mon esprit effrayé mais tombai lourdement à terre. La chute eut le mérite de stopper net cette peur panique qui était en moi. Je me relevai lentement et poursuivis mon chemin presque à tâtons dans cet univers inconnu. La panique avait fait place à la curiosité.&lt;br /&gt;Je me guidais grâce au talus qui me maintenait dans ce chemin plutôt tortueux. Mon esprit échappa complètement à sa structure rationnelle. J’ai pénétré un univers étrange, peut-être parallèle, ou bien étais-je éveillé, en train de cheminer à l’intérieur d’un songe…&lt;br /&gt;Je me pinçai afin de vérifier si j’étais bien à l’intérieur d’une quelconque réalité ou si mon esprit voyageait à travers les voies du sommeil. Je le fis tellement fort qu’un cri m’échappa. Oui, nul doute, je ne rêvais pas.&lt;br /&gt;Au loin, très loin, je me mis à distinguer un halo de clarté, oh certes infime, mais tout de même suffisamment visible pour que je me rattache à ce seul élément.&lt;br /&gt;Je réalisai que plus je progressais, plus la clarté devenait visible. J’étais en train d’échapper aux ténèbres. Ma joie fut immense. Le jour pourtant ne se levait pas. Malgré tout, il m’était déjà possible de commencer à distinguer des formes. Disons plutôt une série d’ombres toutes plus effrayantes les unes que les autres. Mais si je percevais des ombres, c’est que l’épaisseur de la nuit laissait entrevoir l’espoir d’un jour naissant. Peut-être d’ailleurs était-ce dû simplement au halo de clarté qui se dégageait de ce qui était déjà dans mon esprit un village voisin. Peut-être que les frayeurs nocturnes que je vivais à ce moment n’étaient pas justifiées. Je poursuivis toujours mon avancée dans ce monde obscur. La clarté au loin m’apparaissait comme étant encore à quelques lieues. Les ombres autour de moi se firent plus légères, moins noires, plus laiteuses. Le village était en vue, tout au moins le croyais-je.&lt;br /&gt;Par contre, le jour ne se levait toujours pas. Ce qui m’était apparu comme proche dans la joie que j’avais eue de percevoir une clarté, était en réalité encore très éloigné, et il me fallut continuer à marcher pendant plusieurs heures, si tant est qu’il soit possible de mesurer dans une quelconque unité de temps une pareille aventure.&lt;br /&gt;Le chemin devint plus escarpé, j’avais le sentiment de gravir lentement quelques vallons inaccessibles aux humains. Je n’y voyais guère plus qu’avant, pourtant tout devenait facile. Je descendis encore un long sentier recouvert d’une épaisse mousse et arrivai devant une demeure qu’il m’est difficile pour ne pas dire impossible de décrire, tant elle était à la fois réelle et irréelle, présente et immatérielle. Aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas classer cette habitation. Était-elle l’apanage d’un rêve, d’une réalité fantasmée, ou la somme de toutes les maisons et châteaux que j’avais vus ou aperçus dans mon enfance ? Toujours est-il que j’arrivai devant une imposante porte de bois.&lt;br /&gt;Alors que j’allais actionner l’huis afin de me faire connaître, la porte s’ouvrit d’elle-même, m’ouvrant le passage sur un intérieur très solennel, à mi-chemin entre la tradition rustique un peu froide et le classicisme sans luxe ostentatoire des vieilles demeures aristocratiques. Sans savoir d’où il venait, je me trouvais face à un vieil homme dont la sérénité se transposa immédiatement en moi. Sa seule présence me rassurait. Ses vêtements étaient sans âge, rien en lui ne semblait appartenir au monde quotidien. Son aura était grande, et il m’était possible de lire en lui les chemins de la clairvoyance.&lt;br /&gt;Le vieil homme engagea la conversation le premier :&lt;br /&gt;« Entrez, Edgar, je vous attendais, me dit-il en accompagnant son invitation d’un geste ample du bras. Vous devez vous demander ce que vous faites ici ? »&lt;br /&gt;J’acquiesçai du regard ne pouvant dire le moindre mot.&lt;br /&gt;« Du monde que vous venez de traverser, la nuit est la symbolisation de votre parcours terrestre, vous avancez dans un univers au sein duquel la clairvoyance ne vous est pas donnée. La lueur, c’est l’espoir que nous entretenons tous d’avoir pour certains une vie meilleure, pour d’autres il s’agit d’un désir d’éternité. »&lt;br /&gt;En même temps qu’il parlait et que je l’écoutais, je me posais d’innombrables questions restées sans réponse.&lt;br /&gt;« Mais laissez-moi vous présenter ma fille. »&lt;br /&gt;À peine avait-il fini sa phrase que je me trouvai en présence d’une jeune femme dont la beauté n’avait d’égal que la sérénité qui se dégageait de tout son être. Elle était vêtue de voiles légers qui donnaient à sa silhouette un parfum d’éternité.&lt;br /&gt;Elle s’adressa à moi d’une voix douce et protectrice :&lt;br /&gt;« Vous avez pénétré les mondes imaginaires, il y a plusieurs niveaux en ces mondes, il convient d’avoir une énorme volonté d’échapper à la réalité pour y parvenir. Il faut refuser le quotidien et ses fatalités, ses contraintes, les souffrances et les misères qui vont avec la vie terrestre. Ce fait est très rare.&lt;br /&gt;— Mais… lui répondis-je tout en la regardant subjugué par tant de paix intérieure. La capacité d’échapper à la réalité est donnée à chacun de nous ; il suffit de laisser fonctionner notre imaginaire.&lt;br /&gt;— Ne croyez pas cela, je suis heureuse que vous ayez pu voyager si loin en nos mondes, mais voyez-vous Edgar, vous n’êtes pas encore au dernier stade de l’imaginaire.&lt;br /&gt;— Mais quel est le dernier stade de l’imaginaire, blanche Dame ?&lt;br /&gt;— Le dernier stade de l’imaginaire est l’abandon de la vie terrestre. »&lt;br /&gt;Déjà la dame semblait se dématérialiser.&lt;br /&gt;Je n’avais pas les réponses et elle était déjà partie. D’un coup je compris : je marchais sur un chemin de terre que je connaissais bien. Le jour était déjà levé et la campagne tout autour de moi annonçait une journée naissante pleine de joie et d’aventures nouvelles.&lt;br /&gt;Je venais de quitter les mondes imaginaires.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-1499408991525610890?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/1499408991525610890/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=1499408991525610890' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/1499408991525610890'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/1499408991525610890'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/les-mondes-imaginaires.html' title='LES MONDES IMAGINAIRES'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/Ry2J89PfhdI/AAAAAAAAAB8/SHyHpe7td8s/s72-c/Brumes.JPG' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-7076046460211317459</id><published>2007-11-03T07:15:00.000-07:00</published><updated>2008-12-12T22:18:26.340-08:00</updated><title type='text'>ANAHAREO</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/RyyuddPfhZI/AAAAAAAAABc/C3m7p1GNWzI/s1600-h/Anahareo2.jpg"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/RyyuddPfhZI/AAAAAAAAABc/C3m7p1GNWzI/s320/Anahareo2.jpg" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5128665896757200274" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;AVANT PROPOS&lt;br /&gt;Quand j’ai découvert en rangeant le grenier de la vieille ferme que m’avaient laissée mes parents, ce livre intitulé : Des hommes et des bêtes, je ne réalisais pas encore l’incroyable richesse de ce manuscrit. Ce livre, je le connaissais parfaitement, les quelques photos qui l’illustraient avaient bercé ma jeunesse. On y voyait en noir et blanc, d’immenses lacs canadiens, de gigantesques forêts, un trappeur et sa compagne en prise directe avec la nature et les animaux. C’était pour le jeune pensionnaire que j’étais, l’occasion unique de faire un voyage en partance vers les grands espaces et de m’immiscer au sein d’une nature que je ne connaîtrais probablement jamais. Ce livre était fait d’une couverture cartonnée vert olive, elle-même recouverte d’un léger papier transparent de protection posé par ma mère. Je revois encore la jaquette d’époque faite d’une photo ancienne, montrant Grey Owl entrain de pagayer sur des eaux qui ondulaient à peine sous l’impulsion de la pagaie. Bien sûr j’en entrepris la lecture et un étrange attachement me lia alors à ce couple de trappeur chasseur de peaux. Un attachement proche de la fascination ; Grey Owl, Hibou gris se présentait comme moitié écossais et moitié Apache ; sa compagne Anaharéo était une Iroquoise pur-sang et je dois dire que chacun à leur manière, étaient beaux comme des Dieux et symbolisaient les fantasmes d’aventures, les plus incroyables qu’il soit possible d’envisager.&lt;br /&gt;En feuilletant et en lisant ce surprenant récit, attablé seul à la terrasse d’un restaurant, je découvris que sa date de publication était de 1951 et qu’il n’avait été tiré qu’à cent exemplaires. À partir de ces découvertes, je me mis à philosopher sur le sens même d’un livre en général, sur sa durée de vie, sur ce qu’il véhicule et porte en lui. L’exemplaire parfois unique d’une œuvre maintient en vie une histoire, ses héros et son auteur. Le livre que je venais de découvrir n’avait été probablement lu que par une cinquantaine de personnes à travers le monde et sa rareté lui conférait à mes yeux, encore plus de richesse. J’étais donc en possession d’un extraordinaire trésor et le fait que cet ouvrage ai tutoyé mon enfance, lui donnait encore plus de valeur.&lt;br /&gt;Le soir même en rentrant chez moi, je déterminais quel serait l’axe de ce que j’écrirais sur ces deux héros du début du siècle.&lt;br /&gt;Alors que je m’apprêtais dans une sorte de frénésie compulsive à écrire, je me dis qu’après tout, nous étions à l’époque d’Internet et que peut-être sur le réseau des réseaux, on parlait des ces étranges aventuriers. Je tapais donc sur un moteur de recherche le nom de Grey Owl. Quelle ne fut pas ma surprise, on disait tout sur lui, sur sa vie, ses écrits, sur son épouse et leurs aventures. Cet homme était au Canada et aux États-Unis une légende et ses travaux avaient à l’époque connu un succès certain. J’appris qu’en réalité, il était anglais, mais qu’il s’était fait passer pour un sang-mêlé toute sa vie. Trappeur, il avait traqué les castors, vendant leurs peaux, les tuant au début sans pitié, pour finir par s’attacher à ces animaux découvrant leur richesse, leur intelligence. Dès lors la décision de ne plus les tuer devenait inévitable en même temps qu’elle condamnait son activité. Il avait alors décidé en accord avec sa compagne, d’étudier le peuple des castors et de le protéger. Grey Owl était présenté sur les sites qui lui étaient consacrés comme le précurseur de l’écologie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais fiction oblige, ces incroyables personnages ne seront que le support d’une nouvelle qui pourtant sera chargée de faire leur apologie.&lt;br /&gt;Les lignes qui vont suivre, sont dédiées à Grey Owl et à Anahareo et si cette histoire est une fiction, leur combat et leur mode de vie en osmose avec la nature ne doit pas être oublié. Cet homme qui n’était pas Indien, fut fasciné par ces peuples dits « primitifs », massacrés par les colonisateurs, alors qu’ils auraient pu vivre en harmonie avec eux et avec cette philosophie Indienne et ses croyances empreintes de sagesse et de respect de la nature.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quelque part dans les brumes&lt;br /&gt;matinales du lac Ontario&lt;br /&gt;C’est une vision féerique qui s’offrait à moi lors de la dissipation des brumes matinales. Des particules d’eau en suspension voyageaient lentement dans le sens d’un vent naissant, seulement éclairées par les quelques rayons du soleil qui commençait à poindre. Les formes diaphanes de la forêt n’étaient encore qu’ombres diffuses, mais dans quelques instants elles deviendraient lumière. Au loin quelques cris d’animaux me faisaient savoir que je n’étais pas le seul à apprécier ces moments privilégiés. Je restais quelques instants dans cette contemplation particulière, puis repartis.&lt;br /&gt;J’avais relevé une grande quantité de pièges laissés sur la piste et mon butin s’avérait précieux en peaux d’animaux sauvages. Je voyageais léger et c’était là le secret de mes relatifs succès. Les trappeurs, garnisons de soldats et même les Indiens, tous appréciaient mon style de chasse basé sur la rapidité et les raides solitaires. Je considérais la trappe comme un art, non celui de tuer mais l’art de vivre en complète harmonie avec la nature en refusant l’industrialisation nouvelle. J’avais compris que la civilisation et ses excès, mettraient un terme aux horizons sauvages, aux étendues poétiques, à la terre telle que le créateur nous l’avait offerte. En cela mes préceptes rejoignaient la philosophie et les croyances indiennes. Mon désir n’était pas de domestiquer les immensités, mais de me fondre en elles, voir, d’appartenir à ces forêts et ces espaces qui m’accueillaient.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La piste était montante, et comme à mon habitude j’avançais à marche forcée à l’aide de mes raquettes, ne laissant qu’une empreinte légère sur la neige. Je rejoindrais les cabanes de trappeurs à la nuit tombante, elles étaient situées sur l’autre versant de la vallée. Nous étions en novembre et le froid, même s’il n’était pas encore trop intense ne laissait pas de place à l’improvisation et à une marche mal préparée. La piste est toujours dangereuse et vivre en harmonie avec la forêt signifie également en connaître l’intégralité de ses dangers&lt;br /&gt;Longeant un immense dévers qui voyait s’écouler violemment les eaux du torrent tout au fond de la gorge, j’appréciais en silence l’intensité du spectacle. L’eau semblait bouillonner et se fracassait contre d’énormes rochers montrant ainsi toute la violence contenue de cette région.&lt;br /&gt;Haut dans le ciel, un groupe de grues blanches se déplaçait vers des contrées plus clémentes et leur vol lent et ordonné, indiquait à celui qui les contemplait d’en bas, combien leur survie est aléatoire et due à leur volonté sans faille d’atteindre leur but. Leurs frêles silhouettes se découpaient en ombre chinoise sur un ciel devenu bleu translucide. Je ne manquais pas de faire un parallèle entre eux et ma modeste condition. Mon sort n’était pas plus aisé, leur vie comme la mienne ne tenait qu’à un fil ou à quelques battements d’ailes. Simplement nous possédions en commun une richesse inestimable, la liberté des grands espaces.&lt;br /&gt;Pendant cette longue course je relevais les pièges et c’est avec une bonne provision de peaux que je me présentais à l’entrée des trois maisons de bois qui formaient le village des trappeurs. Les maisons de trappeurs semblaient lutter contre la neige et le froid et je fus heureux de pouvoir me réfugier chez John qui m’accueillit avec toute la chaleur des habitants des régions isolées.&lt;br /&gt;— Wa-Sha-Quon-Asin, mon vieil ami ! Tu ne préviens ni quand tu pars, ni quand tu arrives, tu es comme le vent qui se faufile tel une ombre invisible entre les gorges et les canyons !&lt;br /&gt;— Non, John, je suis comme la pirogue qui glisse silencieusement sur les eaux des rivières qu’elle parcourt.&lt;br /&gt;Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, il y avait près d’un an que nous ne nous étions vus.&lt;br /&gt;— Le poêle apportait une chaleur diffuse dans la pièce dont les murs en rondins calfeutrés par de la mousse semblaient subitement devenus géants.&lt;br /&gt;Devant un verre de Caribou, nous parlâmes longtemps, du passé des grands raides solitaires des trappeurs, de la fin des guerres indiennes qui avaient décimé mon peuple. En tant que sang-mêlé je ne supportais pas la façon dont s’étaient conduits les blancs et ma moitié indienne prenait le pas sur ma moitié écossaise. À présent les blancs perpétraient le massacre des animaux par des méthodes de destructions accélérées qui ne ressemblaient en rien avec le métier de trappeur que nous pratiquions par nécessité et non par profit.&lt;br /&gt;— Mais au fait qu’est devenue cette Indienne dont tu m’as parlé avec tant de fougue lors de notre dernière rencontre, c’était une descendante des Iroquois si je ne m’abuse.&lt;br /&gt;— Il y a de nombreux mois que je ne l’ai revue ami, mais je suis étonné que tu me parles d’elle, je revoyais son visage alors que je longeais la piste il y a à peine quelques heures. Mes pensées vont souvent auprès d’Anahareo et je dois t’avouer que je n’ai jamais pu oublier son étrange beauté. Vois-tu il y a en elle comme quelque chose de lointain, d’inaccessible, cette femme propose pour ceux qui l’approchent, mystère, mysticisme et profondeur. Sa beauté n’est pas que le reflet de son image externe, elle est intérieure et je crois que c’est ce qui me plaît.&lt;br /&gt;— Et bien ! Je vois que tu es loin de l’avoir oubliée et ma question n’était pas fortuite, déjà à l’époque tu m’avais parlé d’elle en termes élogieux.&lt;br /&gt;— Ami, tu me connais parfaitement, tu sais que je serais capable si tu pouvais m’écouter aussi longtemps de te parler d’elle toute une nuit, d’autant que les prochaines lunes me mèneront vers son village.&lt;br /&gt;John tira une profonde bouffée sur sa longue pipe, sembla réfléchir en inspirant la fumée et dit soudain : Nous aurons bientôt l’occasion de nous réjouir, nous ferons une très longue fête pour votre mariage !&lt;br /&gt;Je le traitais de vieux soiffard et le bousculais amicalement, ayant du mal à concevoir et à imaginer mon attachement à une femme aussi belle et pure soit-elle.&lt;br /&gt;Quelques verres après, nos esprits s’embuèrent dans les méandres de ce que nous avions vécu, de ce que nous espérions vivre et de ce que nous serions amenés à vivre encore. C’est alors que je m’endormis pendant que le poêle semblait donner une seconde vie aux bûches qui se consumaient en crépitant dans son âtre minuscule.&lt;br /&gt;Le lendemain John me prêta un traîneau et quelques chiens ; la solidarité est un élément important pour les voyageurs de ces contrées lointaines. Je repris la route tôt le matin, la neige tombait à nouveau en légers flocons qui semblaient flotter dans l’air avant de se poser délicatement sur la couche de la veille, souillée par les allées et venues des jours précédents.&lt;br /&gt;C’est dans cette virginité retrouvée que je m’élançais à nouveau après avoir dit au revoir ou adieu à mon ami trappeur. Dans ces contrées lointaines et dangereusement troublées, quand on quitte un ami, on ne sait jamais si on lui dit au revoir ou adieu. Mais au fond, n’en est-il pas toujours ainsi dans la vie quel que soit l’endroit ou l’on se trouve ? Le temps ne nous appartient pas, nous n’en sommes pas maître, il joue avec nos destinées et même si nous souhaitons toujours le meilleur pour nos pauvres vies, le pire n’est jamais bien loin…&lt;br /&gt;Les chiens au nombre de sept, semblaient particulièrement apprécier cette neige immaculée et fendaient l’espace ne laissant derrière eux que la trace du traîneau et quelques empreintes de pattes vite recouvertes. J’avais laissé à John quelques peaux mais elles ne suffisaient pas à le dédommager du traîneau qu’il m’avait laissé et il était important que ma quête de fourrure et de gibier s’avère fructueuse.&lt;br /&gt;Il y avait à présent plusieurs heures que nous tracions notre route en direction des grands lacs et malgré quelques rares pauses nous avions déjà parcouru un long chemin. J’avais secrètement en tête de retrouver Anahareo l’Iroquoise, mais son village était à de nombreuses lieues et il me faudrait quelques jours avant de la rejoindre.&lt;br /&gt;Les chiens traçaient la piste entre ciel, montagne et glace et dans cet univers à la frontière des rêves les plus fous et du surnaturel, tandis que mon esprit rejoignait Wakan-Tanka, le Grand Esprit créateur de l’univers, qui seul, m’offrait ce qu’il m’était donné de voir. Il n’y avait nulle trace de passage humain.&lt;br /&gt;La première lune passa rapidement nous avions parcouru une cinquantaine de miles et trouvé avant la tombé de la nuit un refuge de trappeurs. Je pus faire un feu et nous passâmes mes chiens et moi-même une nuit de rêve.&lt;br /&gt;J’imaginais en cette occasion que ces animaux, mes complices et avec lesquels j’étais uni dans cette nouvelle aventure rêvaient eux aussi. Quels pouvaient être leurs rêves ? Ils étaient en prise directe avec les plus beaux espaces, créaient eux-mêmes leur trace dans une neige pure et vierge, sur des territoires isolés, seulement parcourus par des animaux sauvages en quête de nourriture. Peut-être à l’instar des humains rêvaient-ils d’une femelle idéalisée, fantasmée encore plus belle que celles qu’ils avaient pu croiser dans leur parcours au long cours. Je m’endormis en faisant un parallèle entre leur vie et la mienne et me dis que finalement comme je l’avais toujours pensé, nous étions très semblables. Anahareo m’apparue dans mes rêveries, comme la plus belle des Iroquoises et je n’étais plus qu’à cinq lunes d’elle.&lt;br /&gt;Les jours qui suivirent, notre parcours fut encore plus exceptionnel durant la journée. Malheureusement nous ne trouvâmes pas de campement ou de cabane de trappeurs et nous dûmes, mes chiens et moi dormir dans les tentes que nous transportions.&lt;br /&gt;Ce fut tout au long de cette lente odyssée, une succession d’émerveillements tant la beauté et la variété des paysages que nous traversions comblaient mes sens. Sous mes yeux émerveillés le spectacle de gorges enchâssées entre des sapins, laissant s’écouler des eaux tourbillonnantes. Enfin plus bas et plus loin le spectacle reposant des eaux à nouveau apaisées.&lt;br /&gt;Le soleil se levait et réchauffait mon corps alors que le traîneau glissait comme par magie, mû par les efforts conjugués de mes chiens qui semblaient s’adonner à cette pratique avec un visible plaisir. Après de longs miles, nous arrivâmes au pied d’une chaîne de montagnes que je connaissais bien. Si nous prenions mes chiens et moi le sentier de montagne très escarpé et dangereux à cette époque de l’année, nous évitions deux jours de traîneau. Je décidais d’une halte qui fit plaisir aux chiens et durant cette pose réfléchissais à ce qu’il valait mieux faire. Ma raison me disait de contourner la chaîne de montagne, de ne prendre aucun risque à pareille époque. Mais à peine ma raison avait-elle fini de s’exprimer que mon cœur enflammé de la passion qu’il portait secrètement à la belle Indienne me soufflait de prendre le raccourci qui me permettrait de la retrouver plus rapidement. Les chiens indifférents au choix que je ferai s’étaient allongés sur la neige attendant l’ordre de se remettre en route. Finalement je choisis le sentier à flancs de montagne et nous engageâmes le traîneau sur l’étroite piste.&lt;br /&gt;Durant de longs moments, bien que la piste fût dangereuse nous évoluâmes dans des conditions de sécurité à peu près correctes, et les choses se passèrent bien. Mais à l’orée d’un virage, la piste se rétrécit vraiment et il devenait impossible de continuer. La neige s’était remise à tomber et le vent se levait progressivement, rendant notre progression de plus en plus difficile. En quelques instants les conditions devinrent épouvantables. J’étais au milieu de la tourmente, à quelques mètres de moi le précipice, il m’était presque impossible de voir où était l’étroit passage que je devais emprunter. La mort rôdait, je l’avais sentie présente en d’innombrables fois, mais là, elle était à côté de moi, toute proche, à un mètre ou deux du vide. Pourtant une seule pensée m’habitait, ne pas mourir sans avoir revu Anahareo. La tempête se déchaînait de plus belle. Je m’efforçais de ne pas tourner mon regard vers le précipice. L’appel du vide est pour l’être humain une force attractive envoûtante mais terrifiante. Plusieurs fois je manquais tomber. Par je ne sais quel miracle, j’échappais à la mort. J’amarrais solidement le traîneau à la faveur d’une petite excavation rencontrée sur le chemin et attendis plusieurs heures abritées sous d’épaisses peaux, après avoir mis également les chiens à l’abri.&lt;br /&gt;Le temps s’écoula, comme souvent en pareil cas, de façon intemporelle, il m’était impossible d’évaluer la durée de la tempête et combien de temps nous resterions ainsi.&lt;br /&gt;Enfin les éléments s’apaisèrent, je décidais de reprendre la route. Une épaisse couche de neige s’était déposée sur l’étroit passage, mais curieusement la route n’en était pas plus dangereuse pour autant. Nous pûmes donc poursuivre notre chemin jusqu’au sommet.&lt;br /&gt;Arrivé au sommet de la montagne, la piste s’élargit, nous avions gagné. Les chiens s’arrêtèrent et attendirent sagement. Il y a chez ces animaux une fidélité et un dévouement en regard de l’homme qui devrait toujours nous rappeler le rôle protecteur que nous devons avoir à leur égard.&lt;br /&gt;La descente fut agréable, parsemée de larges arabesques tournant autour des flancs de la montagne, des arbres cernant le chemin et semblant nous faire comme une haie d’honneur, alors que les chiens accéléraient leur course, comme pour nous signifier que nous avions vaincu les difficultés. Arrivé dans la vallée, je constatais que nous étions cernés par la chaîne de montagnes que nous venions de traverser. Mon attelage apparaissait comme minuscule dans cet environnement grandiose, les eaux du Saint-Laurent  coulaient en contresens alors que nous empruntions la piste vers les réserves indiennes. La tribu d’Anahareo n’était plus qu’à une journée de traîneau.&lt;br /&gt;Nous arrivâmes à l’entrée de la réserve, à la nuit tombante. Le soleil s’était retiré quelque part entre l’horizon et les montagnes, et une nuit transparente offrait à mon regard une voûte céleste bleue de Prusse. Arrivé au campement des Iroquois, je constatais que les tentes étaient en mode hivernal ; des petits murets de neige protégeaient les Indiens du froid et du vent. Je me rendis compte une fois de plus, que depuis l’ouverture des réserves, les Indiens, où ce qu’il en restait vivaient dans un état de pauvreté extrême. Les blancs leur avaient tout pris, leurs prairies, les grands espaces, les bisons, leur liberté… Ils étaient à présent parqués comme des bêtes sauvages, dans des réserves indignes de leur rang. Mon vieil ami Akecheta, un sage de la tribu, m’accueillit comme savent le faire les Indiens, mettant à chaque geste une attention et un cérémonial qui me hissait au rang de guerrier influent et respecté. Je détachais les chiens, les mis à l’abri, puis nous rentrâmes dans son tepee et fumâmes la pipe. Nous bûmes aussi le…&lt;br /&gt;« Mais parle-moi d’Anahareo, va-t-elle bien ? Sera t-elle heureuse de me revoir ? Je dois t’avouer que j’appréhende de la retrouver, comment va-t-elle m’accueillir un an après ?&lt;br /&gt;— Tu sais que cette jeune femme est semblable aux flammes d’un feu tournoyant au gré du vent, elle est changeante, capricieuse, indomptable et dangereuse. Celui qui l’approchera trop près se brûlera sûrement, prends garde Grey Owl. Me répondit Akecheta. Et il partit d’un éclat de rire qui résonna dans toute la tente.&lt;br /&gt;— Puis-je la voir demandais-je à mon vieux complice ?&lt;br /&gt;— Tu sais très bien que cela n’entre pas dans nos coutumes, je lui dirais demain matin que tu es parmi nous. Et il se lança dans une diatribe poétique porteuse de philosophie indienne : « Passager de la nuit Hibou Gris est venu parmi nous sur un nuage de vent, dans le sens opposé aux oiseaux migrateurs, guidé par la lune et mû par le dessein de prendre épouse. Le nom de la bien heureuse aimée du grand chasseur nocturne est Anahareo descendante des plus fiers guerriers Iroquois. »&lt;br /&gt;Je ris de bon cœur, il y avait un peu de folie dans les propos du vieil Indien, mais parfois la folie est un bon remède contre les maladies de l'esprit. Le rire lui-même, est un élément de bien-être et de détente allégeant les souffrances quotidiennes. Le lendemain matin je m'éveillais de bonheur, selon une habitude de trappeur. J'avais dormi dans le tepee d'Akecheta, le feu était toujours vivant et quelques bûches encore rouges signifiaient que le vieil Indien avait veillé sur moi et préservé mon confort. Après un café et après m'être renseigné sur l'état de santé de mes chiens, je lui manifestais le désir de voir Anahaero. Enfin la belle apparut, elle avait ce charme et cette beauté surprenante qu'ont certaines femmes, qui restent séduisantes même dans cette courte mort qu'est le sommeil nocturne et se présentent touchantes et désirables à leur réveil. Quand elle me vit, elle eut le réflexe de courir vers moi, mais se retint et me jeta un regard réprobateur :&lt;br /&gt;« C'est évidemment le trafic des fourrures qui t'amène jusqu'à notre village. La dernière fois que tu es venu j'ai eu la faiblesse de croire que c'était pour moi. À présent je connais les trappeurs, ces loups solitaires qui tuent leur proie et ne s'attachent à personne. » J'essayais de protester.&lt;br /&gt;— Anahareo…&lt;br /&gt;Elle semblait remontée et déversait probablement plusieurs mois de rancœur.&lt;br /&gt;— Ne m'interrompt pas Grey Owl, tu dois entendre ce que j'ai à te dire. Quand une femme aime, elle s'engage à fond, sans retenue, donnant son cœur sans partage. Je t'avais choisi, tu ne pouvais pas repartir ainsi. Tu m'as offensée et si tu es devant moi aujourd'hui pour obtenir mon pardon, sache que je vais te faire cruellement souffrir ! Puis à la fin de cette diatribe, elle se jeta sur moi et m'embrassa. Je chavirais complètement… Anahareo m'avait ensorcelé.&lt;br /&gt;Ainsi sont les femmes que l’on aime, elles vous emportent dans un tourbillon où leurs paroles se mélangent à nos fantasmes nous emmenant sur les chemins d’un servage que l’on ne désire plus quitter.&lt;br /&gt;Les jours suivants je les passais en compagnie d’Anahareo, nous fîmes de grandes ballades au cœur de la réserve, malgré le froid qui s’intensifiait. Je découvris en cette occasion qu’elle avait l’âme d’un poète, et un profond respect pour la nature, les animaux et toute chose offerte à l’homme par le créateur.&lt;br /&gt;Anahareo était heureuse et fière de me montrer sa réserve. Cette réserve était le tribu que les populations indiennes payaient aux colonisateurs blancs, mais en même temps elle était leur dernier espace de liberté. Nous faisions le tour de la réserve sur un seul cheval et Anahareo me tenait enlacé par la taille, posant de temps à autre le plat de sa main sur ma poitrine. En cette occasion mes dernières barrières s’écroulaient et je rendais les armes, les déposant aux pieds d’Anahareo. Bercés par le pas tranquille d’Étoile Filante, nous suivions la piste de la réserve, je réalisais qu’en m’attachant à ma jeune compagne, je perdais mon identité de trappeur pour être tour à tour son protecteur, son guerrier, son époux, pour finir enfin par devenir son esclave.&lt;br /&gt;Anahareo connaissait chaque rocher de cette immense réserve. Chacune des caches d’animaux, le moindre petit terrier m’étaient dévoilés et c’était un immense bonheur de découvrir ces trésors en sa compagnie.&lt;br /&gt;Une rivière serpentait agréablement à côté du chemin que suivait Étoile Filante et malgré les premiers frimas de l’hiver le paysage était agréable. J’étais habitué à la beauté sauvage de ces régions et normalement rien de ce qui touchait à la nature n’aurait dû me surprendre. Mais là, en présence d’Anahareo, la réserve m’apparaissait comme magnifiée, bien plus belle qu’elle n’était probablement en réalité. En passant devant un tepee Anahareo me montra deux Indiens, d’un regard inquiet.&lt;br /&gt;— Celui qui explique quelque chose au plus jeune, c’est Corne furieuse, l’autre est son jeune frère. Corne furieuse est une honte pour notre village. Il vend des armes, de l’alcool et des munitions. Les pires bandits sont ses amis, et, comble du déshonneur pour moi, il prétend m’épouser. C’est une brute infâme ; j’ai peur Grey. Tu me protégeras ?&lt;br /&gt;Je sentais son désarroi alors qu’elle me parlait, instinctivement elle s’était encore rapprochée de moi. Je lui promis.&lt;br /&gt;— Je te protégerais Anahareo, j’ai vu bien des paysages et visité bien des contrées, mais tu es ma seule richesse en ce monde. Ton esprit est ma voûte céleste et tes yeux mes étoiles. L’émotion l’avait envahi, l’espace d’un instant et je compris à quel point nous étions dorénavant proches l’un de l’autre.&lt;br /&gt;Au loin, Corne Furieuse maugréa quelques paroles à notre encontre en tendant le bras vindicativement dans notre direction. Cet individu était réellement dangereux, nous devions être sur nos gardes.&lt;br /&gt;Le chemin qui m’avait conduit à Anahareo avait été périlleux, mais libre et solitaire j’affrontais le danger sans peur, je n’avais rien à protéger. Mais en cet instant alors, qu’en osmose avec la nature nous avancions sur les chemins de l’amour, je compris que je me devais à ma compagne. Dans toutes les civilisations l’engagement de deux personnes est un acte fort précédant la procréation.&lt;br /&gt;Nous nous arrêtâmes tout en haut de la vallée sous l’arbre fétiche de la jeune femme, un érable géant.&lt;br /&gt;Sous nos yeux, s’étendait ce qui semblait être l’humanité tout entière s’offrant à nous, dans la transparence d’une neige diaphane éclairée par un soleil diffus. Vallons ; plaines, rivières ou ruisseaux formaient dans ce paysage magique un terrain de chasse propice aux guerriers disparus, généreusement offert par le créateur de l’univers Wakan Tanka. Emporté par la beauté des éléments je scellais mon sort à celui de ma compagne en lui demandant sa main. Le baiser qu’elle me donna en retour me transporta dans cette vallée à la beauté chamanique sur les pas du Grand Esprit.&lt;br /&gt;Le mariage fut fixé aux premiers jours du printemps. Selon la coutume indienne je revêtirais la coiffe aux cinquante plumes d’aigles et nous serions enveloppés l’un et l’autre ensemble dans le manteau nuptial qui symbolisait la force que les époux tireraient de leur union. La famille d’Anahareo m’avait toujours accueilli favorablement et Grey Owl était dans leur esprit, comme un des leurs.&lt;br /&gt;Durant l’hiver je décidais de vivre complètement à la manière d’un Indien et je passais le plus clair de mon temps à m’imprégner de leurs coutumes, de leur art, de leurs méthodes de chasse. Même si je connaissais particulièrement bien le mode de vie des…, d’une tribu à l’autre les coutumes et les habitudes changeaient radicalement. De mon côté j’appris à certains guerriers à poser des pièges, à les relever.&lt;br /&gt;Les guerres indiennes étaient achevées, nous étions à présent à une époque ou les connaissances et les croyances des deux mondes, le monde des blancs et celui des Indiens, allaient s’interpénétrer. Le choc de ces deux civilisations avait été dévastateur, et il était important que subsistent des guides, afin qu’une certaine harmonie se dégage enfin. J’appréciais particulièrement les discussions avec les sages, d'où il émanait une philosophie planétaire à nulle autre pareille. La fumée de la pipe et les chants incantatoires entamés certains jours pas les anciens de la tribu, faisait que pour la première fois de ma vie, je me sentais enfin chez-moi.&lt;br /&gt;Certains soirs, à la lueur du feu, je consignais les faits et coutumes les plus marquants de cette extraordinaire existence, dans un carnet, les accompagnant de dessins un peu maladroits qui traduiraient aux yeux du monde entier ce qu’était la vie de ces peuples nomades, parqués dans les réserves de l’oubli. Mon but était d’envoyer mes écrits accompagnés de dessins et de photos en Europe ou j’étais en relation avec une revue qui publiait des articles sur les grands voyageurs.&lt;br /&gt;Les jours s’écoulaient ainsi entre pauvreté, misère, fierté et respect de traditions qui s’éteindraient sûrement avec le temps.&lt;br /&gt;Mais s’il est certain que toutes les civilisations sont appelées à disparaître, chacune porte en elle sont cortège de scribes, artistes, peintres, sculpteurs ou acteurs chargés de glorifier et de témoigner, soit par leurs œuvres ou même par transmission orale. J’étais un de ces messagers, chargé de rendre compte afin que se perpétue la gloire d’une civilisation qui allait s’éteindre, sorte de témoin du passé à destination de l’avenir.&lt;br /&gt;Je venais d’épuiser mes réserves de pellicules photographiques, mais auparavant les membres de la tribu s’étaient prêtés de bonne grâce au jeu de la photographie, à l’exception de Corne Furieuse et de son jeune frère.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’amour quand il surprend deux êtres est comme l’accomplissement d’une existence, les éléments externes à ce bonheur n’ont alors plus de prise et les heureux élus s’enferment dans ce qui pourrait être considéré comme un égoïsme passager mais qui n’est en fait que le nécessaire chemin à son accomplissement.&lt;br /&gt;Nos ne vîmes pas Anahareo et moi, le temps passer. L’hiver s’écoula lentement, mais même rude il nous sembla être le délicieux messager d’un printemps qui arrivait subrepticement. Un matin donc, la neige avait fondu et les premiers signes du printemps se manifestaient joyeusement. En quelques jours, qui en fait furent probablement quelques semaines le printemps avait envahi la réserve, ce qui ressemblait à une nature rude et hostile devint une succession de paysages aux accents romantiques. L’herbe épaisse et grasse assurerait aux bêtes, fourrage et nourriture, les arbres ornés de multitudes de fleurs annonçaient une abondance qui se traduirait en fruits divers, les ruisseaux formaient sous l’effet des neiges fondantes des rivières riches en poissons, alors que l’ensemble des animaux se préparaient déjà à se reproduire afin d’honorer le créateur de cet univers en tout point fascinant pour l'homme.&lt;br /&gt;J’avais décidé de partir en compagnie de quelques jeunes guerriers dans le but de nous initier mutuellement à nos différentes méthodes de chasse. Je leur montrerais comment je chassais et eux m’instruiraient sur les mœurs et habitudes indiennes.&lt;br /&gt;Nous nous enfonçâmes profondément dans la forêt, et notre marche silencieuse me rappelait immanquablement mes longues trappes solitaires. Les guerriers avaient volontairement laissé les carabines à répétitions vendues par les blancs pour revenir aux anciennes méthodes de chasse à l’arc et aux flèches. Le pisteur me montra en cette occasion que malgré leur jeune âge ces guerriers étaient déjà de redoutables chasseurs. Le gibier repéré, ils le traquaient avec obstination et leurs flèches allaient aussi vite que nos balles, atteignant presque à chaque fois leur but.&lt;br /&gt;La journée avait été belle et propice aux amitiés naissantes, les jeunes chasseurs m’avaient adopté et je dois dire que je me sentais heureux en leur compagnie. Il y a un vrai bonheur pour l’homme plus expérimenté, à partager ses expériences avec de jeunes hommes. Je pense que le plaisir de transmettre lié à celui du partage, induit un sentiment d’utilité revivifiant pour l’homme dans sons sens le plus large.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous arrivâmes au camp, le soir alors que la journée s’achevait et que dans quelques heures la nuit transformerait chaque chose en ombre, étendant son obscurité sur la réserve. Je perçu une certaine agitation, des hommes discutaient entre-eux avec fébrilité et certaines femmes se lamentaient en invoquant le ciel. Plusieurs hommes vinrent à nous dont Akecheta.&lt;br /&gt;« Corne Furieuse vient d’enlever Anahareo !&lt;br /&gt;Mon sang se glaça instantanément, comme si j’avais inconsciemment prévu que cela arriverait.&lt;br /&gt;— Combien de temps ont-ils d’avance ?&lt;br /&gt;— Cinq heures environ, prends deux guerriers avec toi. M’ordonna Akecheta.&lt;br /&gt;— Non, c’est une affaire entre lui et moi, je pars sur le champ seul.&lt;br /&gt;— Je pris rapidement ma carabine quelques provisions, et me lançais à leur poursuite. »&lt;br /&gt;La piste qu’ils avaient empruntée était dangereuse, elle serpentait à travers une série de gorges escarpées où les chemins étaient plus des passages que des voies accessibles et tracées. J’avais cinq heures de retard, je ne les rattraperais pas avant la tombée de la nuit. Je devrais attendre le lever du jour pour reprendre la route. Effectivement, peu de temps après mon départ, le jour se mit à décliner, un disque parfait disparaissait derrière les flancs de la montagne. Je dû me résoudre à planter ma tente et à faire un feu. Après un frugal repas, j’observais au loin dans la direction où devait se trouver ma bien-aimée. Elle était en compagnie de cet être méprisable et dangereux qu’était Corne Furieuse. Je savais qu’Anahareo ne s’en laisserait pas compter, et qu’à ce titre son ravisseur pourrait rapidement devenir cruel et violent.&lt;br /&gt;Ce que les autres membres de la tribu m’avaient raconté à son sujet m’inquiétait, Corne Furieuse était une crapule et il avait en lui beaucoup de vices.&lt;br /&gt;Bien que la nuit soit à présent définitivement tombée, le ciel était encore clair et je pouvais voir au loin assez facilement. Après avoir scruté l’horizon je vis dans le lointain, à une distance qui me paraissait énorme, une fumée qui s’élevait d’un point précis de la forêt. Anahareo, Corne Furieuse et son jeune frère étaient sûrement à cet endroit. Prenant mon fusil, je tirais un coup de feu en l’air. La détonation résonna longtemps dans le silence de la nuit canadienne. Je venais de prévenir Anahareo que j’étais bien à sa recherche et Corne Furieuse que je venais pour la délivrer. À peine l’aube éveilla-t-elle les silhouettes fantomatiques des arbres, que je me remis en marche. Ce que j’avais à faire était simple, retrouver ma compagne. Je me sentais à égalité avec Corne Furieuse, il connaissait la contrée mieux que personne, mais j’étais habitué à la traque du gibier sauvage…&lt;br /&gt;Bondissant de rocher en rocher je suivais la rivière ; d’énormes cascades surplombant des dénivelés escarpés, voyaient des tonnes d’eau s’abattrent dans de gigantesques réservoirs naturels. C’était cela le Canada, un pays à la dimension de ce qui paraissait à l’homme être un univers. Au fur et à mesure que j’avançais je ressentais un état étrange ou la peur se mêlait à l’excitation et je percevais que ce n’était plus mon cerveau qui me dirigeait mais uniquement mes jambes. Elles me poussaient à atteindre mon but dans les délais les plus courts. Un peu comme s’il n’avait sagit que d’un jeu.&lt;br /&gt;Corne Furieuse suivait la rivière il n’y avait pas d’autre voie. Pendant de très nombreuses heures je courus ainsi ne me reposant pour ainsi dire pas.&lt;br /&gt;Puis d’un coup je ralenti, nous étions à la fin de la journée, le soleil commençait à décliner, mais je savais qu’ils étaient là, je le sentais. L’instinct du chasseur.&lt;br /&gt;Je repris un rythme rapide mais en écoutant l’ensemble des bruits de la forêt, si j’étais proche d’eux il y aurait forcément à un moment donné quelques bruits qui m’alerteraient sur leur présence.&lt;br /&gt;Ma carabine était chargée, mais j’espérais secrètement ne pas m’en servir. J’ai toujours eu un profond respect de la vie qu’elle soit humaine, animale ou même végétale. Et si je traque du gibier c’est uniquement dans le but de me nourrir et j’honore toujours la mémoire de la courageuse victime, dans la pure tradition indienne.&lt;br /&gt;Au détour d’un chemin j’aperçu deux hommes, une femme était avec eux, elle semblait attachée et faisait ce qu’il fallait pour retarder leur avancé. Je vis Corne Furieuse frapper Anahareo parcequ’elle les retardait. Aucun des deux hommes n’avaient encore remarqué ma présence.&lt;br /&gt;Je les interpellais :&lt;br /&gt;« Corne Furieuse relâche Anahareo, nous parlerons après »&lt;br /&gt;Pour toute réponse, une balle passa tout près de moi.&lt;br /&gt;— Je veux discuter, je ne souhaite pas que nous nous entre-tuions.&lt;br /&gt;Un tir nourri suivi mes propos de conciliation. De plus je ne pouvais pas tirer, j’aurais risqué de blesser Anahareo.&lt;br /&gt;Protégé derrière un rocher, j’essayais de voir ce qui se passait.&lt;br /&gt;Une silhouette masculine fit un pas de coté. Je tirais, un seul coup de feu. Je vis l’homme s’écrouler. Un des deux hommes était blessé. J’attendis un moment, puis j’appelai Corne Furieuse… Vous avez un blessé… Je viens.&lt;br /&gt;Je n’obtins nulle réponse si ce n’est une vague plainte.&lt;br /&gt;Le jeune frère de Corne Furieuse était touché. Il avait une balle dans la jambe à la hauteur de la cuisse et perdait un peu de sang. Sa blessure ne semblait pas grave.&lt;br /&gt;— Comment t’appelles-tu ?&lt;br /&gt;— Lièvre bondissant. Me répondit le jeune guerrier.&lt;br /&gt;Après l’avoir soigné et lui avoir fait un bandage à l’aide de ma chemise, je lui demandais de m’attendre je le ramènerais au village.&lt;br /&gt;Corne Furieuse fuyait toujours. Après quelques instants je fus sur leurs talons.&lt;br /&gt;Il s’arrêta brusquement, me fit face et me dit d’un air très méprisant.&lt;br /&gt;— Fuir n’est pas dans la tradition Iroquoise, tu veux la fille, viens la chercher. Il avait son couteau dans la main droite et me faisait signe d’avancer de la main gauche. Je dois dire que ce guerrier était impressionnant, il avait en lui une violence naturelle qui en faisait un combattant redouté. L’espace d’un instant je fus troublé par son attitude belliqueuse.&lt;br /&gt;Je tentais une dernière conciliation.&lt;br /&gt;— Je ne souhaite pas ta mort Corne Furieuse, je veux que tout cela se termine bien. Range ton couteau et relâche Anahareo. Elle s’est engagée avec moi, elle ne pourra jamais être ton épouse.&lt;br /&gt;L’Indien sembla l’espace d’un instant déstabilisé et poursuivit, m’invitant de la main à venir me mesurer à lui.&lt;br /&gt;Le combat au couteau était inévitable. Je sortis le mien. Corne Furieuse poussa un cri de guerre et se jeta sur moi. J’évitais de justesse le premier assaut, mais déjà il tentait de me porter un second coup. Je parais une nouvelle fois son attaque, mais j’allais devoir engager le combat sinon cet homme me tuerait. Je ne le quittais pas des yeux alors qu’il tournait autour de moi. Il me porta un troisième coup qui cette fois m’atteignit au corps. Je ne sentis aucune douleur, je vis simplement du sang couler de la plaie. Corne Furieuse revint vers moi et tenta de me porter un nouveau et ultime coup. C’est à cet instant que contre mon gré, je lui assénais un violent coup de couteau avec tout ce qui me restait d’énergie. La lame pénétra profondément. L’Indien poussa un dernier cri de détresse, mélange de stupeur et d’étonnement. Il s’affaissa sur les genoux, puis dans la poussière du chemin, face contre terre. La mort de Corne Furieuse fut rapide. Nous eûmes le temps de l’accompagner, Anahareo et moi-même dans les prières des morts. Lui permettant de rejoindre dignement ses ancêtres disparus dans les guerres indiennes. Anahareo lui tint la tête, ce fut probablement pour lui une mort plus douce de partir accompagné par celle qu’il désirait.&lt;br /&gt;Puis elle se préoccupa de ma blessure, après m’avoir serré très fort dans ses bras comme pour me protéger.&lt;br /&gt;Je pouvais marcher mais ma blessure était profonde.&lt;br /&gt;Nous rejoignîmes Lièvre Bondissant et nous lui expliquâmes ce qui s’était passé. Il un mouvement de révolte à mon encontre puis réprima un sanglot.&lt;br /&gt;Il pleura dignement la perte de son frère et dit simplement :&lt;br /&gt;« Je savais que tout cela finirait ainsi, j’ai souvent essayé de lui faire comprendre que nous étions dans une autre époque, que les choses avaient changé, mais il ne m’écoutait pas. Quand j’étais plus jeune, il me frappait, je l’ai donc suivi naturellement, il était l’aîné »&lt;br /&gt;Nous rejoignîmes le camp assez péniblement, il nous fallut trois jours entiers, pour refaire ce trajet que nous avions réalisé en à peine vingt-quatre heures.&lt;br /&gt;De retour au village, ce fut la joie. Akecheta prit Anahareo dans ses bras, sa famille était au grand complet et tous me remercièrent. Pour ma part je n’étais pas si fier, un membre de la tribu était mort et je voyais que la famille de Corne Furieuse pleurait avec dignité la disparition de leur fils.&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;Pendant les réjouissances qui marquaient le retour d’Anaharéo, alors qu’un immense feu avait été fait et que les derniers guerriers dansaient la danse du… sur un crépuscule bleu de Prusse porteur d’espoir je m’isolais et contemplais les perspectives nocturnes. Qu’adviendrait-il de cette civilisation qui était en train de disparaître ? Que deviendraient ses derniers représentants ? Et quelle mémoire laisseraient-ils à l’histoire ? Je demandais à Wakan-Tanka d’accueillir tous ces valeureux guerriers morts sur les plaines de leur liberté et remontais en direction du camp. Anaharéo vint vers moi. Elle ne me posa aucune question, elle prit simplement ma main et m’accompagna en direction de notre futur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;ÉPILOGUE&lt;br /&gt;Ces personnages de Grey Owl et de son épouse Anahareo ont servi de prétexte à cette nouvelle. Si la réalité était probablement autre, le but de cette histoire n’était que de faire renaître ces noms qui probablement aux yeux de jeunes lecteurs ne seraient jamais sortis de l’oubli. Pour ma part j’ai été fasciné par cet homme que certains présentent comme le premier écologiste. Aujourd’hui ses livres parlent pour lui, des sites internet lui sont consacrés, un film à même été réalisé sur lui par Richard Attenborough avec Pierce Brosnan dans le rôle principal. Au Canada cet homme est une légende vivante et une fierté nationale. Il convient de ne pas oublier sa compagne Anahareo, une femme de tempérament qui poussa Grey Owl à laisser le métier de trappeur au profit d’une vocation d’humaniste qu’il remplit à merveille.&lt;br /&gt;  Que Grey Owl et Anahareo reposent en paix, ils m’ont fait rêver et le rêve n’a pas de prix.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-7076046460211317459?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/7076046460211317459/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=7076046460211317459' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7076046460211317459'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/7076046460211317459'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/anahareo.html' title='ANAHAREO'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/RyyuddPfhZI/AAAAAAAAABc/C3m7p1GNWzI/s72-c/Anahareo2.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8657478424127544875.post-6061178087134875322</id><published>2007-11-02T09:32:00.000-07:00</published><updated>2008-12-12T22:18:26.508-08:00</updated><title type='text'>La Natte</title><content type='html'>&lt;a onblur="try {parent.deselectBloggerImageGracefully();} catch(e) {}" href="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NjEHZZJpI/AAAAAAAAADs/MYqRFDm_4Tc/s1600-h/lanatte.gif"&gt;&lt;img style="margin: 0pt 10px 10px 0pt; float: left; cursor: pointer;" src="http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NjEHZZJpI/AAAAAAAAADs/MYqRFDm_4Tc/s320/lanatte.gif" alt="" id="BLOGGER_PHOTO_ID_5135056922488678034" border="0" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je suis le descendant d’une longue lignée d’antiquaires et de brocanteurs et ce privilège me valut, en de nombreuses occasions, d’hériter de meubles et d’objets anciens dont certains étaient porteurs des plus étonnants mystères des années révolues. L’un d’eux justement bouleversa ma vie et il me plaît aujourd’hui de vous conter cette étrange histoire.&lt;br /&gt;Une coiffeuse m’avait été offerte par ma tante après la disparition d’une de mes grands-mères. Il s’agissait d’un meuble rustique qui avait facilement plusieurs centaines d’années même si sa valeur marchande ne devait pas être extraordinaire. Qu’importe, il s’agissait là d’un présent familial et loin de moi l’idée de m’en séparer un jour.&lt;br /&gt;Je le mis dans une des pièces de ma maison et l’oubliais pendant plusieurs semaines. Souvent, en passant, je l’observais négligemment, du coin de l’œil, et me disais qu’il eut mieux valu pour lui qu’il fût la possession d’une femme : il aurait sans doute été mieux traité. Un jour, cependant, je décidai de lui attribuer une fonction, j’y rangerais dorénavant des effets personnels. Je plaçai dans les tiroirs du haut quelques photos, stylos, boîtes de cigares et même, dans un tiroir du bas, un lot de nœuds papillons dont je me servais occasionnellement. Un soir, tandis qu’il me quittait après avoir dîné chez moi, un ami me fit la réflexion suivante :&lt;br /&gt;« Intéressant ton meuble ! Il a du cachet. À propos, tu sais que les meubles de cette époque possédaient souvent un secret ? L’as-tu examiné de près ? Tu vois, le plateau principal semble fixe, mais regarde, en fait il y a du jeu et il bouge légèrement. Je suis sûr qu’il y a quelque chose là-dessous. Pense à ce que je t’ai dit, me dit-il en ajustant son manteau. Quelque objet mystérieux appartenant au passé se dissimule peut-être à l’intérieur. »&lt;br /&gt;Après son départ, je pensai qu’il y avait peut-être dans ses propos une once de jalousie.&lt;br /&gt;Un matin, alors qu’une lumière blanche envahissait la pièce, le meuble attira mon regard ; il semblait visiblement attendre que je m’intéresse à lui de plus près. Armé d’un coupe-papier, je décidai de percer à jour son éventuel mystère. Après une demi-heure d’infructueuses tentatives, je posai l’inutile instrument et me versai un café afin de réfléchir à la stratégie à adopter. Après quelques instants de réflexion, il me parut évident que si mystère il y avait, il passait forcément par les endroits les plus cachés de la coiffeuse, donc les moins accessibles. Après avoir ouvert les tiroirs, je glissai à l’aveugle mes mains sous le plateau. Un déclic se fit entendre alors que mon doigt exerçait une légère pression au hasard d’une protubérance. Je pus alors facilement faire coulisser une partie du plateau et une cache secrète m’apparut. J’en sortis avec fébrilité un petit paquet dont le papier, jauni par le temps, exhalait un étrange parfum. À l’intérieur, je découvris une natte noire d’une incroyable longueur. Je la fis couler et recouler entre mes doigts. Le contact soyeux des cheveux donnait à cet exercice un aspect sensuel qui me perturbait, je n’arrivais pas à reposer la natte.&lt;br /&gt;Combien de temps ai-je joué avec, il m’est impossible aujourd’hui de le dire. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est que durant tout le temps où je jouais avec la natte, mon esprit était ailleurs, comme parti à la recherche des années écoulées.&lt;br /&gt;En remettant la natte dans son papier, je remarquai une écriture à moitié effacée comportant quatre lignes de ce qui s’apparentait à un court poème. Il était écrit à l’encre sépia :&lt;br /&gt;À celui qui natte trouvera&lt;br /&gt;La défunte se donnera&lt;br /&gt;Forme humaine alors prendra&lt;br /&gt;Dans l’éternité lui appartiendra&lt;br /&gt;Ce quatrain me bouleversa, j’avais l’esprit en feu et imaginais que ce verset était écrit avec le sang de la défunte, et qu’ainsi, dorénavant, un pacte nous liait.&lt;br /&gt;Je remis l’objet dans sa cachette et pris bien soin de refermer la cache secrète.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir en rentrant, la première chose que je fis fut de ressortir la natte et de la contempler presque religieusement.&lt;br /&gt;J’avais maintenant pris l’habitude de vivre avec cet objet qui devint comme un fétiche pour moi, et j’étais obsédé par le poème l’accompagnant. Les semaines s’écoulaient et la natte suffisait presque à mon bonheur, elle représentait une femme disparue que j’imaginais d’une grande beauté et que je ne pourrais posséder qu’à travers mon imaginaire.&lt;br /&gt;Dans le même temps, je menais une véritable enquête auprès des membres de ma famille encore en vie. Prétextant mon intérêt pour la généalogie, j’allais voir les uns et les autres et demandais à chacun le maximum d’informations. Un jour, alors que je feuilletais les albums de famille d’une vieille tante vivant seule dans un appartement vétuste du Quartier Latin, je découvris une grande photo couleur sépia, sur laquelle figurait un groupe d’hommes et de femmes. Au milieu, une femme d’une beauté étrange fixait le photographe d’un regard inquisiteur. Elle portait sur la gauche de son visage une très longue natte qui descendait bien au-dessous de son épaule. Je posais un tas de question à la vieille tante, qui me répondit que c’était en fait la seconde femme de son grand-père et que, déjà à l’époque, elle avait défrayé la chronique en menant une vie très libre. Elle me confirma que le meuble qui m’avait été offert venait bien de cette branche de la famille. Il y avait une autre photo de la femme à la natte brune ; je lui empruntai les deux, la remerciai et m’éclipsai après lui avoir demandé quelques explications sur la mystérieuse inconnue. J’appris qu’elle était originaire d’Orléans et était retournée y vivre à la fin de sa vie. Entre-temps, elle avait aidé son mari au magasin de brocante. Évidemment, cette histoire me perturbait énormément et je commençais à me détourner du quotidien pour ne plus vivre qu’à travers le passé de ma mystérieuse inconnue.&lt;br /&gt;À quoi pouvaient bien me servir ces investigations sur un lointain et vague passé familial ? Cette femme était morte et, de toute façon, son histoire ne m’appartenait pas.&lt;br /&gt;Je décidais de l’oublier et de me consacrer plus intensément à mes affaires. Cette recherche m’avait trop tourmenté, il était temps que je reprenne le cours d’une vie normale. Cependant, je laissai la natte et la photo bien en vue sur une cheminée, n’ayant pu me résoudre à les ranger.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le temps s’écoula, comme toujours, de façon inéluctable et j’oserais dire d’une manière presque intemporelle. Je m’étais éloigné de cette histoire et avais remis la natte dans sa cache secrète. Je dois avouer avec un peu de honte que je l’avais oubliée, presque effacée de ma mémoire ; elle restait simplement comme une partie de moi-même, noyée dans mon inconscient.&lt;br /&gt;Un soir, je reçus une femme à dîner chez moi. C’était une grande et belle femme, déjà un peu âgée, et je dois dire que, dans mon esprit, mon invitation avait quelque chose de trouble : je ne savais pas si je la recevais pour honorer sa beauté, lui faire la cour ou la remercier d’un service qu’elle venait de me rendre. Quand je lui ouvris la porte, je remarquai avec stupéfaction qu’elle portait une somptueuse natte blonde qui ornait à merveille sa silhouette élancée. Bien sûr, à la fin du repas, je ne pus résister au désir de lui dire que sa coiffure éveillait en moi le souvenir encore frais d’une curieuse histoire.&lt;br /&gt;« Mon ami, me dit-elle, montrez-moi cette natte dont vous venez de me parler, je brûle de la voir.&lt;br /&gt;— Non, vous savez, je ne souhaite pas la ressortir. La vue de cette chevelure a quelque chose de... troublant pour moi.&lt;br /&gt;— Je vous en prie, dit-elle d’un ton suppliant, et, certaine de son pouvoir de séduction, elle insista : Allez ! Faites-le pour moi ! »&lt;br /&gt;J’acceptai sa requête et allai chercher dans la coiffeuse la précieuse relique de cette lointaine ancêtre.&lt;br /&gt;Quand je lui eus remis la natte entre les mains, Marie parut perplexe. Elle la fit couler lentement entre ses doigts, fins et ornés de bagues somptueuses, et me dit d’un ton sérieux et grave :&lt;br /&gt;« Cette natte semble dotée d’un pouvoir étrange... C’est curieux, je me sens irrésistiblement attiré par elle.&lt;br /&gt;— C’est pour la même raison que je ne voulais pas la ressortir. J’ai eu l’impression de succomber à son pouvoir envoûtant chaque fois que je l’ai eue entre les mains. »&lt;br /&gt;Nous débattîmes longuement autour de cet étrange objet que je reposai finalement sur la cheminée.&lt;br /&gt;Je raccompagnai à une heure tardive dans les rues désertes de la ville mon élégante invitée tout en continuant à l’entretenir de littérature et particulièrement des écrivains de l’époque romantique qui investissaient progressivement mon imaginaire. Je lui décrivis particulièrement une nouvelle de Guy de Maupassant, qui je crois, lui plut beaucoup.&lt;br /&gt;Tandis que, de retour chez moi, j’ouvrais la grille de ma propriété, je réalisai qu’il était fort tard et qu’en la compagnie de cette dame, je n’avais pas vu le temps s’écouler. Quand je me glissai dans mon lit, les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre et je sombrai dans un sommeil profond.&lt;br /&gt;Je fis un rêve étrange, mais faut-il parler de rêve tant il me parut réel et me donna l’impression que je vivais assoupi ce curieux songe ?&lt;br /&gt;Où partons-nous dans cette curieuse mort qu’est le sommeil ? Quel étrange monde rejoignons-nous ? Y a-t-il une vie en marge de la réalité terrestre ou simplement les perceptions nocturnes de notre cerveau ne sont-elles que la concrétisation de nos fantasmes de la journée écoulée ? Sommes-nous visités par un Dieu ou des esprits alors que nous abandonnons notre corps à l’irréalité ? La plupart de ces questions restent sans réponse, mais, quoi qu’il en soit, voici ce que je crus vivre dans mon sommeil.&lt;br /&gt;Mon esprit venait de pénétrer les royaumes obscurs du sommeil quand je vis très distinctement une silhouette un peu éthérée apparaître. Elle était d’une grande beauté et son visage altier reflétait paix intérieure et sérénité ; sur son épaule gauche, je voyais très distinctement la natte qui était en ma possession. Elle ne me parla nullement dans notre langue, mais utilisa pour communiquer avec moi le langage des esprits : « La possession de cette natte qui est une partie de moi-même, ne peut suffire à ton bonheur, rejoins-moi dans ma ville d’Orléans et nous pourrons être réunis malgré le temps qui nous sépare. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’eus le sentiment qu’elle m’avait indiqué un lieu, et même une rue. Inutile de vous préciser combien je fus perturbé au réveil, perturbé quoique rempli d’une étrange plénitude.&lt;br /&gt;Je stoppai toutes mes affaires en cours et me rendis le lendemain dans la ville qu’elle m’avait indiquée. Je réservais un hôtel près de la cathédrale et, après un repas fort agréable, décidai de retrouver “à l’aveugle’’ le lieu qu’elle m’avait indiqué. Je pensais qu’elle guiderait mes pas mentalement. De fait, mon intuition était exacte. Je marchais depuis une dizaine de minutes dans un air frais et vivifiant quand je me sentis sous emprise mentale. Habitué à obéir à ce type de perception, je me laissais guider par le hasard de mes pas et déambulais un long moment dans des rues qui m’étaient inconnues avec une assurance qui ne manqua pas de m’étonner. J’arrivai enfin dans une toute petite rue de ce qui semblait le quartier pauvre et j’eus la certitude que mon “pèlerinage’’ venait de s’accomplir. J’étais arrivé. Un hôtel de quartier, vétuste et simple, semblait me tendre les bras.&lt;br /&gt;Je quittai dans la journée même l’hôtel que j’avais réservé en centre-ville pour venir m’installer dans celui que m’avait suggéré ma lointaine ancêtre. Le confort de la chambre était très rudimentaire, mais l’excitation que me procurait le fait d’avoir le sentiment de toucher au but dans cette impossible histoire prévalait largement sur les quelques inconvénients liés au confort sommaire.&lt;br /&gt;Le jour même, je me promenai longuement à travers les rues, les parcs et les horizons inconnus de cette ville au passé glorieux, profitant également de la douceur des rives de la Loire, du discret clapotis de l’eau, ou encore du bruissement d’ailes d’un oiseau s’envolant vers d’autres aventures. J’eus, je dois bien l’avouer, un penchant pour les perspectives offertes par le fleuve s’écoulant lentement au fil du temps, un peu à la manière des bateliers des siècles précédents qui transportaient, sur leurs barges plates, les matériaux indispensables à la vie de la cité. Puis, las et fatigué par ce périple, je rejoignis la chambre de mon nouvel hôtel. Ce soir, je ne dînerais pas, je me sentais lié à d’éventuels événements qui dépassaient de fort loin le cadre de ma propre volonté. Une femme, disparue depuis de longues années, m’avait attiré en cet endroit. Ou peut-être, simplement, mon esprit torturé par mes incursions répétées dans les mondes imaginaires commençait-il à défaillir en conduisant mes pas dans des aventures sans retour ? La folie serait peut-être l’ultime accomplissement de cette obscure démarche.&lt;br /&gt;En me glissant entre le drap et l’unique couverture du lit, je ne pus m’empêcher d’espérer que la belle viendrait me rendre visite, comme elle me l’avait intuitivement fait comprendre lors de notre première rencontre.&lt;br /&gt;Emporté par le sommeil, mon esprit s’accomplit dans les méandres d’une aventure obscure où je courais à la recherche du temps perdu, cherchant à remonter le temps d’une invisible horloge. Je passai une nuit très agitée traversant un étrange lieu où toutes sortes de personnes, amis et membres de ma famille, semblaient m’observer en silence, incapables d’émettre la moindre parole. Mais le fantôme de la belle dame ne se manifesta pas.&lt;br /&gt;Au réveil, je me sentais comme tourmenté par cette nuit qui ne m’avait procuré que frustration et inutile fatigue.&lt;br /&gt;La journée qui suivit fut pour moi plus reposante. Je la passai à lire les journaux, et à profiter de ce temps qui m’était imparti, sans que je sache bien clairement pourquoi j’acceptais de le dépenser de cette façon irrationnelle. La nuit revint finalement assez vite, et dans un geste que l’on aurait presque pu qualifier d’habituel, je posai la natte sur la table de nuit et tirai la couverture avant d’éteindre la lumière. Presque instantanément, je plongeai dans cette mort rêvée qu’est le sommeil et le matin à l’aube, ne me rappelais plus de rien. Déçu de n’avoir pas vécu ce que mon imagination avait fantasmé, je me réveillai de fort mauvaise humeur. Non, décidément, j’étais réellement un idiot : comment une femme disparue depuis près d’une centaine d’années aurait-elle bien pu revenir partager un espace-temps auquel je n’avais forcément pas accès ? Je décidai de rentrer sur Paris le soir même et de mettre fin à cette histoire absurde.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon intuition m’avait trahi et la belle disparue m’avait également déçue : j’étais venu spécialement pour la rencontrer dans la ville où elle avait vécu. En vain. Mais n’était-ce point chose normale qu’un vivant ne puisse rencontrer une morte ? Mon départ était programmé pour le soir même. Le train pour Paris ne mettrait que peu de temps à me ramener à la réalité de mon existence si agitée. Je m’acquittai donc de ma note à l’hôtel et me rendis à la gare. Alors que je prenais mon billet de retour pensant aux affres d’un temps inutilement perdu, j’entendis presque distinctement une voix intérieure m’interpeller :&lt;br /&gt;Restez encore une nuit, une nuit pour moi, une nuit pour vous, une nuit pour l’éternité.&lt;br /&gt;Le mystère ainsi que la construction très précise de cette phrase m’interpellèrent et me firent immédiatement changer d’intention et de décision ; je resterais une nuit encore. Je revins à mon hôtel, le patron fut surpris de me revoir.&lt;br /&gt;— Monsieur Guy ! Vous avez visiblement changé d’avis ? me dit-il en utilisant mon prénom comme identité, ainsi que le font souvent les gens simples.&lt;br /&gt;— Oui, dis-je d’un air détaché. Orléans est une ville admirable et l’on m’a assuré que j’avais encore de très belles choses à découvrir. Après quelques mots échangés poliment et d’autres détails sans importance qu’il m’ennuierait de relater ici, je pris congé de mon hôte. La journée entière j’errais à travers la ville, tel une âme en peine à la recherche d’un signe. Mais n’était-ce pas la réalité ? N’étais-je pas effectivement une âme en peine à la recherche d’une âme disparue ?&lt;br /&gt;Le soir, et particulièrement la nuit tombante, dissipèrent mon angoisse ; cependant, je dois avouer que j’avais copieusement arrosé le repas que l’hôtelier m’avait servi. N’était-ce pas de toute façon mon dernier soir ici ? Je m’allongeai sur le lit sans ôter mes habits et sombrai instantanément dans un sommeil d’oubli.&lt;br /&gt;En pleine nuit, vers une heure que j’identifiai comme étant trois heures du matin, mes sens s’éveillèrent d’un seul coup. Je fus de suite attentif à ce qui se passait à l’intérieur de la pièce. Une présence invisible était là, j’en étais certain et pourtant, il ne se passait rien. Je restais en éveil un long moment, certain que la belle dame se dissimulait dans quelques recoins de mon esprit tourmenté. Puis je sombrai à nouveau dans les circonvolutions complexes d’un sommeil parsemé de rêves. Alors je vis distinctement, aussi distinctement que je vous parle aujourd’hui, la dame dont j’avais rêvé, celle dont j’attendais la venue, celle que j’étais venu chercher, celle que j’avais provoquée. Elle était à la fois devant moi et en moi. Osmose parfaite, communion de deux esprits. Je ne puis parler aujourd’hui de relation, mais mes sens vibraient. Je ressentais son amour et nos deux corps étaient comme réunis. Ce bonheur extatique dura un temps qui me paru à la fois immense et trop court. Dans notre union nocturne, nous ressentîmes la globalité que procure une relation amoureuse dans ce qu’elle a de physique, mental et sentimental. L’aube nous surprit dans cet état de félicité partagée et je compris, en apercevant les premières lueurs, que la belle allait me quitter. De fait, je ressentis tout à coup un terrible manque, un effroi aussi dévastateur que la disparition d’un être cher. La dame s’en était allée.&lt;br /&gt;Je restai un long moment partagé entre effroi et félicité alors que le jour achevait de se lever. J’avais été visité par un esprit. La femme que je cherchais depuis des mois, celle qui accaparait mon esprit depuis que j’avais découvert la natte lui appartenant, avait pris possession de mon cœur, de mon esprit et de mon corps. Pourrais-je protéger mon âme, ou la lui avais-je déjà offerte ? Je compris qu’en cette nuit j’avais vécu quelque chose d’unique, j’avais communiqué avec une disparue. Plus rien pour moi ne serait jamais comme avant, cette expérience bouleverserait ma vie. Pourtant rien n’avait changé, la ville bougeait, vivait, chacun allait et venait, vacant à ses occupations. Je décidai, une fois de plus, de prolonger mon séjour. Si la belle venait, elle n’aimerait probablement pas que je reparte le lendemain ; de toute façon ma vie à présent ne lui appartenait-elle pas ?&lt;br /&gt;Les trois jours qui suivirent, je n’eus aucune manifestation paranormale. J’en conçus une immense frustration accompagnée d’un certain fatalisme. Je ne pouvais plus vivre dans cette attente, cette dépendance. Autant renoncer à toute forme de vie ! Je précipitai donc mon départ. Mon billet de train était dans ma poche, j’avais deux heures à attendre avant de prendre la direction de Paris. Je décidai de visiter une dernière fois les rives romantiques des bords de Loire. Je marchais depuis trente minutes environ et étais arrivé à un magnifique point de vue quand, après quelques secondes, je remarquai une femme de dos qui semblait contempler l’au-delà. L’espace d’un instant, je fus attiré par elle, une grâce incroyable se dégageait de sa fine silhouette. Une longue natte noire coulait le long de son dos pour finir délicatement sur ses hanches. C’était elle, j’en étais certain, elle était venue pour un ultime adieu, ou pour m’expliquer l’inexplicable. Je m’approchai d’elle et, d’un air détaché, lui dis :&lt;br /&gt;« L’eau qui coule lentement est comme le temps, sablier intemporel. Nous nous perdons dans les méandres de ses circonvolutions et n’avons aucune influence sur son cours.&lt;br /&gt;La belle me répondit :&lt;br /&gt;— Quand nous passons de l’autre côté, la notion de temps disparaît et nous pouvons aimer ceux qui nous désirent profondément. Votre interrogation est ma certitude, je suis bien évidemment celle qui vous a visité, il y a deux nuits de cela. Mais sachez que nous ne pouvons aimer de la même façon que les vivants : notre amour se fond dans quelque chose d’universel et vous devrez apprendre à m’oublier car je ne pourrai revenir plusieurs fois ainsi. Ce fut un immense honneur d’avoir partagé quelques moments d’intimité avec votre esprit, beau descendant, mais malheureusement je dois vous quitter. »&lt;br /&gt;Sentant que la belle dame allait s’enfuir, je l’attrapai par les bras pour lui parler encore. Mais je ne sentis aucune résistance et mes mains n’attrapèrent qu’un horrible vide.&lt;br /&gt;« Adieu bel ami ! »&lt;br /&gt;Ce fut la dernière phrase que prononça l’élégante ancêtre. Elle disparut, se dématérialisant en une fraction de seconde.&lt;br /&gt;« Non ! Non ! Ne partez pas ! Ne m’abandonnez pas ! Ma vie ne serait plus rien sans votre présence. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nulle réponse ne me parvint. La Loire semblait être la dernière chose vivante en ce lieu maudit.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À celui qui natte trouvera&lt;br /&gt;La défunte se donnera&lt;br /&gt;Forme humaine alors prendra&lt;br /&gt;Dans l’éternité lui appartiendra&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8657478424127544875-6061178087134875322?l=denisravel-nouvelles.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/feeds/6061178087134875322/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://www.blogger.com/comment.g?blogID=8657478424127544875&amp;postID=6061178087134875322' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6061178087134875322'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8657478424127544875/posts/default/6061178087134875322'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://denisravel-nouvelles.blogspot.com/2007/11/cration-effective-du-blog-de-denis.html' title='La Natte'/><author><name>denis Ravel Nouvelles</name><uri>http://www.blogger.com/profile/14638125529449051239</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://3.bp.blogspot.com/_JNXs_TW5BkE/R0NjEHZZJpI/AAAAAAAAADs/MYqRFDm_4Tc/s72-c/lanatte.gif' height='72' width='72'/><thr:total>0</thr:total></entry></feed>
